Le bruit sec des gants de boxe qui s’entrechoquent se mêle aux éclats de rire et aux encouragements des parents. Sous les barnums installés à côté de la Poste de Koungou, la poussière vole sous les assauts enthousiastes de dizaines d’enfants en sueur. Pour cette matinée inédite, ouverte de 7h à midi, l’horizon du lagon s’est effacé pour laisser place aux tatamis. L’Espace Scène s’est transformé en une arène bouillonnante où le judo, le karaté, la boxe, le taekwondo et la capoeira ont régné en maîtres.
Cette initiative, portée par la nouvelle équipe municipale, est bien décidée à faire de l’activité physique un pilier de son action sociale. Sur le terrain, Seydemari Ali, animateur communal et coordinateur de l’événement, s’active sans relâche pour canaliser l’énergie débordante des participants. Pour cet éducateur sportif de métier, l’enjeu de cette matinée dépasse le simple cadre du divertissement : il s’agit de briser la suprématie absolue du ballon rond dans le cœur des jeunes Mahorais.
« Souvent, on est tout le temps sur le football. À Koungou, vous voyez des jeunes se défouler sur les terrains de 6h du matin jusqu’à 19h. L’objectif aujourd’hui, c’est justement de leur dire qu’il n’y a pas que le football. On veut leur faire découvrir ces cinq disciplines pour qu’ils puissent s’orienter demain vers d’autres sports qu’ils n’auraient jamais testé autrement », explique-t-il.
Pour maximiser l’impact dans une commune où les plus jeunes peinent parfois à trouver leur place sur des terrains souvent accaparés par les plus grands, les animateurs ont déployé une véritable stratégie de proximité. Durant plus de deux semaines, ils ont arpenté les différents quartiers de Koungou pour aller à la rencontre des familles et faire signer les autorisations parentales obligatoires. « Beaucoup de jeunes sont aussi arrivés directement des quartiers sans papier signé, mais on ne peut pas les refuser, c’est une journée de découverte ! L’essentiel est qu’ils s’initient », poursuit Seydemari Ali.
L’urgence d’offrir un cadre structuré à la jeunesse
Cette mobilisation conjointe entre les ligues sportives de karaté, de judo, de capoeira, les associations locales et les institutions répond à un besoin criant d’encadrement sur l’île.

Comme le rappelle Chris Kordjee, directrice de la jeunesse et des sports du Département-Région de Mayotte, ce déploiement sur le terrain s’inscrit dans un programme d’activités intensifié depuis le passage dévastateur du cyclone Chido. « Suite à Chido, nous étions face à un constat difficile : de nombreuses infrastructures sportives étaient totalement hors-service. Il a fallu partir très vite pour proposer une offre d’animations et d’initiations à la jeunesse. On ne pouvait pas se permettre d’attendre que tout soit parfait pour commencer », souligne-t-elle.
Dans un territoire où 60 % de la population a moins de 20 ans, occuper de manière constructive le temps libre des jeunes — en particulier ceux qui ne partent pas pendant les vacances scolaires — est une priorité absolue. Les sports de combat offrent, par leur philosophie, un excellent vecteur éducatif. « Cela permet une expression libre, mais sous le contrôle d’éducateurs passionnés et diplômés. Dans ces disciplines, il y a des règles précises : on apprend ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire. On apprend à écouter les consignes, à travailler en groupe. Ce sont des valeurs de respect et de solidarité qui structurent la vie quotidienne », insiste Chris Kordjee.
Sur la question de la délinquance à Koungou, la directrice refuse toute stigmatisation : « Notre approche est universelle. Partout à Mayotte, il y a une jeunesse riche et vivante qui n’a qu’une envie, c’est de s’exprimer. Nous apportons une offre globale, ouverte à tous, sans distinction ».
L’étincelle des gants de boxe dans les yeux des enfants

Sur les tatamis improvisés, la retransmission de ces valeurs se fait sous des airs profondément ludiques, et le succès est total. Plus d’une centaine de personnes ont arpenté les stands au cours de la matinée. Nasia, 10 ans, affiche un sourire radieux après son initiation. « J’ai trouvé la journée spéciale ! J’aimerais vraiment encore rejouer une autre fois ». À ses côtés, une de ses amies de 11 ans, pourtant déjà inscrite dans un club de handball, se prend à rêver de nouveaux horizons : « On a fait du karaté et du judo, c’était trop cool et génial. Je ne sais pas encore si je vais m’inscrire à la rentrée, mais j’ai adoré ».
C’est la boxe qui semble avoir remporté tous les suffrages auprès des jeunes filles de la commune. « Le jeu de la boxe, c’est le meilleur ! On aime bien donner des coups de poing. C’est ce qu’on a préféré aujourd’hui, bien plus que le karaté », lancent-elles en chœur. L’émulation est telle que les enfants planifient déjà leurs prochaines sorties sportives de l’été, quitte à devoir négocier avec le calendrier des Manzaraka.

Alors que la matinée s’achève et que le matériel est remballé, la dynamique sportive à Koungou ne fait que commencer. La municipalité ambitionne désormais de pérenniser cette impulsion en créant plusieurs clubs sportifs résidentiels dans la commune pour encadrer durablement ces jeunes talents. Quant au Conseil départemental, il donne rendez-vous aux familles le samedi 18 juillet prochain à l’hémicycle Bamana pour le grand rassemblement annuel des « Jeunes Talents Mahorais » (JTM) dédié au sport de haut niveau. La preuve éclatante qu’à Mayotte, lorsque les institutions enfilent les gants de la proximité, c’est toujours la jeunesse qui gagne par KO.
Léo Vignal
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