Le Soudan, théâtre local d’une crise globale :

Cette dynamique a contribué à une forte concentration du pouvoir le long de la vallée du Nil, où trois grands ensembles sociaux se sont progressivement constitués en détenteurs quasi exclusifs de l’autorité politique et économique au Soudan :

  • les Shaigiya, installés dans la boucle du Nil autour de Karima et de la quatrième cataracte, se perçoivent comme l’expression la plus aboutie de la « soudanité ». Ils occupent une place centrale dans les structures militaires, sécuritaires et économiques de l’État. Historiquement proches de l’Égypte, ils sont liés à la confrérie Khatmiya, influente dans l’Est du pays et associée à des milieux d’affaires et à des orientations libérales et laïques ;
  • les Danagla, leurs voisins en amont autour de Dongola, ont conservé l’usage du nubien ancien. Historiquement proches de la Mahdiya, dont le fondateur était issu de leurs rangs, ils continuent de bénéficier d’une légitimité symbolique dans les imaginaires politiques du pays. Commerçants réputés, souvent désignés sous le terme de jallaba, ils sont également présents dans l’administration et l’armée, comme en témoigne la trajectoire de Gaafar Nimeiry, dirigeant du Soudan de 1969 à 1985 ;
  • les Jaaliyin, plus nombreux, occupent la vallée du Nil en amont des deux groupes précédents. Leur proximité géographique avec Khartoum a favorisé leur ascension dans l’administration dès la période de la conquête égyptienne au début du XIXe siècle.

Ces trois ensembles forment une alliance informelle mais structurelle, consolidée dans la durée, qui a largement dominé l’accès au pouvoir et à l’économie nationale. Cette configuration est aujourd’hui contestée, y compris par la violence, par des groupes issus des périphéries marginalisées.

La révolte des marges, une lame de fond fragilisée

Loin de la vallée du Nil, les régions du Darfour à l’ouest, du Nil Bleu et du Dar Funj à l’est, ainsi que les monts Nouba au centre, ont été durablement marginalisées sur les plans économique et politique[1]. De cette situation ne découle pas une revendication de sécession, ni même nécessairement d’autonomie régionale, mais plutôt une demande persistante

Cette marginalisation s’est aggravée sous l’effet conjugué du changement climatique et de la croissance démographique, qui ont fragilisé une économie agro-pastorale[2], longtemps fondée sur les équilibres du Sahel, déjà profondément déstabilisés par l’effondrement du système caravanier transsaharien.

Dès la période coloniale, au début du XXe siècle, deux principales formes de régulation ont permis d’absorber l’excédent démographique : la migration de travail vers les plaines fertiles du centre irriguées par le Nil, et l’enrôlement dans les forces armées coloniales. Mais la dégradation progressive des conditions écologiques, sur fond de désertification, a entraîné des cycles récurrents de famine et une intensification des conflits entre populations sédentaires et nomades, jadis davantage complémentaires que rivales.

Cette compétition a été aggravée par les politiques du pouvoir central, qui a instrumentalisé des milices issues des populations nomades, les janjawids, afin de contrôler ces périphéries en rébellion. Leur mobilisation comme forces auxiliaires de l’armée a contribué à l’escalade de violences massives contre les communautés rurales.

Dans ce contexte, des tensions locales et sociales anciennes se sont progressivement transformées en conflits armés durables, inscrivant les périphéries dans une logique de confrontation structurelle avec le centre plutôt que dans une dynamique de négociation politique.

Des rébellions en quête d’intégration

Quels que soient leurs ancrages ethniques ou régionaux, les mouvements rebelles des périphéries n’ont jamais revendiqué autre chose qu’une participation pleine et entière au destin du Soudan[3].

Ainsi, le Sudan Liberation Movement (SLM) d’Abdelwahid Mohamed Nour, à l’origine de l’insurrection du Darfour en novembre 2002 et toujours maître du bastion montagneux du Jebel Marra, recrute majoritairement parmi les Four. Sa vocation affichée n’en demeure pas moins nationale : il se présente comme un mouvement de libération de l’ensemble du Soudan[4]. Le Justice and Equality Movement (JEM) de Jibril Ibrahim, implanté plus au nord, porte lui aussi un projet à l’échelle du pays, même si sa base militante est largement zaghawa et si son référentiel idéologique demeure marqué par l’islamisme politique, dans le sillage de la pensée développée par Hassan al-Tourabi. Celui-ci, pourtant issu de l’élite du centre, avait théorisé un renversement du rapport de forces au sein du pays : selon lui, les périphéries longtemps négligées étaient appelées à prendre leur revanche sur une vallée du Nil engagée dans un processus d’épuisement à la fois matériel et spirituel[5].

Les Forces de soutien rapide (FSR), constituées de mercenaires et de jeunes issus de tribus nomades marginalisées, ont aujourd’hui été rejointes par d’autres mouvements originaires des périphéries. C’est le cas de Taasis (« fondation » ou « refondation »), sous-entendu du Soudan sur des bases nouvelles, coalition qui rassemble plusieurs forces civiles et militaires contestataires et qui a également attiré certains acteurs de l’ancienne transition démocratique.

La principale composante de cette coalition est le SPLM-Nord, implanté dans les monts Nouba. Son histoire s’inscrit dans celle du Sudan People’s Liberation Movement (SPLM), auquel adhéra dès mai 1984[6] le mouvement dirigé par Youssef Kowa. À la différence des mouvements Anyanya des années 1950 et 1960, qui revendiquaient l’indépendance du Sud, le SPLM de John Garang de Mabior ne poursuivait pas un objectif sécessionniste. Son ambition était celle d’un « Nouveau Soudan » : un État laïque, égalitaire et inclusif, destiné à refonder l’ensemble du pays.

L’indépendance du Soudan du Sud, en juillet 2011, encouragée par ceux qui voyaient dans le conflit soudanais l’expression d’une opposition irréductible entre « Arabes » et « Africains », ou entre « musulmans » et « chrétiens »[7],  aurait pu sembler mettre un terme à ce projet. Celui-ci continue pourtant d’inspirer une partie des mouvements des périphéries septentrionales, du Nil Bleu aux monts Nouba, qui se considèrent comme les héritiers d’un idéal demeuré inachevé.

De la lutte de libération à la lutte de domination

Le renversement du régime militaire d’Omar el-Béchir, en avril 2019, fait apparaître des recompositions beaucoup plus fluides et opportunistes que les mobilisations des décennies précédentes. Face à l’armée nationale, la nouvelle génération de mouvements « rebelles » reflète un univers globalisé, où le contrôle des ressources compte davantage que celui des hommes et où la conquête de l’État n’est plus nécessairement une fin en soi, ni même un passage obligé.

Si les Forces de soutien rapide (FSR) ont été créées pour protéger le président Omar el-Béchir contre ses pairs au sein de l’armée[8], les autres formations politico-militaires originaires du Darfour connaissent, quant à elles, de fréquentes recompositions, en fonction du charisme de leurs chefs mais surtout de leur capacité à contrôler et à redistribuer des ressources[9]. Les FSR furent d’abord constituées à partir des gardes-frontières chargés de contenir les flux migratoires transitant par la Libye, mission pour laquelle ils bénéficièrent de financements européens. Elles furent ensuite mises par Khartoum à la disposition des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite comme forces supplétives dans la guerre menée contre les Houthis au Yémen. L’expérience fut militairement mitigée, mais elle procura à leurs combattants des rémunérations substantielles et contribua à renforcer l’autonomie financière de l’organisation.

La ruée vers l’or, de l’eldorado à l’enfer

De retour sur le continent africain, les Forces de soutien rapide (FSR) tirèrent leur fortune de la ruée vers l’or dont le Soudan, et plus particulièrement le Nord-Darfour autour du Jebel Amir, est devenu le principal théâtre[10]. Cette manne leur permit de s’affranchir progressivement de la tutelle de l’armée et de nouer une relation privilégiée avec la place de Dubaï, devenue la principale destination de l’or soudanais.

L’armée, en revanche, devait faire face, dans la capitale comme dans le « Soudan utile », à un mécontentement populaire croissant. L’indépendance du Soudan du Sud, en juillet 2011, l’avait privée de l’essentiel des recettes tirées des exportations pétrolières, à l’exception des revenus relativement modestes procurés par le transit du pétrole sud-soudanais via l’oléoduc menant à la mer Rouge.

L’État avait certes concédé de vastes étendues de parcours nomades, désormais irriguées grâce à une série de barrages construits sur les cataractes du Nil, à des investisseurs originaires de la péninsule Arabique, de Chine ou d’Europe. Mais le pays tirait peu de bénéfices de ces exportations de fourrage, de céréales et d’oléagineux. À la colère des citadins, structurée par des partis politiques et des syndicats professionnels solidement implantés, s’ajoutait la frustration des paysans de la vallée du Nil ainsi que celle des populations nomades des grandes plaines orientales, progressivement privées d’accès à la terre et à l’eau.

En 2019, un remake soudanais du Printemps arabe

L’aggravation des pénuries provoqua, en décembre 2018, une explosion de colère qui embrasa l’ensemble du « Soudan central » et conduisit à l’éviction du maréchal Omar el-Béchir par ses pairs, en avril 2019.

Pour mettre fin au soulèvement des villes du centre, l’armée fit appel aux Forces de soutien rapide (FSR). Le massacre délibéré de dizaines de jeunes manifestants, le 11 juin 2019, en plein cœur de la capitale, donna à ces dernières un levier décisif dans la course au pouvoir.

Dès 2020, après la mise en place d’un processus de transition fondé sur un partage du pouvoir entre les Forces de la liberté et du changement (FLC) et l’armée, les tensions s’accentuèrent, tant entre les différentes composantes des nouvelles forces politiques qu’entre celles-ci et l’institution militaire. Pour obtenir un allégement de la pression financière pesant sur le pays, le gouvernement de transition dut adhérer aux accords d’Abraham promus par Israël afin de briser le « front arabe », avant de conclure, en novembre 2020[11], un accord à Juba avec plusieurs mouvements rebelles des périphéries. Cette séquence illustrait à la fois les divisions et le désarroi des acteurs civils de la transition, déjà largement vidée de sa substance par le retour en force de l’armée.

Les forces civiles demeuraient profondément divisées sur les questions institutionnelles et perdaient progressivement le soutien de l’opinion. La « transition démocratique » fut définitivement enterrée en octobre 2021 avec l’arrestation, par l’armée, du Premier ministre civil Abdallah Hamdok[12]. Dans le même temps, les FSR, elles-mêmes issues du Darfour, continuaient de refuser leur intégration à l’armée régulière afin de préserver leurs rentes, au premier rang desquelles le contrôle des gisements aurifères.

La rupture entre l’armée régulière et les Forces de Soutien Rapide[13]

Face à l’obstination des Forces de soutien rapide (FSR) à préserver leur autonomie et leurs sources de revenus, l’armée déclencha les hostilités le 15 avril 2023. Si elle disposait d’importants moyens aériens et terrestres, de stocks d’armes et de munitions, ainsi que d’un appareil logistique structuré pour assurer ravitaillement, hébergement et soins aux blessés, les FSR reposaient sur de jeunes recrues très motivées, adaptées aux conditions les plus précaires, mais souvent peu formées, peu disciplinées et dépourvues de soutien logistique.

À leur tête se trouvait Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », figure régulièrement tournée en dérision par les élites urbaines du centre du pays. Issu des Rizeigat, un groupe de chameliers nomades des confins tchado-soudanais aujourd’hui largement marginalisé, il incarnait l’irruption des périphéries dans la compétition pour le pouvoir central.

Les FSR répliquèrent en s’emparant des garnisons du Darfour, à l’exception de celle d’El Fasher, capitale régionale, ainsi que de plusieurs positions au Kordofan, sur la route de Khartoum, commettant au passage pillages et massacres.

Le cas le plus effroyable fut celui des Massalit, population de paysans « africains » installée de part et d’autre de la frontière tchadienne. À El Geneina, capitale historique de leur ancien sultanat, ils furent, entre avril et novembre 2023, victimes d’un massacre systématique perpétré par les FSR et leurs alliés[14]. Cet épisode, rappelant les exactions des janjawids vingt ans plus tôt, redonna une dimension explicitement racialisée aux violences exercées contre les civiles.

Les FSR prirent ensuite le contrôle de la quasi-totalité du Darfour. Seule El Fasher, capitale historique de la région, leur échappa dans un premier temps. Sa garnison résista pendant plus d’un an à un siège particulièrement intense.

Entre-temps, les FSR progressèrent en direction de Khartoum, contournant ou neutralisant les garnisons de l’armée sur leur passage. Après des combats urbains d’une grande violence, elles s’emparèrent de la capitale, largement vidée de sa population. Leur avancée vers le « Soudan utile », le long du Nil Bleu, fut toutefois stoppée par l’armée, dont le commandement s’était replié à Port-Soudan.

Les FSR se replièrent alors sur leur bastion du Darfour. Ce n’est qu’au terme de plus d’un an de siège qu’elles parvinrent finalement à prendre El Fasher et sa garnison. La prise de la ville s’accompagna de massacres et de violences d’une extrême brutalité contre la population urbaine et les habitants des camps de déplacés environnants.

Deux camps en quête de soutiens

L’engagement des Émirats arabes unis – où Abou Dhabi, centre politique du pays, emboîte le pas à Dubaï – aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR), a été suivi par celui de plusieurs capitales africaines voisines du Soudan. Le Tchad apparaît comme une base arrière discrète des FSR, tandis que d’autres États de la région, de l’Ouganda au Kenya, manifestent une hostilité marquée à l’islam politique qui se diffuse sur le continent. L’Éthiopie, siège de l’Union africaine, s’inscrit également dans cette dynamique, en lien avec ses tensions persistantes avec l’Égypte, principal soutien de l’armée soudanaise, sur fond de conflit latent autour du Grand barrage de la Renaissance[15].

L’armée bénéficie ainsi d’un soutien symbolique de plusieurs puissances occidentales, pour lesquelles la stabilité prime sur la question de la légitimité[16]. Elle reçoit également un appui, parfois plus déterminant, de divers acteurs de l’islam politique, de la Turquie à l’Iran. Cette configuration reste cependant traversée de contradictions, notamment en raison de l’opposition entre le pouvoir égyptien et les Frères musulmans. Enfin, la Russie maintient une stratégie à double détente : présence militaire via l’Africa Corps au Darfour, et négociations toujours en cours autour de l’établissement d’une base navale sur la mer Rouge[17].

Conclusion

Le conflit soudanais apparaît ainsi à la fois comme le produit d’une crise interne – celle d’une gouvernance prédatrice et inefficace – et celui de rivalités à différentes échelles, régionales et globales, entre puissances en quête de ressources de plus en plus rares. Celles-ci concernent aussi bien des ressources anciennes, comme la terre et l’eau, que des ressources plus classiques, telles que l’or et le pétrole, ou encore des ressources émergentes, comme les « terres rares ».

L’exode massif des cadres politiques et des élites intellectuelles, conjugué à l’effondrement du système économique et de ses acteurs, a déplacé le centre de gravité de la question soudanaise. L’avenir du pays se joue désormais aussi au sein d’une diaspora dispersée à travers le monde, qui cherche à en redéfinir les perspectives, tandis qu’à l’intérieur du Soudan, certaines forces opportunistes tentent de tirer profit du chaos, comme en témoigne l’irruption récente de mercenaires colombiens, financés par les Émirats arabes unis, sur le champ de bataille.

Pris entre son aspiration à la stabilité et son attachement proclamé aux principes démocratiques, l’Occident s’est discrètement aligné sur l’armée soudanaise, tout en composant avec les forces islamistes les plus structurées du pays. Il se trouve ainsi confronté à une configuration paradoxale, dans laquelle ses partenaires et alliés – notamment les Émirats arabes unis et, indirectement, Israël – s’inscrivent dans des dynamiques de puissance qui dépassent largement le cadre soudanais.

Une guerre de projection et d’influence s’étend ainsi au-delà des frontières du Soudan. Comprenne qui pourra…

 

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