« Ce que la brebis petite voit manger par ses grands, c’est ce que la brebis mange. »
Ce proverbe africain nous rappelle que les peuples transmettent moins leurs discours que leurs actes. Les enfants regardent leurs aînés. Les citoyens regardent leurs institutions. Les nations regardent la manière dont elles assument leur histoire.
À l’heure où le Bénin célèbre son indépendance, cette sagesse prend une résonance particulière. Car les relations entre la France et le Bénin ne peuvent plus être pensées uniquement à travers le prisme de la colonisation ou de la coopération. Elles doivent désormais s’écrire à partir d’une mémoire partagée, assumée et capable d’ouvrir un avenir commun.
Bordeaux est l’un des lieux où cette histoire prend tout son sens.
Ancien grand port négrier, la ville demeure profondément liée à l’histoire du royaume du Danhomè. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés au golfe de Guinée furent déportés vers les colonies françaises, alimentant la prospérité du commerce colonial bordelais. Cette histoire douloureuse est aujourd’hui mieux connue, même si beaucoup reste encore à transmettre.
Mais Bordeaux est aussi la ville où s’est poursuivi le destin de la famille Béhanzin.
Le prince Arini Ouanilo Béhanzin, fils du dernier roi du Danhomè, y étudia le droit, devint l’un des premiers avocats africains inscrits au barreau de Paris, épousa une Bordelaise et travailla à la gare Saint-Jean. Derrière cette brillante trajectoire se cachait pourtant une blessure intime : celle de l’exil imposé à son père par la conquête coloniale française.
Toute sa vie, Ouanilo porta le combat de la dignité. C’est grâce à sa détermination que la dépouille du roi Béhanzin put retrouver Abomey. À une époque où personne ne parlait encore de restitutions, il posait déjà un principe universel : un peuple ne peut se construire durablement si ses morts demeurent prisonniers de l’histoire de la domination.
L’histoire possède parfois une force symbolique extraordinaire.
Après avoir reposé près de huit décennies au cimetière Nord de Bordeaux, la dépouille du prince Ouanilo fut elle-même restituée au Bénin en 2006. Ce retour sur la terre de ses ancêtres précède de plusieurs années les grands débats internationaux sur la restitution des œuvres africaines conservées dans les musées européens. Avant les bronzes d’Abomey, avant les trésors royaux, il y eut cette restitution silencieuse d’un homme. Comme si l’histoire rappelait que la première des réparations concerne toujours les êtres humains.
Cette restitution annonçait déjà un changement profond.
Depuis plusieurs décennies, le Bénin s’impose comme l’un des pays africains les plus engagés dans une politique mémorielle ambitieuse. Les restitutions d’œuvres royales obtenues auprès de la France, la valorisation des palais d’Abomey, la réhabilitation des sites liés à la traite négrière, mais aussi la volonté d’accueillir les diasporas afrodescendantes venues des Amériques ou des Caraïbes témoignent d’une même ambition : faire de la mémoire non plus une blessure, mais un levier de reconstruction nationale, de rayonnement culturel et de dialogue avec le monde.
Cette politique n’est pas le fruit du hasard. Elle s’appuie sur une démocratie qui, malgré ses imperfections et les défis auxquels elle est confrontée, a longtemps été regardée comme une référence sur le continent africain pour la qualité de ses transitions pacifiques et de son dialogue politique. Le Bénin a montré qu’il était possible de construire l’avenir sans renoncer à regarder le passé.
Cette leçon vaut aussi pour la France.
À Bordeaux, les musées commencent enfin à reconnaître les liens qui les unissent à l’histoire de l’esclavage colonial. Des parcours mémoriels voient le jour. Des recherches sont menées. Les consciences évoluent. Mais cette évolution gagnerait à s’inspirer davantage du dialogue engagé par le Bénin entre patrimoine, mémoire et avenir.
Car les Béhanzin nous enseignent précisément cela.
Ils nous montrent qu’il est possible de transformer une histoire d’exil en une histoire de transmission. De faire d’une restitution un geste diplomatique autant qu’un acte de justice. De relier Bordeaux et Abomey autrement que par les blessures de la traite ou de la conquête.
Le proverbe africain nous renvoie finalement à notre responsabilité collective. Les générations qui viennent observeront ce que nous faisons de cette mémoire commune. Elles verront si nous avons choisi le silence ou la vérité, l’amnésie ou la transmission.
Entre Bordeaux et le Bénin, une histoire s’est écrite dans la violence. Elle peut désormais s’écrire dans la reconnaissance mutuelle. Le retour d’Ouanilo à Abomey, les restitutions patrimoniales, le dialogue avec les diasporas et les progrès du travail de mémoire montrent qu’un autre chemin est possible : celui d’une relation fondée non sur l’oubli, mais sur la justice, la connaissance et le respect des héritages partagés.
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