Le retour de l’ancien président Michel Joseph Martelly en Haïti, dans un contexte de crise sécuritaire et politique profonde, soulève des questions fondamentales sur l’avenir du pays.
Alors que les gangs contrôlent une grande partie de la capitale et que des élections sont envisagées pour restaurer un ordre démocratique, ce retour risque d’exacerber les tensions plutôt que de les apaiser. Cet éditorial analyse les motifs des sanctions internationales à son encontre, les rapports des Nations Unies le concernant, l’impact potentiel sur les gangs et les prochaines élections, avant d’interroger le positionnement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
1. Les motifs des sanctions du Canada, des États-Unis et de l’ONU Les sanctions imposées à Michel Martelly par plusieurs acteurs internationaux ne sont pas anodines. Elles reflètent un consensus sur son rôle présumé dans le renforcement des réseaux criminels qui gangrènent Haïti. Le Canada a sanctionné Martelly le 17 novembre 2022, aux côtés d’anciens Premiers ministres, pour « violations graves et systématiques des droits de l’homme » et pour son soutien présumé à des gangs armés violents.
Ottawa accuse explicitement Martelly d’avoir protégé et facilité les activités illégales de ces groupes, y compris par le blanchiment d’argent et la corruption. Ces mesures incluent le gel d’actifs et l’interdiction de transactions au Canada. Les États-Unis ont suivi avec des sanctions du Département du Trésor (OFAC) le 20 août 2024, en vertu de l’Executive Order 14059 sur le trafic de drogue international. Washington accuse Martelly d’avoir abusé de son influence pour faciliter le trafic de cocaïne et d’autres drogues vers les États-Unis, de blanchir les produits illicites, de collaborer avec des trafiquants haïtiens et de parrainer plusieurs gangs basés en Haïti.
Ces sanctions imposent des interdictions sur les transactions en devises étrangères, les prêts et les investissements impliquant Martelly.
L’Union européenne a également listé Martelly en décembre 2025 pour son implication dans la violence des gangs et les abus de droits humains. Bien que l’ONU n’ait pas toujours sanctionné directement Martelly au niveau du Conseil de sécurité (qui a visé principalement
des chefs de gangs), ses rapports d’experts ont lourdement alimenté ces décisions.
Les sanctions visent à couper les flux financiers et d’armes vers les groupes armés. Ces mesures convergent vers un même diagnostic : Martelly est perçu comme un acteur clé ayant contribué à l’instrumentalisation des gangs à des fins politiques.
2. Analyse des rapports des Nations Unies concernant Martelly Les rapports du Panel d’experts des Nations Unies sur Haïti sont particulièrement accablants. Le rapport d’octobre 2023 établit clairement que, durant sa présidence (2011-2016), Martelly a utilisé les gangs pour étendre son influence dans les quartiers populaires et avancer son agenda politique. Il aurait financé plusieurs groupes, dont Base 257 (qu’il aurait contribué à créer), Village de Dieu, Ti Bois et Grand Ravine, en leur fournissant armes et ressources. Ce legs a directement contribué à l’insécurité actuelle, selon les experts. Les gangs, initialement instrumentalisés pour mobiliser ou intimider lors d’élections ou de manifestations, ont acquis une autonomie et une puissance qui échappent aujourd’hui à leurs anciens parrains. Le rapport lie également Martelly à des réseaux plus larges impliquant d’autres figures politiques et économiques, soulignant un système de corruption et de protection mutuelle entre élites et criminels.
Des sources multiples, y compris des vidéos et témoignages, étayent ces allégations, même si Martelly les conteste vigoureusement. D’autres rapports ultérieurs de l’ONU (2024-2025) confirment la persistance de ces dynamiques : les élites politiques continuent d’entretenir des liens avec les gangs pour des raisons électorales ou de contrôle territorial.
Le retour de Martelly intervient dans ce terreau fertile, où la violence a déjà déplacé plus d’un million de personnes et paralysé l’économie. Impact sur les gangs et les prochaines élections Le retour de Martelly risque fort d’avoir un effet déstabilisateur sur les deux fronts. Sur les gangs : En revenant, Martelly pourrait tenter de réactiver d’anciens réseaux de loyauté au sein de groupes comme Base 257. Cela pourrait soit renforcer temporairement certains gangs alignés (en leur apportant ressources ou protection politique), soit provoquer des conflits internes si d’autres chefs (comme ceux rivaux) perçoivent
une menace à leur autonomie. L’histoire montre que
l’instrumentalisation politique des gangs a souvent conduit à une escalade de la violence plutôt qu’à son contrôle. Dans un contexte où les missions internationales de soutien sécuritaire peinent à restaurer l’ordre, ce retour pourrait compliquer les efforts de démantèlement et fragiliser la fragile coordination entre forces haïtiennes et partenaires étrangers.
Sur les élections : Les prochaines consultations sont cruciales pour légitimer un nouveau pouvoir. Le PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale), formation de Martelly, reste une force politique organisée. Son retour pourrait galvaniser ses partisans mais aussi polariser profondément l’électorat, ravivant les accusations de fraude et de violence électorale qui ont marqué son ère. Les gangs, souvent utilisés pour intimider les électeurs ou contrôler des bureaux de vote, pourraient être mobilisés, compromettant la crédibilité du scrutin.
Un climat de méfiance accru risquerait de mener à un boycott ou à une contestation post-électorale violente, retardant encore la transition démocratique.
Le risque majeur est que Martelly cherche à peser sur les nominations et les alliances pour préserver l’influence du PHTK, au détriment d’une véritable rupture avec le passé.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé : Au service de qui ? Alix Didier Fils-Aimé, nommé Premier ministre en novembre 2024 après le limogeage de Garry Conille, a permis au PHTK et à d’autres acteurs traditionnels d’occuper des postes clés dans le gouvernement de transition. Ancien président de la Chambre de commerce et d’industrie sous Martelly, et proche du secteur privé, Fils-Aimé incarne une continuité certaine avec l’ère précédente plutôt qu’une rupture. En ouvrant les portes à des figures et alliés du PHTK dans l’administration, il semble travailler prioritairement pour le retour et la préservation de l’influence des anciennes élites politiques et économiques liées à Martelly. Cela sert les intérêts d’un « système » qui a historiquement bénéficié de l’instrumentalisation des gangs et de la corruption, au détriment des aspirations populaires à un État de droit. Malgré ses discours optimistes sur la sécurité et les élections, ses actions suggèrent une gestion orientée vers la stabilisation des réseaux existants plutôt que vers une transformation profonde. Fils Aimé apparaît ainsi comme un facilitateur du retour de Martelly, potentiellement au service d’une restauration partielle de l’ordre
ancien, sous couvert de pragmatisme transitionnel. En conclusion, le retour de Martelly n’est pas neutre.
Lourdement sanctionné pour ses liens présumés avec le narcotrafic et les gangs, et pointé du doigt par les rapports onusiens, il incarne les failles structurelles d’Haïti.
Son influence pourrait aggraver la crise sécuritaire et polluer le processus électoral. Quant au PM Fils-Aimé, ses choix indiquent qu’il œuvre pour la perpétuation d’un cercle d’élites incluant le PHTK, plutôt que pour une Haïti nouvelle libérée de ses démons. La communauté internationale et la société civile haïtienne doivent rester vigilantes : sans réelle rupture avec ces dynamiques, les élections risquent d’être un simulacre et les gangs de continuer à prospérer.
L’heure est à la transparence et à la justice, pas aux retours en arrière.
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