La volonté du Canada de devenir une plaque tournante pour les centres de données consacrés à l’intelligence artificielle alimente des théories du complot voulant que ces installations gigantesques soient en réalité des « centres de surveillance » clandestins au service de visées autoritaires.
Ces affirmations, qui prolifèrent dans les médias sociaux, constituent la dernière mouture d’une théorie conspirationniste largement répandue dans les milieux de droite, selon laquelle une cabale d’élites mondiales chercherait à contrôler la population au moyen de nouvelles technologies. Cette théorie plus générale a sous-tendu plusieurs mouvements politiques de droite importants ces dernières années, notamment le mouvement antivaccin et le Convoi de la liberté, en plus de nourrir les efforts de la droite pour faire obstacle aux mesures climatiques locales.
Récemment, des commentaires laissés sous une publication Facebook consacrée à une manifestation tenue le week-end dernier contre un projet de centre de données de Meta dans le comté de Sturgeon, près d’Edmonton, affirmaient faussement que « le centre de données est en fait [un] centre de surveillance » et que « ces centres de données servent à la surveillance de masse des Canadiens ».
La théorie circule aussi sur X. Dans un commentaire laissé sous une publication de Build Canada, une organisation dirigée par plusieurs influents promoteurs canadiens des technologies, les centres de données sont notamment présentés comme des « prisons numériques » qui permettraient au Canada d’imiter l’appareil de surveillance chinois.
Ces publications ont suscité une vive réplique de la part d’autres utilisateurs des médias sociaux, certains soulignant l’ironie de se servir de Facebook pour dénoncer un centre de données de Meta, la société mère de la plateforme. Elles témoignent néanmoins de l’émergence, au Canada, d’un discours qui associe l’implantation de centres de données à la vaste théorie du complot autoritaire ayant alimenté plusieurs des mouvements de droite les plus influents de la dernière décennie au Canada et aux États-Unis.
Cette évolution va à l’encontre, selon les spécialistes des théories du complot, des politiques favorables à l’IA défendues par des figures de proue conservatrices, comme la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, le président américain, Donald Trump, et Elon Musk. Elle pourrait ainsi marquer un tournant politique.
« Tant de théories du complot sont rattachées à une identité politique particulière. Mais les inquiétudes et la colère que suscitent les centres de données et l’IA transcendent les lignes partisanes, même si les motifs diffèrent », explique Timothy Caulfield, professeur de droit à l’Université de l’Alberta et spécialiste de la désinformation et des théories du complot.
« Il sera intéressant de voir comment la situation évoluera à long terme. »
La volonté de l’industrie technologique de construire à toute vitesse des centaines d’immenses centres de données dans des collectivités des quatre coins des États-Unis, sans véritable consultation, a déclenché une rare vague d’opposition bipartisane. Comme le relevait récemment le magazine Wired, les manifestants partagent la conviction que ces installations sont « mises en place pour surveiller la population ».
Leurs craintes ne sont pas entièrement dénuées de fondement. Meta, qui investit aujourd’hui massivement dans l’IA, a acquis une puissance démesurée après avoir mis au point la collecte massive de données à des fins publicitaires, sous couvert d’offrir des services. Comme l’ont montré des scandales, tels que la fuite de données de Cambridge Analytica, ce pouvoir peut aussi servir à manipuler des populations entières.
L’IA n’a fait qu’amplifier cette capacité. Les technologies de surveillance fondées sur l’IA se multiplient. Il suffit de penser à Gotham, la technologie de Palantir, utilisée par la Police provinciale de l’Ontario et le ministère fédéral de la Défense nationale pour réunir de vastes ensembles de données fragmentaires, y déceler des tendances et surveiller des réseaux ou des individus. Le système de caméras de surveillance Flock a lui aussi provoqué un tollé aux États-Unis en raison de son utilisation abusive par des corps policiers.
« Le vocabulaire conspirationniste des “centres de surveillance” découle de l’anxiété — compréhensible — que suscitent l’IA et ces centres de données, ainsi que du sentiment de perte de contrôle et de l’incertitude. Ce sont là tous des ingrédients classiques d’une théorie du complot », affirme M. Caulfield.
« Compte tenu du rôle croissant que joue réellement l’IA dans les activités de surveillance, on comprend que le lien soit établi avec les centres de données. »
Les sondages font état d’un scepticisme répandu au Canada à l’égard de l’IA et de l’implantation de centres de données. Selon un sondage Angus Reid publié en juin, environ 68 % des Canadiens, tant en milieu rural qu’en milieu urbain, s’opposent à la construction d’un centre de données près de chez eux. Près des deux tiers souhaitent que le gouvernement encadre plus sévèrement l’industrie de l’IA, même si plus de 70 % doutent que les lois puissent évoluer au même rythme que la technologie.
Le premier ministre Mark Carney et Mme Smith semblent néanmoins déterminés à favoriser l’essor de l’industrie. La stratégie fédérale en matière d’IA a été largement critiquée par des spécialistes, qui lui reprochent de ne pas répondre aux préoccupations de la population canadienne et de ne prévoir aucune mesure pour mieux encadrer la technologie. Mme Smith, de son côté, a placé l’IA et les centres de données au cœur de sa politique économique pour l’Alberta.
« Nous voulons tenir compte des préoccupations [des Albertains] », a déclaré Mme Smith dans une récente entrevue accordée à The Hub au sujet du centre de données de Meta. « Mais quand on regarde l’ensemble des applications de Meta, j’y vois la preuve que les gens appuient en fait l’IA, puisqu’ils utilisent Messenger, WhatsApp, Facebook et Instagram. »
Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle après avoir d’abord été publié en anglais dans le Canada’s National Observer.
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