Sénégal : Ousmane Sonko et Diomaye Faye, du duo au duel

Timbuktu Institute semaine 1 – Juillet 2026

Suite à un recours en inconstitutionnalité introduit par le Président Bassirou Diomaye Faye, le Conseil Constitutionnel vient de se prononcer par décision considérant la récente loi votée et adoptée par l’Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko comme « contraire à la Constitution ». Pourtant, elle a été adoptée par une majorité écrasante des députés du Pastef et portait sur d’importantes réformes. Cette décision est précédée d’une forte polarisation politique marquée par d’infinies joutes opposant les responsables, militants de Pastef, soutenant Ousmane Sonko aux soutiens du Président Faye.

A vrai dire, cela n’était plus, à la vérité, qu’une affaire de temps au regard des dernières évolutions politiques au Sénégal. L’annonce de la création prochaine de son propre parti politique par le président Diomaye Faye aura officialisé la rupture au sommet de l’Etat. En effet, Diomaye n’est plus Sonko. Le 3 juillet, devant un parterre de plus de 300 maires de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’Etat a justifié sa décision par le souhait d’aller vers une « unité plus organique » des forces qui le soutiennent. En réalité, cette tangente politique prise par le président Faye devenait au fond de plus en plus plausible, au gré des dissensions avec son ex-Premier ministre Ousmane Sonko et le Pastef. Mais elle arrive surtout après une semaine mouvementée qui a commencé dès le 29 juin, à l’Assemblée Nationale. Ce jour-là, l’Assemblée a adopté à l’unanimité des 129 députés votants (l’opposition ayant boycotté le vote une vaste réforme constitutionnelle, dans un climat de tensions politiques. Sur le fond, la révision modifie 29 articles de la Constitution et reconfigure en profondeur les équilibres institutionnels. Elle interdit au président de la République de diriger un parti politique, renforce les prérogatives de l’Assemblée nationale et du Premier ministre, limite à une seule la possibilité pour le chef de l’État de dissoudre le Parlement durant son mandat, institue une Commission électorale nationale indépendante (CENI) et remplace le Conseil constitutionnel par une Cour constitutionnelle composée de neuf membres.

Lors de la séance plénière, les échanges ont souvent été houleux. En témoigne la séquence frappante du député de l’opposition Abdou Mbow d’abord rudoyé par des élus du Pastef avant d’être conduit manu militari hors de l’hémicycle après avoir refusé de quitter la tribune de l’Assemblée malgré les injonctions du président de séance O. Sonko. Son groupe politique, l’Alliance Pour la République (APR) exige d’ailleurs un retrait pur et simple du texte. A l’extérieur du Parlement, des manifestations organisées par l’opposition ont été dispersées par les forces de l’ordre et des interpellations ont eu lieu. Grosso modo, les opposants dénoncent un texte susceptible de renforcer l’influence du président de l’Assemblée nationale au détriment du chef de l’État et s’inquiètent des coûts, des contraintes logistiques et des tensions politiques qu’une telle consultation pourrait engendrer, à quelques mois des élections locales. À l’issue de la séance où le président de l’Assemblée nationale O. Sonko a demandé la promulgation immédiate du texte, les députés de Pastef ont en outre rejeté l’ensemble des amendements défendus par le gouvernement, accentuant la rupture entre les camps Sonko et Faye. Ce faisant, Ousmane Sonko a reproché au chef de l’Etat Diomaye Faye de vouloir « tripatouiller » le texte en ne retenant que les dispositions qui lui conviendraient personnellement. « Pourquoi convoquer le peuple pour un référendum ? » a-t-il regretté. Toutefois, dans la foulée de la séance, la réponse du berger à la bergère : le gouvernement, par la voix du ministre de la Justice Moussa Sarr, a annoncé que la réforme serait soumise à référendum.

 

Un duel inévitable ?

La fracture progressive entre le Pastef et le président Diomaye Faye est allée de pair avec la volonté de ce dernier, de poursuivre sa quête d’édification d’un appareil politique. Certes dans le système présidentialiste sénégalais, il est difficile pour un président d’asseoir son pouvoir, s’il n’en dispose pas d’un. Si pour l’instant, ni Sonko ni Faye n’ont officiellement formulé une intention de se présenter à la présidentielle de 2029, il apparaît de plus en plus clair que cette échéance (et avant cela les locales de 2027) constitue l’horizon du duel entre les deux anciens compagnons. En tous les cas, les lignes de front des deux camps se dessinent déjà. Du côté de la coalition « Diomaye Président », l’on se tient déjà en ordre de bataille. Selon un de ses lieutenants, le ministre de l’Énergie et du Pétrole Abdourahmane Diouf, le souhait d’un second mandat pour le président Faye est la ligne directrice de la coalition. Ainsi, il se profilerait « une rude bataille politique [où] les peureux n’y auront pas leur place », prévient-il. Moins frontale en ce sens, la coordinatrice de la coalition Aminata Touré elle, dans ce contexte, fustige la démarche de l’opposition : « Nous sommes dans un régime présidentiel (…) Certains veulent arracher le pouvoir à Diomaye Faye pour le transférer au président de l’Assemblée nationale ». Dans le camp Sonko, l’on accuse le chef de l’Etat de vouloir « faire du dilatoire ». Par ailleurs, les limogeages notamment d’Aida Mbodj (DER/FJ), Ngagne Demba Touré (Somisen) et Toussaint Manga (Lonase) ont été lus comme une nouvelle confirmation de la volonté de Diomaye Faye de se démarquer du Pastef.

Cela étant, la loi n’imposant aucun délai pour l’organisation d’un référendum, rien ne garantit pour l’instant qu’il ait nécessairement lieu, surtout que le président Faye dispose lui aussi d’un avant-projet de loi propre. Dans cet intervalle, il est clair que le nouveau parti du président cherchera à capter au possible d’autres soutiens politiques qui gravitent sur la scène politique, que ce soit dans la dissidence du Pastef ou ailleurs. Dans le contexte de la bataille politique, aucune munition ne saurait être de trop quand bien même elles proviendraient du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) ou de possibles poches de l’APR : deux formations politiques dont les prochains positionnements dans cette configuration seraient fort intéressants à observer. Concernant le duel entre les camps Pastef et « Diomaye Président », deux issues immédiates se montrent à l’heure actuelle. D’une part : le cas d’une saisine du Conseil constitutionnel par le président Faye qui pourrait bloquer la révision et lui offrir un succès institutionnel de répit. Secundo, le référendum où le verdict du peuple consacrera la ligne de partage entre les deux légitimités au sommet de l’Etat. Pour l’heure, ces deux pistes restent tout à fait hypothétiques. Ce dont l’on peut être néanmoins sûr : les prochaines semaines seront le théâtre de remue-ménages et de jeu d’échecs dans l’arène politique sénégalaise.


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