Rapprochement Bamako-Alger : la Russie pousse ses pions

Cérémonie de montée des couleurs, à l’ambassade du Mali en Algérie, le 14 janvier 2024.

Après quinze mois de crise diplomatique intense, nourrie par l’opposition des deux pays sur la crise sahélienne, l’Algérie et le Mali viennent de normaliser leurs relations. Ce virage capital est le fruit de la stratégie russe mais aussi de la solidarité des pays de l’Alliance des États du Sahel. Le rapprochement entre Bamako et Alger, soutenu par l’Union africaine, pourrait annoncer un infléchissement décisif dans la guerre. Un rapport d’International Crisis Group, tout juste publié le 15 juillet, éclaire en profondeur les relations tumultueuses entre le Mali et l’Algérie. Mondafrique y reviendra dans les prochains jours.

Par Nathalie Prévost

La nouvelle est arrivée juste après l’échec, le 9 juillet dans la soirée, de l’offensive djihado-rebelle lancée cinq jours plus tôt contre le camp d’Anefis, verrou de Kidal, dans le nord du Mali. Le 10 juillet, l’Algérie et le Mali ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens aux vols civils et militaires. « La décision de monsieur le président de la République traduit sa volonté constante et résolue de rétablir les relations algéro-maliennes dans leur trajectoire historique naturelle, fondée sur le respect mutuel ainsi que sur des liens de fraternité et de coopération au service des deux peuples et pays frères, de l’ensemble des pays de la région sahélo-saharienne et plus largement, de tout le continent africain», a indiqué, dans sa plus belle langue de bois, le communiqué de la présidence algérienne.

Côté malien, le texte est resté très minimaliste. C’est le gouvernement de la transition qui a publié l’annonce, le même jour, sous la plume du ministre porte-parole du gouvernement, le général Issa Ousmane Coulibaly. Ce dernier a sobrement précisé que le retour de l’ambassadeur du Mali à Alger et la réouverture de l’espace aérien malien aux aéronefs civils et militaires algériens s’inscrivait « dans le cadre de la redynamisation des relations de coopération et d’amitié entre la République du Mali et la République algérienne démocratique et populaire. »

Opération de charme de l’Union africaine

Conférence de presse de Mahmoud Ali Youssouf après sa rencontre avec Assimi Goïta, le 12 juillet.

Ce rapprochement a été immédiatement suivi par ce que le ministre des Affaires étrangères malien a qualifié de « nouvelle dynamique d’échanges entre la République du Mali et l’Union africaine », dans un ballet millimétré. Le 12 juillet, en effet, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Mahmoud Ali Youssouf, a été reçu « en visite officielle de solidarité et de travail » à Bamako, où il s’est entretenu avec le général Assimi Goïta. Les échanges entre les deux hommes « ont porté sur la sécurité au Mali et au Sahel, la lutte contre le terrorisme, les perspectives de construction de la paix et les relations entre le Mali et l’Union africaine». Assimi Goïta, toujours peu bavard, y a vu « un témoignage de la solidarité de l’UA envers le Mali et son peuple » et il a promis « de maintenir un dialogue étroit avec l’UA et de poursuivre la coopération. »

À défaut de relations avec la Communauté économique ouest-africaine, engagée dans le camp de l’OTAN, l’Alliance des États du Sahel (AES) espère être reconnue par l’Union africaine et consolider ainsi sa position diplomatique.

Une offensive russe de longue portée

Ces deux événements, expliquent certains observateurs de l’AES, sont le fruit du travail mené par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dans le cadre d’une même initiative diplomatique visant à redistribuer les cartes du jeu sahélo-saharien. Lavrov a réussi à rapprocher ses deux alliés, le Mali et l’Algérie, et à embarquer l’Union africaine, à la recherche d’un soutien diplomatique continental.

Sergueï Lavrov à Niamey, le 8 juillet, avec les ministres des Affaires étrangères du Niger, du Burkina Faso et du
Mali (de gauche à droite).

Lors de sa visite à Niamey, le 8 juillet, la veille de la reprise d’Anefis, Lavrov a qualifié les contacts entre son pays et l’AES de « très intenses », et il s’est félicité des « succès importants réalisés en matière d’intégration et de formation d’une nouvelle architecture de sécurité régionale sous l’égide de l’Alliance. » « La voix de la Confédération des États du Sahel se fait entendre de manière de plus en plus distincte», a-t-il dit. Il a transmis une invitation de Vladimir Poutine aux chefs d’État du Burkina Faso, du Niger et du Mali pour participer au troisième sommet Russie-Afrique à Moscou en octobre prochain et y discuter économie, commerce et investissements.

Lors de la conférence de presse qui a suivi cette deuxième édition des consultations ministérielles entre la Russie et la  Confédération des États du Sahel, Sergueï Lavrov a insisté sur la coopération future au sein des Nations unies, « notamment notre interaction au sein du Groupe des Amis de la Charte des Nations unies ». « Ce format est particulièrement pertinent compte tenu des tentatives constantes de nos collègues occidentaux de saper ou de violer les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies », a-t-il estimé. Sur le plan militaire, il a confirmé que « la lutte contre le terrorisme [avait] été une priorité de notre discussion d’aujourd’hui » et qu’il s’agissait « d’un problème urgent tant pour les pays de la Confédération des États du Sahel que pour la Fédération de Russie . »

Le ministre russe a qualifié de « second éveil de l’Afrique » la volonté d’indépendance politique exprimée par le continent à l’égard des anciennes puissances coloniales. Le continent « aspire non seulement à l’indépendance politique et à la personnalité juridique internationale mais aussi à la capacité de gérer ses ressources naturelles pour (…) que la valeur ajoutée soit mise en œuvre sur le continent africain. » À cet égard, il a cité l’Union africaine parmi les organisations susceptibles « d’aider nos amis africains ».

Malgré la guerre, un agenda de plus en plus économique

Car au-delà des questions de sécurité, l’agenda de l’AES et de ses alliés est de plus en plus ouvertement économique. Il en va de même pour l’Algérie, dont les intérêts stratégiques se trouvent en partie au sud, notamment au Niger. Alger tient par-dessus tout à une rapide mise en œuvre du gazoduc trans-saharien Nigeria-Algérie, qui ne peut voir le jour sans l’assentiment du Niger et un minimum de sécurité. Et cela est d’autant plus urgent que le Maroc propose un plan concurrent de désenclavement du Sahel par l’Atlantique. De même, la concession pétrolière de Kafra, au Niger, accordée à l’Algérie du temps du président Mamadou Tandja, ne pourra pas être exploitée en cas de tension avec Niamey, ce qui était le cas jusqu’à la réconciliation nigéro-algérienne de février dernier, sanctionnée par une visite du général Abdourahmane Tiani à Alger. « On peut se faire entendre sur la base de ces intérêts partagés », a expliqué une source nigérienne à Mondafrique. Abdourahamane Tiani n’a pas caché à Abdelmadjid Tebboune que « le Niger n’accepterait pas que son rapprochement avec l’Algérie détériore la confiance avec l’AES ».

Et puis, est arrivée l’attaque complexe du 25 avril, qui a coûté la vie au ministre malien de la Défense Sadio Camara. « Les Maliens nous ont dit : ‘vous voyez ! Les Algériens sont des faux types !’ » La spectaculaire offensive du 25 avril et la réplique du 4 juillet ont confirmé qu’Alger s’activait encore à la chute de la junte de Bamako, malgré les discussions engagées depuis des mois entre les techniciens de sécurité des deux pays. Mais comme pour démontrer à l’Algérie que l’axe stratégique de l’AES prédominait, la contre-offensive militaire contre les groupes du nord s’est préparée à Bamako avec l’appui de la force conjointe des trois pays, désormais mobilisée sur le territoire malien, et les moyens aériens du Niger et du Burkina Faso. Avec la défaite que l’on sait pour la coalition djihadiste et rebelle.

Une volte-face diversement interprétée

Sans surprise, les deux camps divergent totalement dans leur analyse du rapprochement algéro-malien. Du côté des partisans du djihad touareg, on met en avant, comme cause des efforts russes en faveur du rapprochement entre Alger et Bamako, les pertes importantes subies par les combattants d’Africa Corps depuis la bataille de Tinzawaten en juillet 2024. Dans ces discours, le Mali est toujours présenté comme un valet insignifiant de la Russie, voué à subir les événements, comme d’ailleurs le Niger et le Burkina Faso.

Du côté des armées de l’AES, on dit exactement le contraire et l’on impute le changement de posture d’Alger à l’échec des deux grandes offensives d’avril et de juillet qui n’ont pas réussi à faire tomber le régime.

Il est impossible à cette date d’avoir des bilans sérieux et confirmés, de part et d’autre. Mais on sait que l’offensive du 25 avril a été un bain de sang pour les belligérants, suivie de frappes aériennes répétées. Si la bataille de Kidal en avril a été gagnée sans trop de morts, les Russes ayant pu négocier leur retrait avec le Front de libération de l’Azawad, l’attaque d’Anefis en juillet, les embuscades tendues par les combattants touareg et, à nouveau, les frappes aériennes répétées sur les groupes armés, ont fait des dégâts. Or on sait que, contrairement aux fantassins ou plutôt aux cavaliers peuls qui se comptent par milliers au Sahel, les combattants touareg ne sont pas très nombreux, issus d’une région désertique et n’ayant pas réussi à rallier à leur cause leurs frères des pays voisins, malgré des appels répétés.

L’Algérie au pied du mur

Les partisans du djihad touareg affirment aussi que la Russie, convaincue de l’impossibilité d’une victoire militaire, prônerait désormais le dialogue comme méthode de résolution de la crise. Et compterait pour ce faire sur l’Algérie et son expérience de médiation dans la région – infructueuse malheureusement, comme en attestent les multiples accords jamais mis en œuvre. Une source gouvernementale de l’AES estime, à l’inverse, que « la victoire militaire d’Anefis a mis l’Algérie au pied du mur. » Le Mali va recouvrer l’intégralité de son territoire puisque l’Algérie « va devoir retenir Iyad Ag Ghali (ndlr, le chef de la galaxie d’Al Qaïda au Sahel) ». C’est le début de la fin, estime la source car « privés de base arrière, les assaillants vont devoir changer de stratégie. »

Les groupes loyalistes touareg maliens Imghad (Gatia) et Daussak (MSA), alliés de l’armée, se sont publiquement réjouis du réchauffement des relations du Mali avec l’Algérie. De même que le groupe dogon Dan Nan Ambassagou, aux prises avec les coups répétés des combattants de la Katiba Macina, filiale d’Al Qaïda, dans le delta central. Plusieurs chefferies touareg ont fait de même. En revanche, à ce jour, ni le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans commandé par Iyad Ag Ghali, ni le Front de libération de l’Azawad n’ont réagi à la nouvelle, qui ne semble pas faire leurs affaires.  

Pas de retour à la table de négociation pour le moment

Tout est une question de narratif. Pour les uns, l’AES a pris conscience de sa défaite militaire et reviendrait à de meilleurs sentiments, pressée par ses grands partenaires. Pour les autres, c’est le contraire : forte de ses moyens militaires accrus (armement, force conjointe, alliés) et de son autorité nouvelle, l’AES consolide sa position sur le plan diplomatique. Y compris vis-à-vis de l’Algérie.

Alger pourrait d’ailleurs aussi y trouver aussi son intérêt, après avoir renoncé – du moins pour le moment – à son projet de faire tomber la junte de Bamako : faire de meilleures affaires, dans un environnement moins chaotique, et mieux se protéger des ambigüités américaines. Une source de l’AES affirme que la base de drones américaine d’Agadez, dont le Niger a demandé le départ, visait essentiellement l’Algérie. Enfin, un réchauffement avec ses voisins du sud consacrerait un succès diplomatique de l’Algérie dans sa rivalité avec le Maroc.

Jusqu’ici, aucun signe de retour à la table de négociation n’est perceptible du côté des militaires au pouvoir au Mali. De telles négociations auront peut-être lieu un jour, mais sans doute pas tant que les groupes du nord tenteront d’imposer leur loi par les seules armes. D’autant plus que la bataille dans laquelle ils ont jeté toutes leurs forces a échoué. Au contraire, l’AES entend toujours reconquérir Kidal en prélude à toute autre chose.

La bataille d’Anéfis : un piège tendu par les armées

La stratégie de l’état-major de l’AES pour l’Azawad a fonctionné. L’armée a fait mine d’abandonner provisoirement Kidal mais de renforcer Anéfis, base incontournable d’une offensive future. « Anefis était un appât et ils ont mordu à l’hameçon. Ils ne savaient pas qu’ils tombaient dans un piège. On les a laissé venir avec un maximum de forces et on les a massacrés. Et les Russes ont dit aux Algériens d’arrêter. » Pour cette source de l’AES, l’étape suivante sera la reprise de Kidal. « Il faut que le Mali recouvre l’intégralité de son territoire. L’Algérie va se tenir tranquille et ne plus mettre le feu à la frontière avec le Mali. Car elle est capable de contrôler Iyad Ag Ghali. »

Dans un entretien en bambara diffusé par la télévision publique malienne le 11 juillet, le chef d’état-major général des armées maliennes, le général Elisée Jean Dao, a confirmé ce récit. Il a raconté que le convoi parti renforcer Anéfis ne partait pas seulement pour porter secours aux militaires retranchés dans le camp depuis l’attaque du 4 juillet mais qu’il visait aussi à attirer une forte concentration de combattants ennemis autour d’Anéfis, dans la plaine, pour pouvoir les frapper du ciel « dans une zone où la puissance de feu de l’armée pouvait être engagée plus efficacement ».

Le journal malien Le Soft, sous le titre « Comment l’armée a forcé le passage à Anéfis », raconte la bataille acharnée qui s’est jouée pour le contrôle de la localité du nord. « Si le camp militaire ne tombe pas, il se retrouve pratiquement isolé. (…) la bataille change de nature. Elle devient une lutte d’endurance autour d’une position qu’il faut défendre d’un côté et isoler de l’autre.» Et le journaliste de saluer « la résistance des militaires présents dans le camp qui conservent la position durant plusieurs jours, malgré les tentatives d’encerclement. Ils réussissent même à effectuer plusieurs sorties limitées pour s’approvisionner en eau. »

Un revers important dans le contrôle du nord

Après de premières frappes,  le jour même, « la campagne aérienne s’intensifie de manière spectaculaire. » Le lundi puis le mardi, « les appareils maliens multiplient les interventions sur les axes empruntés par les groupes armés autour d’Anefis et de Tabankort », écrit Le Soft qui parle de 35 frappes conduites en une seule journée contre des blindés, des pick-ups, des motos et des regroupements de combattants. Un premier convoi de renfort parti de Gao rebrousse chemin le dimanche suivant, suite à une embuscade. Mais, affirme Le Soft, « cet échec permet de mesurer les capacités adverses, d’identifier les principaux points de blocage et de préparer une nouvelle opération dans de meilleures conditions. » Le mardi suivant, un nouveau convoi, plus important, quitte Gao « sous couverture aérienne permanente, avec l’appui des éléments du Gatia, des hommes d’Africa Corps et des forces armées maliennes. » Les différentes lignes de résistance sont progressivement franchies et le convoi entre en ville à 21h00 : « un revers important pour la coalition FLA/JNIM dont l’objectif semblait être de couper durablement l’axe Gao-Kidal et d’empêcher toute remontée des forces armées maliennes vers le nord. »

Depuis, les groupes djihadistes et touareg restent discrets. Déstabilisés, peut-être, par leur déconvenue militaire. Inquiets de la perspective d’une prochaine contre-offensive sur Kidal, leur bastion. Mais surtout, profondément déstabilisés par le revirement diplomatique de l’Algérie, où résident plusieurs de leurs chefs avec leurs familles.


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