La France a fait couler un bateau à quai en Nouvelle-Zélande : un homme redescendu chercher son matériel n’est jamais remonté
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Deux bombes, quatre minutes, un mort. Dans la nuit du 10 juillet 1985, des agents secrets français coulent le Rainbow Warrior, navire amiral de Greenpeace, alors qu’il est amarré tranquillement dans le port d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Le photographe Fernando Pereira, redescendu dans la cale pour récupérer son matériel après la première explosion, ne remontera jamais. Quarante ans plus tard, cette opération reste l’un des plus grands scandales d’État de la Ve République.
À retenir
- Une opération commanditée au plus haut niveau de l’État français tourne au drame humanitaire
- Un simple geste — sauver son appareil photo — devient fatal pour un homme qui ne remontera jamais
- La France paiera le prix politique et financier d’un mensonge d’État qui ébranle les relations internationales
Une opération commanditée au sommet de l’État
Le Rainbow Warrior n’est pas n’importe quel bateau. En mars 1985, il est amarré à Auckland pendant que les activistes préparent une nouvelle action d’envergure pour stopper les essais nucléaires français en Polynésie. La France, qui teste ses armes atomiques sur les atolls de Moruroa et Fangataufa depuis près de vingt ans, voit d’un très mauvais œil cette flottille pacifiste qui menace de perturber ses opérations. Une décision radicale est alors prise en haut lieu.
L’Élysée donne son aval à cette opération le 28 mai et le ministère de la Défense le 7 juillet. Le directeur de la DGSE, l’amiral Lacoste, obéit malgré ses réticences : il aurait préféré la solution consistant à polluer le gasoil du Rainbow Warrior pour l’empêcher de prendre le large. Mais c’est l’option la plus expéditive qui l’emporte. Le 10 juillet 1985, une douzaine d’agents de la DGSE sont en Nouvelle-Zélande pour déclencher l’opération « Satanique ». Les hommes-grenouilles fixent à la coque du chalutier deux charges explosives, le bateau coule en quelques minutes.
L’infiltration avait commencé des mois plus tôt. L’agente de la DGSE Christine Cabon, qui avait déjà travaillé sur des missions de renseignement au Moyen-Orient, s’est fait passer pour l’écologiste « Frédérique Bonlieu » afin de s’infiltrer dans le bureau de Greenpeace à Auckland, où elle a surveillé les communications du Rainbow Warrior et étudié son équipement sous-marin. D’autres agents s’étaient également glissés à bord du navire pendant les visites publiques, se faisant passer pour de simples touristes curieux.
Fernando Pereira, redescendu pour son appareil photo
C’est le détail qui transforme un attentat manqué en tragédie. La bombe n’avait pas pour but de tuer : le sabotage du bateau avait été conçu pour le rendre irrécupérable, la première petite bombe ayant plié l’arbre d’hélice, rendant toute réparation trop coûteuse. Une explosion technique, presque chirurgicale, censée immobiliser le navire sans faire de victime.
Mais Pereira est resté à l’intérieur du bateau pour récupérer son appareil photo et d’autres équipements. Un réflexe de photographe, presque banal. Trois minutes, peut-être quatre. Le temps qu’il redescende chercher son matériel, la seconde charge, bien plus puissante, explose. Cette seconde explosion, plus puissante et destinée à faire couler le bateau, a provoqué une entrée massive d’eau de mer qui a noyé Pereira. Il avait 35 ans, une nationalité portugaise, une vie aux Pays-Bas, et n’avait jamais imaginé mourir pour quelques clichés qu’il ne développerait jamais.
Le reste de l’équipage, une vingtaine de militants réunis à bord ce soir-là, a eu le temps d’évacuer. Seul celui qui a voulu sauver son outil de travail a payé de sa vie cette fraction de minute de trop.
Le prix d’un mensonge d’État
Paris nie en bloc, pendant des semaines. Deux agents arrêtés sous de fausses identités, les « époux Turenge », finissent par faire vaciller la version officielle. Il s’agit en réalité du commandant Mafart et du capitaine Prieur, membres des services secrets, arrêtés par la police néo-zélandaise. Face à l’accumulation des preuves, le gouvernement français ne peut plus tenir sa position.
Politiquement, le prix est lourd. Après deux mois de scandale relatif au rôle joué par l’État français dans cet attentat, le ministre de la Défense Charles Hernu démissionne et le Premier ministre Laurent Fabius nomme une commission d’enquête. Financièrement aussi. Sous la médiation des Nations unies, le Premier ministre français présente des excuses à son homologue néo-zélandais, et une indemnité de 7 millions de dollars américains est payée par la France à la Nouvelle-Zélande en réparation des préjudices subis. Greenpeace obtient de son côté une compensation distincte : la France a versé à l’ONG 8,16 millions de dollars américains en dommages et intérêts, soit plus de 800 millions de francs CFP.
Quant aux deux agents condamnés, leur peine tourne au fiasco diplomatique. Le 22 novembre 1985, Alain Mafart et Dominique Prieur sont condamnés à dix ans de prison, puis quittent moins d’un an plus tard les geôles de Nouvelle-Zélande pour une base militaire française sur l’atoll d’Hao. Officiellement assignés à résidence pour trois ans dans le Pacifique, ils sont pourtant rapatriés discrètement en métropole bien avant l’échéance, invoquant des raisons médicales. Wellington se sent trahi et relance une procédure d’arbitrage international pour non-respect des accords.
Une épave transformée en sanctuaire
Le navire, lui, ne reprendra jamais la mer. Renfloué, il a été remorqué et coulé volontairement au large de l’île du Nord le 12 décembre 1987 ; son épave repose aujourd’hui dans la réserve marine de Matauri Bay, où elle est devenue un site de plongée réputé. Les Néo-Zélandais ont ainsi transformé un traumatisme national en lieu de mémoire sous-marin, visité chaque année par des plongeurs venus du monde entier.
L’onde de choc politique, elle, a duré bien plus longtemps que le naufrage lui-même. L’affaire a durement et longuement éprouvé les relations diplomatiques et économiques entre Paris et Wellington, renforçant au passage la position antinucléaire de la Nouvelle-Zélande. Un pays qui, aujourd’hui encore, interdit l’entrée de tout navire à propulsion nucléaire dans ses eaux territoriales, séquelle directe de cette nuit de juillet où un photographe est redescendu chercher son appareil et n’est jamais reparti.
Sources : la1ere.franceinfo.fr | amnistiegenerale.wordpress.com
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