Mali: indignation et colère après le placement sous mandat de dépôt des journalistes Chahana Takiou et Abdrahamane Keïta

Au Mali, le journaliste Chahana Takiou va passer sa deuxième nuit en prison en prison. Figure de la presse malienne, le directeur de publication du journal 22 Septembre a été placé sous mandat de dépôt le 8 juin par le pôle judiciaire anti-cybercriminalité pour « atteinte au crédit de l’État à travers l’institution judiciaire » après avoir estimé, précisément, que ce pôle spécialisé ne respectait pas la procédure prévue pour les délits de presse. Un autre journaliste, Abdrahamane Keïta du journal Le Témoin, a également été placé sous mandat de dépôt ce mardi 9 juin par le même pôle anti-cybercriminalité, après avoir déploré que Kidal, sous contrôle des jihadistes du Jnim et des rebelles du FLA depuis le 25 avril, était actuellement « administrée » par le chef du Jnim.

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« Les magistrats violent la procédure, détournent la procédure. » : lors d’un événement organisé la semaine dernière à Bamako sur le « journalisme panafricain », Chahana Takiou a estimé que cette notion n’avait pas de sens, que le journalisme était « le même sous tous les cieux » et qu’il s’agissait uniquement d’en appliquer les règles déontologiques. Surtout, le directeur du journal 22 Septembre a affirmé que la justice malienne ne respectait pas les droits des médias.

Citant le cas du journaliste Youssouf Sissoko, condamné en mars à deux ans de prison ferme par le pôle judiciaire spécialisé contre la cybercriminalité, Chahana Takiou a déclaré : « Les juges ignorent superbement la loi sur la presse », ce que les associations professionnelles déplorent effectivement.

Les propos du journaliste n’ont pas échappé au procureur de ce pôle spécialisé, devant lequel Chahana Takiou a dû s’expliquer lundi pendant plusieurs heures. Sollicité par RFI, le procureur Adama Coulibaly n’a pas donné suite mais il a, de source judiciaire, décidé d’envoyer Chahana Takiou en prison, de le poursuivre pour « atteinte au crédit de l’État à travers l’institution judiciaire » et fixé son procès au 27 juillet.

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« Mort du journalisme »

Dans un communiqué, la Maison de la presse, qui rassemble les organisations maliennes de la profession, condamne « avec fermeté » le placement sous mandat de dépôt de Chahana Takiou, « qui ternit l’image de la justice, de la presse et de notre pays ». La Maison de la presse annonce « des actions futures qui seront entreprises contre cette atteinte flagrante et grave à la liberté d’opinion et de presse ». C’est la Maison de la presse qui avait organisé, sous l’égide des autorités de transition, le forum au cours duquel le journaliste avait osé s’exprimer.

« J’ai mal et j’ai peur pour mon pays. Nous assistons à la mort du journalisme », a réagi, dans un message de soutien publié sur les réseaux sociaux, Mohamed Attaher Halidou, éminent journaliste malien dont l’édito politique a depuis plusieurs années disparu de la grille de Joliba TV, sur instance des autorités. « Mon indignation est grande. Ma colère indescriptible. Ainsi va le Mali désormais », a encore asséné Mohamed Attaher Halidou, actuellement en retrait des médias. « L’histoire finira par rétablir les faits. »

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« Gouverner par la peur »

Cheick Oumar Konaré, ancien journaliste reconverti en avocat de renom, s’est quant à lui proposé pour assurer la défense du journaliste. « Je juge trop sévère le traitement qui lui a été réservé. Je demande pour lui la clémence de la justice », a sobrement écrit l’avocat dans un message publié sur les réseaux sociaux. D’autres avocats et journalistes font part à RFI de leur consternation et se disent « atterrés » ou « terrifiés ».

« Je suis sidéré, confie pour sa part un magistrat haut-placé, sous couvert d’anonymat. Un jour, ces gens rendront des comptes. Gouverner par la peur est une forme de faiblesse. »

Administration de Kidal

Un autre journaliste était convoqué ce mardi 9 juin dans la matinée devant le même pôle judiciaire anti-cybercriminalité : lors d’un débat télévisé, Abdrahamane Keïta, directeur du journal Le Témoin, a déploré que Kidal soit actuellement « administrée » par Iyad Ag Ghaly, chef du Jnim (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), lié à al-Qaïda. Le 25 avril, les jihadistes du Jnim et les rebelles indépendantistes du FLA (Front de libération de l’Azawad) ont attaqué conjointement la ville de Kidal, qu’ils contrôlent depuis cette date et où l’armée malienne et les représentants de l’État malien ne sont factuellement plus présents. La semaine dernière, les autorités maliennes de transition ont mis à prix la tête d’Iyad Ag Ghaly et de plusieurs autres dirigeants du Jnim et du FLA, tous deux désignés comme des groupes « terroristes ».

À l’issue de sa convocation, RFI a appris auprès de son entourage que le journaliste avait à son tour été placé mardi après-midi sous mandat de dépôt pour « délit à caractère régionaliste qui tend à porter atteinte à l’unité nationale et au crédit de l’État » et « publication et diffusion d’informations fausses et trompeuses dans l’intention que ces informations soient considérées comme authentiques par le biais d’un système d’information ». Des informations confirmées de source judicaire malienne.

« On est sous le choc », a immédiatement réagi un proche du journaliste, dont le procès a été fixé au 17 août.

« Vérifier sur place »

Abdrahamane Keïta est également une figure bien connue de la presse malienne. Il avait dirigé le journal l’Aurore avant de prendre la tête du Témoin. Invité à l’émission de débat « Grand jury » sur Renouveau TV, ses déclarations sur l’administration de Kidal par Iyad Ag Ghaly, même si elles ne consituent en aucun cas un soutien au Jnim, ont immédiatement suscité de vives critiques sur les réseaux sociaux de la part des soutiens des autorités de transition, qui ont qualifié le journaliste de « terroriste » ou estimé que ses « graves propos » ne reposaient « sur aucun fait avéré ». À l’inverse, les opposants au régime militaire en place ont publié des commentaires acerbes : « l’administration, le gouverneur sont-ils à Kidal ? », « le procureur devrait aller vérifier sur place ».

Les organisations internationales de journalistes, comme Reporters sans frontières, et les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty international, la Fédération internationale pour les droits humains ou Human Rights Watch, dénoncent régulièrement les atteintes aux libertés de presse, d’expression et d’opinion, au Mali et dans les deux autres pays de l’Alliance des États du Sahel, le Niger et le Burkina. 

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