Un président élu avec 94 % des voix, dans une élection où le principal parti d’opposition a été interdit de candidature : que retenir d’une telle séquence quand on regarde l’Afrique de l’Ouest depuis Paris ?
Dimanche 24 mai 2026, Romuald Wadagni a prêté serment au Palais des Congrès de Cotonou. À 49 ans, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances devient le cinquième chef de l’État du Bénin depuis le renouveau démocratique de 1990. Il succède à Patrice Talon, au pouvoir depuis 2016 et empêché par la Constitution de briguer un troisième mandat.
Un héritier économique du système Talon
Le profil de Romuald Wadagni colle au récit que son prédécesseur veut laisser. Né à Lokossa, ce technocrate a passé dix-sept ans chez Deloitte avant de rejoindre le gouvernement en avril 2016. Il y a piloté la stratégie financière du Bénin, marquée par plusieurs levées de fonds sur les marchés internationaux et par le maintien de la notation souveraine du pays.
Son élection du 12 avril 2026 a été acquise dès le premier tour, face à un seul adversaire, Paul Hounkpè, candidat des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE). Selon les chiffres validés par la Cour constitutionnelle, Wadagni a recueilli plus de 94 % des suffrages. La vice-présidente Mariam Chabi Talata l’a accompagné dans le ticket gagnant, dispositif imposé depuis la révision constitutionnelle de 2019.
Pour ce premier mandat, la durée a changé : sept ans au lieu de cinq, en application d’une révision constitutionnelle adoptée en 2025. Le calendrier électoral béninois en est profondément modifié, avec une présidentielle désormais découplée des législatives.
Une cérémonie soignée, dans un cadre politique resserré
Le protocole, déroulé entre 9h30 et 12h00, a été millimétré. Patrice Talon a remis les attributs présidentiels à son successeur après un bref entretien au Palais de la Marina. À 11h10, la Cour constitutionnelle a ouvert l’audience solennelle de prestation de serment, suivie de la remise du grand collier de l’ordre national et du drapeau de commandement au chef d’état-major. Plus de 6 000 invités étaient attendus.
Plusieurs anciens chefs d’État béninois étaient présents, dont Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi, salués nommément par le nouveau président. La fluidité de l’organisation a été relevée par les observateurs sur place. Mais la cérémonie s’inscrit dans un paysage politique très resserré, où la principale formation d’opposition n’a pu participer au scrutin.
Une élection sans opposition réelle
Le parti Les Démocrates, fondé par l’ancien président Thomas Boni Yayi, a vu sa candidature invalidée en octobre 2025. La Commission électorale nationale autonome a recalé le duo Renaud Agbodjo-Judes Lodjou pour défaut de parrainage : 27 signatures parlementaires sur les 28 requises. Un député, qui avait initialement parrainé le ticket, s’est rétracté. La Cour constitutionnelle a confirmé l’invalidation le 27 octobre.
L’épisode prolonge un climat dénoncé depuis plusieurs années. Reckya Madougou, condamnée à vingt ans pour « terrorisme » en 2021, et l’universitaire Joël Aïvo, condamné à dix ans pour « conspiration », restent emprisonnés. Plusieurs cadres de l’opposition ont choisi l’exil. La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), créée en 2016, est régulièrement mise en cause par les ONG pour son usage contre des opposants politiques.
Le verrouillage tient aussi aux règles d’accès au scrutin. Frais d’inscription élevés, certificat de conformité contrôlé par le pouvoir, seuil de 20 % par circonscription introduit en 2025 pour conserver des sièges : autant de filtres qui ont réduit la représentation parlementaire de l’opposition. Aux législatives de janvier 2026, Les Démocrates n’ont obtenu aucun siège.
Un discours d’ouverture sur la sécurité régionale
Sur le fond, le discours d’investiture a fixé deux lignes. Sur le plan intérieur, Romuald Wadagni veut traduire la croissance en bénéfices concrets pour chaque famille béninoise, en ciblant les jeunes, les femmes, les ruraux et les classes moyennes. Sur le plan sécuritaire, il a affirmé que l’État sera ferme face aux groupes armés qui frappent le nord du pays depuis 2022.
L’inflexion la plus notable concerne les voisins du Sahel. Seize délégations étrangères étaient présentes au Palais des Congrès, le protocole béninois excluant traditionnellement les chefs d’État étrangers d’une cérémonie d’investiture. La France était représentée par Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger – un niveau de représentation modeste pour un événement à forte portée régionale. Le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop, son homologue burkinabè Karamoko Jean-Marie Traoré et le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine représentaient l’Alliance des États du Sahel. Le vice-président du Nigeria était également présent comme envoyé spécial de Bola Tinubu. Quand le nom du Premier ministre nigérien a été appelé, la foule a applaudi longuement – un signal qui contraste avec la froideur diplomatique installée depuis le coup d’État de juillet 2023 à Niamey.
Le geste est diplomatiquement chargé. Cotonou et Niamey sont en froid depuis cette date. La frontière commune, où transite une partie des hydrocarbures nigériens via l’oléoduc vers le port béninois, a été fermée à plusieurs reprises. Le ton de Wadagni rompt avec la fermeté affichée jusqu’ici par le Bénin envers les régimes militaires sahéliens.
Sur le plan stylistique, le discours s’est structuré autour d’une adresse répétée – « à vous, je veux dire » – déclinée tour à tour aux jeunes, aux femmes, aux ruraux, aux classes moyennes, à la diaspora et aux descendants africains de la traite, à qui Wadagni a rappelé que le Bénin restait « la maison de retour ». Le passage consacré aux femmes a tenu une place visible, dans un exécutif où la vice-présidente Mariam Chabi Talata occupe le second poste de l’État. Après la cérémonie, le nouveau président a pris le temps de saluer ses équipes.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs jalons concrets vont mesurer la marge de manœuvre du nouveau président. La composition du gouvernement, attendue dans les jours suivants, dira si Wadagni élargit l’équipe au-delà du cercle Talon. Le sort des opposants emprisonnés sera scruté : une éventuelle loi d’amnistie, déjà réclamée par Les Démocrates, donnerait un signal politique fort. Enfin, la concrétisation des ouvertures vers l’AES dépendra de gestes diplomatiques précis, à commencer par une éventuelle visite officielle à Niamey, Bamako ou Ouagadougou.
Le Bénin entre dans un septennat dont le cadre institutionnel a été largement redessiné par le pouvoir sortant. La question posée, en creux, par cette investiture est moins celle de la stabilité que celle du pluralisme : un système économique salué par les bailleurs, une vie politique qui ne laisse plus guère d’espace à la contradiction.
Cet article a été réalisé à partir du suivi du dossier par notre rédaction et du témoignage d’un envoyé spécial à Cotonou. Côté presse française, la cérémonie n’a été couverte que par dépêches AFP et par RFI, sans envoi spécial dédié des grands quotidiens nationaux — une discrétion qui interroge pour un événement à cette portée régionale.
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