Le Niger pris en tenaille entre les deux franchises djihadistes rivales

Devant l’aéroport de Niamey, le 18 juin.

Les groupes affiliés à Al-Qaïda ainsi que leurs rivaux de l’État islamique renforcent ces derniers jours la pression militaire sur l’ouest du Niger et sur la capitale, Niamey, dans le cadre de leur compétition territoriale et, en ce qui concerne la coalition Al-Qaïda, pour dissuader ce pays d’intervenir militairement aux côtés du Mali voisin.

Par Nathalie Prévost

L’État islamique le 17 juin

L’État islamique au Sahel  (EIS) a frappé le premier, le 17 juin, dans son fief des trois frontières, en attaquant vers 10h00 du matin deux postes avancés de l’armée nigérienne, Inatès et Banibangou. Dans une vidéo de revendication, l’EIS affirme avoir tué 10 soldats à Banibangou et 70 à Inatès. Toujours selon l’EIS, ces deux attaques coordonnées ont permis aux assaillants de s’emparer de 24 véhicules et d’armement. Du côté des autorités nigériennes, rien n’a filtré. À Inatès, une grande partie des pertes sont survenues en dehors du camp, dont une partie des soldats ont fui au hasard dans le désert environnant et sont morts de soif et de fatigue. Pour l’heure, les deux positions sont abandonnées, comme l’est, depuis novembre 2019, celle d’Indelimane, en face de la frontière, côté malien.

Le camp d’Inatès

Pour l’État islamique, l’objectif est clair : dégager la voie vers la grande base militaire de Ouallam, la place forte de la région, et chasser l’armée nigérienne de ce qu’il considère être son califat, pour continuer à évoluer à son aise et circuler plein sud, vers le nord-ouest du Nigeria, où il se ravitaille en marchandises et parfois en hommes, auprès des organisations sœurs ISWAP et Lakurawa. L’autre but essentiel est de rappeler au Niger et, surtout, à ses rivaux d’Al-Qaïda, très « visibles » depuis leur grande attaque contre le Mali le 25 avril, que l’État islamique est toujours là et qu’il n’entend pas céder de terrain.

Al-Qaïda le lendemain

Moins de vingt-quatre heures plus tard, le 18 juin à l’aube, le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM en arabe), a lancé une attaque kamikaze contre l’aéroport international de Niamey, à bord de motos, de deux taxis et d’une fourgonnette. Dans les premières heures, malgré la revendication très rapide du JNIM, certains observateurs ont cru qu’il s’agissait plutôt de l’EIS, en raison de la proximité des deux opérations et de certains détails. Mais c’est bien la dernière née des katibas du JNIM, la katiba Anifa, à cheval sur le Niger, le Bénin et le Burkina Faso, qui a mené cette opération dont on peine encore à comprendre le véritable objectif.

C’est l’aéroport civil qui était visé, cette fois, contrairement à la spectaculaire opération de sa rivale de l’État islamique contre l’aéroport militaire de Niamey, dans la nuit du 28 au 29 janvier dernier, qui avait permis de détruire des aéronefs militaires. Selon des sources proches du JNIM, l’attaque serait le fait d’un commando de kamikazes portant des ceintures d’explosifs et venus du Burkina Faso. Le groupe a forcé le check-point de l’entrée de l’aéroport, tuant les policiers, élèves policiers et militaires qui s’y trouvaient, mais n’a pas essayé de rejoindre l’aéroport militaire.

Le chef du groupe a été tué sur place. Il s’agit d’un Peul du Burkina Faso dont le nom de guerre est Abou Oumarou Al Ansari. La plupart des assaillants ont également péri mais l’armée nigérienne dit avoir fait des prisonniers, aidée par la population du quartier.

Silence sur les événements d’Inatès

Les autorités nigériennes n’ont pas encore pipé mot sur les événements d’Inatès et de Banibangou, reflet, sans doute, de leur embarras.Le 20 juin, le général Salifou Modi, ministre de la Défense et numéro 2 du régime, a présidé à Tillabéri, le chef-lieu de la région martyre, une réunion du conseil régional de sécurité, en présence du chef d’état-major des armées, le général Moussa Salaou Barmou. Impossible que les coups du 17 n’aient pas été évoqués, même si, bien sûr, les photos n’en disent rien. 

Pour le général Modi, ces événements sonnent comme un cruel rappel du passé puisque le président socialiste Mahamadou Issoufou l’avait nommé chef d’état-major des armées après une déroute sanglante essuyée dans la même zone en décembre 2019 et janvier 2020 à Inatès et Sinagodar. L’agresseur était déjà l’État islamique, alors engagé dans la conquête féroce des deux côtés de la frontière, ce qui avait d’ailleurs conduit Emmanuel Macron, lors du sommet de Pau, à désigner cette organisation comme ennemi prioritaire à son contingent malien et nigérien. À l’époque, l’opinion publique nigérienne s’était indignée, notamment parce que les autorités avaient tenté de cacher le bilan réel, et les recrues refusaient de retourner sur le front. Le président Issoufou avait besoin de redynamiser les troupes et il avait fini par se résoudre à nommer un officier de Gamkalley, le quartier de garnison de la capitale, un homme de l’Ouest donc, malgré ses fortes préventions à l’égard de cette population.

On a de la peine à comprendre que le Niger soit confronté à la même situation six ans plus tard, au même endroit, alors que l’État islamique n’a jamais reculé dans son emprise et s’est même enhardi jusqu’à Niamey, où le groupe a revendiqué l’enlèvement d’un pilote américain, en octobre 2025, et une attaque d’une ampleur inédite contre la base de l’armée de l’Air, en janvier.

Mais grand tam-tam sur l’aéroport

En revanche, pour ce qui est de l’attaque de l’aéroport, le ministère de la Défense a abondamment communiqué. Le bilan fait état de 11 soldats et policiers tués, ainsi que deux civils, 22 terroristes neutralisés et une vingtaine de suspects arrêtés. « Deux taxis et une fourgonnette ayant servi à l’opération ont été récupérés, ainsi qu’un important lot de matériels de guerre et divers équipements. »

L’une des caches des terroristes a été découverte à un km au nord-est de la clôture de l’aéroport, indiquée par un assaillant survivant. Les autorités y ont trouvé « un taxi neuf (identique aux deux taxis utilisés pour l’attaque), des fusils d’assaut, des chargeurs, des moyens de transmission Motorola et divers matériels », contenus dans des valises enterrées dans la cour, a rapporté le quotidien gouvernemental Le Sahel, citant le bulletin d’information spécial du Centre Intégré de Coordination des Opérations. La télévision publique a montré le génie militaire détruisant tout le site à l’aide d’engins de chantier, ce qui semble indiquer que l’exploitation des indices et des preuves n’est pas une priorité. Pour les médias d’État, ces agressions sont « une œuvre des services français avec la bénédiction de leur mentor Emmanuel Macron et de ses complices de tout acabit. » Le Sahel précise qu’une vaste opération de ratissage a ensuite été menée dans le quartier, pour traquer et neutraliser « le résidu de mercenaires qui pensaient se fonde dans la population, trouver refuge dans la nature » ou dans la ville

Intimider le Niger et sa population

Si l’objectif militaire du JNIM est encore peu lisible, l’opération n’ayant atteint aucune cible majeure, il semble que le but principal était d’intimider le Niger pour décourager le régime de s’engager, aux côtés de l’armée malienne, dans une possible riposte militaire à l’attaque du 25 avril, qui a coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara et permis aux djihadistes et à leurs alliés touareg de reprendre Kidal – berceau de ces derniers comme du chef du JNIM Iyad Ag Ghali.

Le 26 juin, Abdoul-Majid al-Ansari, un cadre de la katiba Anifa, a menacé les populations de Niamey, en langue zarma (la langue parlée dans l’ouest du pays et dans la capitale), de s’en prendre à elles pour les punir d’avoir pris le parti des forces armées nigériennes et d’avoir brutalisé des djihadistes. Des vidéos filmées le 18 juin montrent les jeunes du quartier encourageant les soldats et participant à la traque des djihadistes survivants. Posant devant l’entrée de l’aéroport, l’orateur de la katiba Anifa a affirmé que le groupe détenait des mains des photographies des personnes impliquées et qu’il était en mesure de les retrouver pour les tuer, ce qui paraît peu plausible.

Ce faisant, le JNIM place Niamey sur le même plan que Bamako, et traite pareillement les populations des deux villes. D’ailleurs, al-Ansari emprunte à son modèle malien Bina Diarra la gestuelle, les mots et le cadrage vidéo. Il menace de mort, comme au Mali, tout civil qui essaierait d’entrer dans Niamey ou dans sa banlieue proche, tentant d’imposer, comme à Bamako, un blocus sur les approvisionnements. Il est peu probable que les autorités nigériennes cèdent à ces pressions. La force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, composée de 6000 soldats du Niger, du Mali et du Burkina Faso, est déjà mobilisée pour les manœuvres qui se préparent au Mali.


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