Mortalité infantile : la France recule au 23e rang européen, un rapport explosif enfin publié

Un rapport accablant révèle quinze ans de dégradation sanitaire

Remis en janvier au gouvernement mais révélé seulement début août grâce au Canard enchaîné, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) met en lumière une réalité préoccupante : la mortalité infantile en France se détériore continûment depuis quinze ans. Le document officiel, signé notamment par Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande, classe désormais la France au 23e rang des 27 pays de l’Union européenne. En 2024, 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire, soit un taux de 4,1 pour 1 000 naissances, d’après les chiffres publiés le 7 juillet par l’Institut national de la statistique.

Si la France affichait le taux moyen de l’Union européenne (3,3 pour 1 000), 529 décès de bébés auraient pu être évités. Avec les performances de l’Italie ou du Portugal (2,5 pour 1 000), ce sont 1 057 vies qui auraient été préservées. Selon Sud Ouest, l’Igas évoque une « dégradation sanitaire préoccupante, remontant à quinze ans », symptôme d’une crise structurelle dont les causes sont multiples et interdépendantes. Un constat qui soulève de vives inquiétudes quant à la capacité du système de santé français à protéger les nouveau-nés et leurs parents.

Facteurs démographiques et inégalités sociales : une crise à plusieurs visages

Les auteurs du rapport identifient plusieurs facteurs démographiques déterminants, sans pouvoir toutefois leur attribuer une pondération précise. Parmi eux, l’âge de plus en plus tardif des grossesses augmente mécaniquement les risques de complications pour la mère comme pour l’enfant. La hausse des grossesses multiples, souvent plus complexes à gérer médicalement, joue également un rôle non négligeable. Aquilino Morelle résume ainsi la situation : « le poids des facteurs d’ordre populationnel paraît déterminant, sans que l’on puisse lui apporter une pondération précise ».

Au-delà des évolutions démographiques, le rapport pointe un élément crucial : les inégalités sociales et territoriales. Interrogé par Sud Radio, le Docteur Robert Cohen, pédiatre et président du Groupement français d’infectiologie pédiatrique (GPIP), insiste sur la dimension sociale du phénomène : « Les études parlent d’une non prise en charge de la grossesse ou d’une prise en charge insuffisante dans les familles les plus défavorisées. Ce type de phénomène ne touche pas les familles les plus favorisées ». Un constat qui met en évidence une mortalité infantile à deux vitesses, où les populations précaires paient le prix fort, comme le montrait déjà notre analyse sur la fracture sociale en matière de mortalité néonatale.

Outre-mer et Île-de-France : des disparités territoriales alarmantes

Les régions d’outre-mer, généralement plus défavorisées et confrontées à des difficultés d’accès aux soins, enregistrent les taux de mortalité infantile les plus élevés du territoire national. Mais la dégradation ne se limite pas aux territoires ultramarins : l’Île-de-France, région la plus riche de France, connaît également une détérioration notable de ses indicateurs périnataux. Paradoxalement, la concentration des ressources médicales dans la capitale ne suffit pas à enrayer le phénomène.

Les professionnels de santé soulignent que la prise en charge des grossesses demeure très variable selon les territoires et les milieux sociaux. Les familles en difficulté, souvent moins bien informées et moins bien suivies, accumulent les facteurs de risque : suivi médical irrégulier, conditions de vie précaires, accès limité aux soins spécialisés. Le Docteur Cohen rappelle que « notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants », pointant ainsi les limites des outils épidémiologiques français pour analyser finement les causes de décès néonataux.

Fermeture des maternités : le rapport écarte l’hypothèse

L’un des apports majeurs du rapport réside dans l’invalidation d’une hypothèse largement débattue : la fermeture des petites maternités ne serait pas responsable de la hausse de la mortalité infantile. Les auteurs constatent que des pays aux modèles opposés obtiennent de meilleurs résultats que la France. Les pays scandinaves, qui ont concentré les naissances dans de grandes maternités, affichent d’excellentes performances. À l’inverse, l’Italie conserve de petits établissements et se classe parmi les meilleurs élèves européens avec un taux de 2,5 pour 1 000.

Le rapport tranche donc clairement : « proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités », actuellement fixé à 300 accouchements par an, « constituerait une réponse mécanique, datée ». Un message adressé aux élus locaux comme aux sociétés savantes de médecins, qui s’opposent depuis des années sur la question. Pour l’Igas, l’essentiel se joue ailleurs : dans la capacité à prévenir, détecter et prendre en charge les situations à risque pendant la grossesse, puis à assurer une prise en charge optimale des nouveau-nés dans les services de néonatalogie.

Suivi des grossesses et néonatalogie : les vraies failles du système

Selon le rapport, la réduction des risques de mortalité infantile passe avant tout par un meilleur suivi des grossesses. Les auteurs insistent sur la nécessité de « prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque » dès la période prénatale. Or, la France accuse un retard dans ce domaine, notamment auprès des populations les plus vulnérables. Les sages-femmes et les médecins généralistes, premiers interlocuteurs des femmes enceintes, ne disposent pas toujours des moyens suffisants pour assurer un suivi de qualité.

Après la naissance, la prise en charge des jeunes enfants dont l’état le requiert dans les services de néonatalogie constitue le second levier d’action. Pourtant, les professionnels de santé dénoncent depuis des années le manque de moyens humains et matériels dans ces services. Le Docteur Olivier Morel, secrétaire du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF), regrette que le rapport « ne reprenne même pas la question centrale du déficit des ressources humaines ». Un reproche qui révèle le fossé entre les constats techniques de l’Igas et les préoccupations quotidiennes des soignants confrontés à la mort de nouveau-nés.

Une publication estivale qui alimente les soupçons

La publication du rapport au mois d’août, après huit mois de silence, suscite de vives réactions dans le monde de la santé. Isabelle Derrendinger, présidente du conseil national de l’Ordre des Sages-Femmes, y voit un choix « significatif de la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France ». Elle regrette que « le mois d’août ne soit pas propice aux lectures approfondies et exigeantes », dénonçant une volonté implicite de minimiser la portée du document. Le Huffington Post souligne d’ailleurs que le gouvernement a attendu huit mois avant de rendre public un rapport aussi édifiant.

Le contexte politique ajoute une dimension particulière à la polémique. En février 2026, Emmanuel Macron a lancé un plan de lutte contre l’infertilité, assorti de 16 mesures présentées comme un « réarmement démographique ». Publier un rapport aussi accablant sur la mortalité infantile risquait de jeter une ombre sur cet optimisme affiché. Le Canard enchaîné n’a pas manqué de souligner le paradoxe : comment promouvoir la natalité tout en cachant les défaillances du système de santé périnatale ?

Le ministère de la Santé a toutefois salué « un travail de fond, très riche » destiné à « alimenter le débat public ». La ministre Stéphanie Rist a annoncé début juillet plusieurs mesures correspondant largement aux préconisations de l’Igas : mise en place d’actions de prévention, révision des décrets sur les soins périnataux datant des années 1990 et jugés obsolètes. La question sensible des maternités a, quant à elle, été reportée à octobre, après les vacances et loin de l’actualité estivale.

La France distancée par ses voisins européens

La position de la France au sein de l’Union européenne est particulièrement préoccupante. Alors qu’elle figurait autrefois parmi les bons élèves en matière de santé périnatale, elle a reculé depuis le début des années 2010 vers le bas du classement. Avec un taux de 4,1 pour 1 000 naissances, elle se situe désormais loin derrière l’Italie et le Portugal (2,5 pour 1 000), mais aussi en dessous de la moyenne européenne (3,3 pour 1 000).

Les pays nordiques, souvent cités en exemple, affichent des taux encore plus bas, grâce à des systèmes de santé publique performants et à une politique volontariste de suivi des grossesses. L’Allemagne et le Royaume-Uni, malgré leurs propres difficultés, parviennent également à contenir la mortalité infantile à des niveaux inférieurs à celui de la France. Un déclassement qui interroge sur la capacité du modèle français à s’adapter aux nouveaux défis démographiques et sociaux.

Les défis sanitaires que la France doit relever d’urgence

Face à ce constat alarmant, plusieurs défis majeurs se dessinent pour les années à venir. Le premier consiste à renforcer le suivi des grossesses, notamment auprès des populations les plus vulnérables. Cela implique de former davantage de sages-femmes et de médecins, de développer des consultations de proximité et de mettre en place des programmes de prévention ciblés. Les inégalités territoriales, particulièrement criantes en outre-mer et dans certaines zones rurales, nécessitent des investissements massifs dans les infrastructures sanitaires.

Le deuxième défi porte sur la modernisation des services de néonatalogie. Les décrets régissant ces services datent des années 1990 et ne correspondent plus aux réalités médicales actuelles. Leur révision, annoncée par la ministre Stéphanie Rist, devra s’accompagner de moyens humains et financiers à la hauteur des enjeux. Les professionnels de santé réclament depuis longtemps une revalorisation de leurs métiers et une amélioration de leurs conditions de travail, indispensables pour attirer et retenir les talents.

Enfin, la France doit améliorer ses outils de surveillance épidémiologique pour mieux comprendre les causes précises de la mortalité infantile. Comme le souligne le Docteur Cohen, « notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants ». Sans données fiables et détaillées, impossible de cibler efficacement les actions de prévention et de soins. Une lacune que les pouvoirs publics doivent combler rapidement s’ils veulent inverser la tendance.

Une mobilisation nécessaire au-delà des clivages politiques

La mortalité infantile ne devrait pas être un sujet partisan. Pourtant, la gestion de ce dossier par le gouvernement révèle les tensions qui traversent le système de santé français. Entre les élus locaux attachés au maintien des maternités de proximité, les sociétés savantes prônant la concentration des moyens, et les professionnels de santé réclamant plus de ressources, les intérêts divergent. Le rapport de l’Igas a le mérite de clarifier certains débats, notamment sur la question des fermetures de maternités, mais il laisse aussi de nombreuses questions en suspens.

Les parents et les familles, premiers concernés par ces enjeux, attendent des réponses concrètes et rapides. Chaque décès de bébé représente un drame humain incommensurable, au-delà des statistiques. La mobilisation de l’ensemble des acteurs du système de santé, des pouvoirs publics aux professionnels de terrain, est indispensable pour inverser une tendance qui dure depuis trop longtemps. Le rapport de l’Igas offre une base de travail solide, à condition que les recommandations qu’il contient ne restent pas lettre morte.

La France dispose des compétences médicales et des ressources financières pour améliorer significativement ses performances en matière de santé périnatale. Encore faut-il que la volonté politique soit au rendez-vous, au-delà des effets d’annonce et des plans de communication. Les 2 709 enfants décédés en 2024 avant leur premier anniversaire méritent mieux qu’un rapport publié en catimini au cœur de l’été. Ils méritent une action publique déterminée, transparente et efficace, capable de redonner à la France la place qu’elle occupait autrefois parmi les pays les plus performants en matière de protection de l’enfance et de la maternité.

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