« Les criminels à cravate prospèrent dans l’impunité » : Antoine Michon appelle Haïti à rompre avec la corruption systémique

Au terme de sa mission diplomatique en Haïti, l’ambassadeur de France livre l’un de ses constats les plus sévères. Pour Antoine Michon, l’insécurité qui gangrène le pays ne peut être dissociée de la corruption, de l’impunité et de la faiblesse chronique des institutions judiciaires. Sans une rupture profonde avec les réseaux qui minent l’État, aucune réforme durable ne sera possible, prévient-il.

Crédit photo : Lenouvelliste

Port-au-Prince, 30 juillet 2026.- Pour Antoine Michon, les groupes armés ne sont que la partie la plus visible d’une crise beaucoup plus profonde. Derrière la violence qui secoue quotidiennement Haïti se cache, selon le diplomate français, un système de corruption et d’impunité qui affaiblit progressivement les institutions et compromet les efforts de redressement du pays.

À quelques jours de son départ de Port-au-Prince, l’ambassadeur estime que le combat contre les gangs ne pourra être remporté sans une offensive tout aussi déterminée contre ceux qu’il qualifie de « criminels à cravate », ces acteurs qui prospèrent au cœur même des institutions ou dans les sphères du pouvoir économique.

« Il faut une révolution contre les criminels à cravate »

Le diplomate ne cache pas son inquiétude face à l’enracinement de pratiques qui, selon lui, alimentent directement la crise actuelle. « Il faut une prise de conscience collective, une révolution même, contre les criminels à cravate et en sapates, contre la perversion interne des institutions minées par la corruption », lance-t-il. Pour Antoine Michon, cette bataille dépasse largement le seul cadre judiciaire. Elle suppose une mobilisation nationale contre les réseaux d’influence qui détournent les ressources publiques, fragilisent l’État et empêchent les institutions d’accomplir leurs missions fondamentales. Selon lui, tant que ces mécanismes resteront intacts, les efforts entrepris pour restaurer la sécurité ou relancer l’économie risquent de produire des résultats limités.

Des responsabilités d’abord nationales

L’ambassadeur observe que le débat public haïtien tend souvent à rechercher des responsables à l’extérieur du pays. Une lecture qu’il juge incomplète. « Les Haïtiens cherchent souvent des bourreaux extérieurs, mais les bourreaux sont aussi nationaux. » Pour le diplomate, une minorité d’élites concentre une part considérable des richesses tout en exerçant une influence disproportionnée sur la vie politique et économique.

« Environ 1 à 5 % de la population détient près de 95 % des richesses du pays et pourrit la vie de la majorité qui vit dans la misère la plus abjecte ». Cette concentration du pouvoir économique, estime-t-il, nourrit les inégalités, affaiblit les institutions et entretient un système favorable aux intérêts particuliers plutôt qu’à l’intérêt général.

« Les traîtres sont parmi vous »

Antoine Michon pousse plus loin son analyse en empruntant une référence forte à l’histoire nationale. Évoquant l’hymne national haïtien, qui proclame « Dans nos rangs point de traîtres », le diplomate estime que la réalité est aujourd’hui tout autre. « Les traîtres sont bien là parmi vous, et ce sont eux qui donnent le ton. » Une formule volontairement provocatrice, destinée à illustrer l’emprise grandissante des réseaux mafieux sur certaines sphères de décision.

Selon lui, Haïti doit désormais engager une véritable lutte contre ces organisations qui infiltrent les institutions, captent les ressources publiques et affaiblissent durablement l’autorité de l’État. Une justice incapable de briser le cercle de l’impunité

Au cœur de son analyse figure également le fonctionnement de l’appareil judiciaire. Pour Antoine Michon, la faiblesse de la justice constitue l’un des principaux facteurs de la crise haïtienne. Il s’interroge notamment sur l’absence quasi systématique de poursuites dans plusieurs dossiers pourtant largement connus de l’opinion publique. Le diplomate cite le trafic d’armes comme illustration. Alors que les États-Unis et la République dominicaine ont engagé des enquêtes, prononcé des condamnations et sanctionné plusieurs acteurs impliqués dans ces filières, Haïti peine encore à traduire les responsables devant les tribunaux. Le même constat s’applique, selon lui, au narcotrafic.

Malgré l’augmentation du transit de drogue par le territoire haïtien, les arrestations demeurent limitées, les dossiers transmis à la justice sont peu nombreux et les condamnations restent exceptionnelles. Pour Antoine Michon, cette absence de réponse judiciaire contribue directement au renforcement des organisations criminelles.

Des dirigeants protégés par l’impunité

Le diplomate se montre tout aussi critique envers la classe dirigeante. Selon lui, les mécanismes d’immunité et de protection politique ont progressivement installé une culture où les plus hauts responsables échappent à toute reddition de comptes. « Ils sont protégés par des immunités de toutes sortes, qui accouchent de l’impunité. »

Il regrette qu’aucun responsable, passé ou présent, n’ait véritablement été sanctionné pour des faits graves tels que le détournement de fonds publics. « Aucun dirigeant, passé ou présent, n’a été puni pour des crimes pourtant connus, notamment le détournement de fonds publics. » Pour Antoine Michon, cette situation envoie un signal désastreux à la société et affaiblit durablement la crédibilité de l’État. Sans institutions judiciaires crédibles, sans lutte effective contre la corruption et sans volonté politique de démanteler les réseaux mafieux, les efforts engagés sur le terrain sécuritaire risquent de rester insuffisants.

Pour Antoine Michon, la restauration de l’autorité de l’État passera autant par les tribunaux que par les opérations de police. C’est à ce prix, estime-t-il, que le pays pourra espérer rompre avec le cycle de l’impunité et reconstruire durablement la confiance entre les institutions et les citoyens.

Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)


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