Par Dr. Ananou Foly, Économiste & Dr. Gloglo Beringer, Économiste
Le paradoxe de départ
Fin 2024, le Sénégal et le Bénin offrent deux trajectoires macroéconomiques radicalement opposées. Le Sénégal révèle l’une des plus importantes dissimulations de dette de l’histoire du continent : un ratio dette/PIB réel de 99,7 % contre 74,4 % déclaré, un déficit budgétaire moyen de 11 % du PIB sur 2019-2023 contre 4,9 % affiché, et environ 7 milliards de dollars de dette cachée selon le FMI. Le Bénin, lui, affiche une croissance de 7,5 %, un déficit ramené à 3 % du PIB, une notation S&P à BB- avec perspective positive. L’écart entre les deux signatures atteint cinq à six crans. Et pourtant, dans les bilans des banques de la région, leurs dettes souveraines reçoivent exactement le même traitement prudentiel : une pondération à zéro.
Cette dissymétrie nourrit trois pistes de réflexion : ce que la crise sénégalaise révèle sur les mécanismes de contrôle de l’endettement public en Afrique, ce que le modèle béninois révèle sur la nature de la stabilité que les marchés valorisent, et ce que le traitement réglementaire indifférencié de ces deux signatures souveraines implique pour le système bancaire régional.
Le coût de la rupture
Pendant cinq ans, les marchés ont rémunéré une fiction. Les chiffres sous-estimés permettaient au Sénégal d’emprunter à des conditions qu’un niveau de dette réel de 99,7 % du PIB n’aurait jamais obtenues – taux favorables, programme FMI préservé, notation en catégorie spéculative haute. La sanction n’est venue qu’au moment de la révélation. Ce que les agences ont dégradé – de Ba3 à Caa1 (Moody’s), jusqu’à CCC+ (S&P) – ce n’était pas l’acte de transparence : c’était le risque qu’elles auraient dû mesurer depuis le début.
Le signal est structurellement pervers, d’autant que le problème d’incitation qui en découle est manifeste. Le coût de la révélation est immédiat et certain ; ses bénéfices –crédibilité retrouvée, accès au marché à terme – sont différés et incertains. Pour un gouvernement successeur, savoir que l’audit déclenchera des dégradations immédiates crée une tentation structurelle : ne pas chercher, ou gérer discrètement. C’est la rupture politique de mars 2024 – l’arrivée au pouvoir d’une opposition qui s’était construite contre le régime précédent, avec un intérêt explicite à en documenter les fautes – qui a rendu la révélation possible. L’alternance en est la condition ; la rupture en est le moteur. Et c’est cette même dynamique qui en fait payer le prix.
À cette première couche de risque s’en ajoute désormais une seconde. La crise politique ouverte en mai 2026 – limogeage du Premier ministre Sonko, cohabitation inédite avec une Assemblée nationale acquise à son ancien allié – déplace le problème : il ne s’agit plus seulement de la qualité des chiffres, mais de la gouvernabilité de la réponse, au moment précis où le pays cherche à conclure un accord avec le FMI.
Ce que les marchés valorisent
Le cas béninois révèle l’autre face du phénomène. Sous Patrice Talon, le Bénin a produit des résultats budgétaires qui le distinguent des pays comparables : discipline fiscale, programme FMI respecté, Eurobond de 500 millions à 16 ans placé avec succès en janvier 2025. Cette stabilité s’opère dans une régime présidentialiste fort et s’accompagne d’une reconfiguration exigeante du paysage politique démocratique. La transition présidentielle d’avril 2026, qui a porté Romuald Wadagni au pouvoir avec 94 % des suffrages, illustre la logique de continuité à l’œuvre au Bénin : une transmission organisée de la discipline budgétaire, dans un cadre électoral dont la compétitivité a été questionnée par certains observateurs. Le Bénin assume la transmission de la discipline d’un homme à son dauphin sans jamais avoir à prouver qu’elle survivrait à une alternance de rupture. Les marchés obtiennent la continuité et la prévisibilité qu’ils valorisaient – sans que la fragilité institutionnelle qui les sous-tend soit jamais intégrée dans les prix.
Le risque bancaire régional
La crise sénégalaise expose enfin une vulnérabilité proprement régionale. Le financement souverain passe par le marché commun UMOA-Titres : le papier sénégalais est détenu par des banques de toute l’Union, ivoiriennes et panafricaines notamment. Or dans le cadre prudentiel de la BCEAO, toute dette d’un État membre est pondérée à zéro, quel que soit l’émetteur, quelle que soit la banque détentrice. Aucune banque, dans aucun pays, n’a constitué de capital en regard de cette exposition. Si le Sénégal devait restructurer sa dette intérieure, les pertes se diffuseraient à l’ensemble de l’Union – précisément comme au Ghana en 2022, où le DDEP a mis 13 banques sur 23 en déficit de capital et coûté 2,6 % du PIB au secteur financier.
Deux lacunes architecturales
Le contraste entre les deux pays révèle deux angles morts dans l’architecture financière du continent. D’un côté, les agences de notation peinent à distinguer la stabilité fondée sur des institutions solides de celle fondée sur la concentration du pouvoir : elles pénalisent la turbulence démocratique sans pricer la fragilité de la stabilité concentrée. De l’autre, la pondération à zéro indifférenciée du souverain UEMOA ne reflète ni le risque sénégalais ni le risque béninois dans leur spécificité – et ne peut donc pas amortir une crise transfrontalière. L’Europe débat de ce problème depuis 2015 sans le résoudre, mais dispose de filets que l’Afrique n’a pas. C’est dans ce contexte que la question d’une infrastructure de notation souveraine africaine prend tout son sens – non pour remplacer S&P ou Moody’s, mais pour offrir un référentiel commun permettant aux régulateurs du continent de calibrer les pondérations prudentielles de manière différenciée.
La prévisibilité adossée à un homme n’a pas la même valeur que celle adossée à un système institutionnel. C’est précisément ce que ni les notations ni les marchés ne savent encore pricer.
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