Le transport public en roue libre… la chronique d’une mort annoncée ?

Le ras-le-bol des transporteurs délégataires et de leurs salariés est désormais palpable. Les raisons de la suspension des lignes se sont accumulées au fil des semaines. Mais le dernier épisode illustre à lui seul l’ampleur de la crise : les pompes à carburant du plateau technique de Martinique Transport sont désormais à sec.

Une situation aux conséquences désastreuses pour les milliers d’usagers qui, faute d’alternative, se retrouvent privés de leur seul moyen de déplacement.

Que se passe-t-il ?

Les transporteurs dénoncent des retards de paiement récurrents pouvant atteindre jusqu’à six mois.

Selon eux, l’année 2026 a débuté avec près de 40 millions d’euros de factures impayées par Martinique Transport. Une information confirmée par Arnaud René-Corail, président de l’institution délégante. Une situation qui fragilise considérablement leur trésorerie.

Jusqu’à présent, ils affirment avoir continué à assurer le service afin de ne pas pénaliser la population, grâce à leurs faibles réserves financières et au soutien des établissements bancaires. Mais aujourd’hui, ils estiment avoir atteint leurs limites.

L’un d’eux nous confie avoir réussi à payer ses salariés jusqu’au mois de mai, mais reconnaît que les prochains mois s’annoncent extrêmement compliqués.

« Sans versement de Martinique Transport, les banques refusent désormais de nous avancer de l’argent. Nous sommes obligés d’hypothéquer nos biens personnels et de mettre nos familles en danger pour préserver les emplois. »

Transporteur

Il y a quelques semaines, les réseaux du Nord avaient obtenu une régularisation partielle de près de 3 millions d’euros sur les sommes dues. Une bouffée d’oxygène insuffisante selon les professionnels du secteur, qui ont néanmoins poursuivi leur mission de service public.

À force d’attendre les paiements et faute de trésorerie, plusieurs délégataires estiment aujourd’hui ne plus avoir d’autre choix que de mettre un terme à leur activité.

Comment est financée Martinique Transport ?

Créée en 2016, Martinique Transport est l’autorité unique chargée d’organiser les transports publics sur l’ensemble du territoire.

Son financement repose principalement sur les contributions de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM), des intercommunalités (CACEM, CAP Nord et Espace Sud), du versement mobilité acquitté par les entreprises et des recettes commerciales.

Pour l’année 2026, la contribution de la CTM s’élève à 110 millions d’euros, dont 75 millions en fonctionnement et 35 millions en investissement. Le budget global de Martinique Transport avoisine les 153 millions d’euros. (Source Martinique Transport).

Mais seulement voilà, la CTM tarde à verser sa contribution.

Depuis plusieurs années, les délégataires dénoncent des retards récurrents dans le versement des financements nécessaires au fonctionnement du réseau.

Résultat : les factures impayées s’accumulent, les entreprises assurent tant bien que mal leur mission sur leurs fonds propres ou disparaissent lorsqu’elles ne peuvent plus faire face.

Malgré plusieurs mises en demeure et procédures judiciaires engagées contre Martinique Transport, certains opérateurs affirment peiner à obtenir l’exécution effective des décisions de justice rendues en leur faveur.

Pourtant, le budget primitif de la CTM pour 2026 dépasse 1,5 milliard d’euros. Une situation qui nourrit l’incompréhension des professionnels du secteur.

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Les conséquences sur le terrain

Depuis plusieurs années, les mouvements sociaux et les perturbations du réseau se multiplient.

Les salariés des entreprises sous-traitantes expriment régulièrement leur colère face à des situations qu’ils jugent injustes.

Nombre d’entre eux ont du mal à comprendre pourquoi l’absence de financement régulier du système finit par limiter les capacités d’action de leurs employeurs.

C’est notamment le cas chez Transaglo. Les salariés de cette entreprise, qui assure le transport public sur une quinzaine de lignes, sont en grève depuis plus de trois mois.

Ils réclament notamment à leur employeur un alignement de leurs rémunérations sur celles des salariés de Martinique Transport ainsi que la prise en charge de certaines revendications salariales.

Une situation qui pénalise directement les usagers et fragilise une partie importante de la population, souvent dépendante des transports collectifs.

Lors d’un précédent entretien, Arnaud René-Corail, président de Martinique Transport, reconnaissait lui-même les difficultés financières auxquelles est confrontée l’autorité organisatrice.

De son côté, Jean-Claude Duverger, président de la Régie des transports, avançait une autre explication :

« Les usagers refusent de payer les transports. Il n’y a pas de recettes suffisantes pour faire fonctionner correctement les transports. »

Jean-Claude Duverger, président de la Régie des transports

Les chiffres lui donnent partiellement raison. Les recettes commerciales du réseau ne dépasseraient pas les 10 millions d’euros par an, soit une part très faible du financement global.

La fraude, la non-validation des titres de transport et les distributeurs régulièrement hors service à la suite d’actes de vandalisme sont souvent cités parmi les causes de cette faiblesse des recettes.

La Martinique bientôt sans transports publics ?

L’inquiétude ne concerne plus seulement le Sud.

Selon plusieurs sources, des opérateurs du Centre envisageraient eux aussi de suspendre définitivement leurs activités pour les mêmes raisons : des retards de paiement devenus chroniques.

Dans le même temps, un autre dossier attire l’attention du secteur.

Dans un courrier daté du 23 avril 2026, la société City’Up, société d’économie mixte chargée de l’exploitation du stationnement à Fort-de-France présidée par Alain Alfred, a dénoncé plusieurs accords collectifs conclus entre 2001 et 2015 entre l’ancienne CFTU et le syndicat Sud.

Pour certains délégataires historiques, ces évolutions interviennent dans un contexte particulièrement sensible. Les candidatures au futur marché du transport public martiniquais ont déjà été déposées et sont en cours d’examen.

Plusieurs acteurs du secteur disent craindre une profonde recomposition du paysage des transports en Martinique.

Les délégataires actuellement en place affirment percevoir une volonté de favoriser de nouveaux opérateurs. Une analyse qu’ils fondent notamment sur les déclarations récentes du président de Martinique Transport évoquant des restrictions dans les futures attributions.

Une lecture que contestent évidemment les décideurs concernés, mais qui alimente les interrogations des candidats déjà engagés dans la procédure.

« C’est une affaire éminemment politique », estiment certains d’entre eux.

Une chose est sûre : entre menaces de fermeture, tensions financières et incertitudes autour du futur marché, le transport public martiniquais traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente.

Affaire à suivre…

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