Publication des mémoires de Tiébilé Dramé: «Sa vie, ses principes politiques devraient aider les jeunes Maliens» – Le grand invité Afrique

Il y a un an disparaissait une grande figure malienne, Tiébilé Dramé, qui fut deux fois ministre des Affaires étrangères et qui négocia plusieurs accords de paix avec les rebelles touaregs du nord du Mali. Aujourd’hui paraissent ses mémoires aux éditions Cauris Livres, sous le titre Tiébilé Dramé, Une vie de lutte. L’économiste et polytechnicien sénégalais Mamadou Lamine Diallo, qui a été vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal et qui a publié notamment Les Africains sauveront-ils l’Afrique ?, chez Karthala, a été un ami très proche du défunt. Il témoigne au micro de Christophe Boisbouvier.

RFI : Pourquoi ce titre, Une vie de lutte, à propos du défunt Tiébilé Dramé ?

Mamadou Lamine Diallo : C’est un titre qui a été validé par Tiébilé Dramé, lui-même, avec son épouse Kadiatou Konaré. Il correspond, je pense, objectivement, à ce qu’il a vécu depuis sa tendre enfance à Nioro et par la suite à Bamako, à travers donc les mouvements estudiantins et le mouvement démocratique. Cela correspond vraiment à la vie de Tiébilé.

Sous la dictature du général Moussa Traoré, Tiébilé Dramé s’est engagé très jeune dans la lutte syndicale et il l’a payé de plusieurs années de bagne dans l’extrême nord du Mali. Puis, il a dû s’exiler. Pourquoi a-t-il été un acteur clé de la « Révolution » démocratique de 1991 ?

Le mouvement étudiant, qu’il a dirigé en étant secrétaire général de l’Union nationale des étudiants et élèves du Mali, a été un peu le fer de lance de la lutte contre le régime militaire dictatorial du général Moussa Traoré. Il faut le dire. C’étaient des luttes violentes parce que les manifestations étaient réprimées. Et puis, ils ont arrêté beaucoup de dirigeants étudiants, des enseignants également. C’est ainsi que lui-même a été à Kidal, à Ménaka, dans les prisons au nord du pays.

Et ensuite à son retour d’exil, évidemment, il a été l’un des principaux acteurs de la « Révolution » de 1991 ?

Oui, c’est-à-dire qu’en exil à Paris au tournant des années 1980 et 1982, il était organisé avec d’autres Maliens au sein des étudiants maliens en France et des travailleurs immigrés. C’est tous ces mouvements qui ont conduit petit à petit au renversement du régime du général Moussa Traoré. Les manifestations ont été organisées à Bamako sous le couvert de la lutte anti-apartheid ou de la nécessité de la démocratie et du pluralisme politique. Et c’est tout cela qui a conduit à la chute du régime en 1991. Il a été un acteur décisif.

Et on peut dire que ces années de bagne à Taoudeni, à Kidal, à Ménaka mais aussi que ces années de ministre des Zones arides, que tout ce parcours l’a conduit à devenir un homme de dialogue avec les groupes rebelles du nord du Mali ?

Certainement, mais aussi son passage à Amnesty International. Il a eu à travailler avec Amnesty International à Londres pendant quelque temps, et je crois que c’est là où il a pris la fibre diplomatique. Cette fibre est également très sensible aux droits de l’homme, notamment avec ce qu’il a vu avec la répression en Mauritanie, avec les Négro-africains de Mauritanie. Là, il a été convaincu qu’il était important effectivement de dialoguer. C’est ça qui l’a conduit à être très actif dans les accords de Ouagadougou et d’Alger.

Les accords de Ouagadougou de 2013, qui ont mis fin pendant quelque temps au conflit dans le nord du Mali. À la fin de sa vie, Tiébilé Dramé a vécu le retour des militaires au pouvoir et il a pris des risques. C’est lui par exemple en mars 2022 qui a prononcé l’oraison funèbre de Soumeylou Boubèye Maïga, après la mort de ce grand homme d’État malien dans une prison de la junte. Est-ce que son parcours et son combat pour la démocratie contre les militaires peuvent résonner encore pour la jeunesse malienne d’aujourd’hui ?

Sa vie, son parcours, les principes autour desquels il a organisé son action politique devraient aider les jeunes Maliens à aider le Mali, qui est quand même au bord de l’effondrement, c’est le moins qu’on puisse dire. Ces principes-là sont fondés sur le respect de l’autre, la lutte contre les injustices, sur le pluralisme démocratique qui est une nécessité, mais aussi sur l’unité du territoire. Je crois que pour les accords de Ouagadougou, ils étaient au centre de ces négociations : chercher à obtenir la paix pour pouvoir organiser des élections basées sur l’unité du territoire, mais également sur le fait que les populations, les communautés du nord devraient être mieux traitées dans un Mali uni. Je crois que les jeunes Maliens devraient s’intéresser beaucoup plus à ce qu’il a écrit et à ce qu’il a fait. Cet ouvrage devrait être lu. À partir de ce moment-là, c’est à eux de trouver les solutions aujourd’hui pour sortir de la situation actuelle.

Peut-on dire que Tiébilé Dramé était à la fois un grand démocrate et un homme intraitable sur l’intégrité territoriale du Mali ?

Grand démocrate, oui, assurément. Personne ne peut en douter. Maintenant, en ce qui concerne le principe d’un Mali uni, unitaire, pour lui, ce n’était pas négociable. Avec ce principe-là, on doit pouvoir dialoguer, y compris avec des jihadistes, pour éviter le chaos.

 


Le livre « Tiébilé Dramé, Une vie de lutte, Autobiographie inachevée – Hommage et souvenirs », aux éditions Cauris livres. © RFI

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