Le dernier épisode de cette série de Mondafrique sur l’exploitation du sous-sol nigérien est consacré à l’or. Le minerai, qui ne représentait qu’une part marginale de l’économie nigérienne, compte aujourd’hui de manière déterminante dans le revenu national comme dans les exportations. Mais la part cachée des transactions et les contradictions dans la mise en œuvre des réglementations favorisent l’informalisation de l’extraction dite artisanale.
Par Paolo Vieira
Comme pour l’uranium et le pétrole, le nouveau gouvernement nigérien trouve en arrivant une législation déjà existante, relative à l’Exploitation des mines artisanales à petite échelle (EMAP). Le niveau de production enregistré reste médiocre, avec environ 6 tonnes d’or comptabilisées en 2020, soit l’équivalent de 300 millions de dollars (ITIE-Niger, 2020), fruit du travail de 800 000 personnes mobilisées sur plus de 200 sites (source : Politique Minière Nationale, 2020-2035). L’EMAP dépend d’autorisations d’exploitation minière artisanale et d’exploitation minière semi-mécanisée, délivrées par arrêtés du ministre des Mines. Le même ministre, selon le code minier de 2022, délivre les permis d’exploration et d’exploitation pour l’exploitation industrielle.

Rectification du formel
Le nouveau régime nigérien élève à 40% le niveau de participation de l’État dans les entreprises commerciales minières, durcit les obligations de réparation environnementale des sites industriels et crée un fonds de développement minier qui doit permettre la réalisation d’infrastructures et la formation du personnel nigérien.
Dès son arrivée aux affaires, le général Abdourahamane Tchiani en personne décide de suspendre l’exportation d’uranium et d’or vers la France, même si la France n’importe que de faibles quantités d’or nigérien par rapport aux Émirats Arabes Unis (EAU) ou à la République sud-africaine (RSA). Le chef de l’État semble mobilisé par le réaménagement de tout le secteur aurifère. L’État s’empare de Samira Hill Gold Mine, la seule unité minière industrielle d’or du pays, exploitée depuis 2024 dans la région de Tillabéri sous le contrôle de la Société des Mines du Liptako (SML) (possédée depuis 2019 par l’Australien McKinnell Resources). Le Niger révoque aussi les accords passés en 2019 avec la Compagnie des Mines du Niger, l’accord d’octobre 2020 avec Ecomine, ainsi que le projet de création d’une raffinerie introduit en 2017 par Afrior. La ligne de conduite du gouvernement est le rejet des partenaires miniers qui ne respectent pas leurs engagements. Mais l’or reste difficile à encadrer tant les circuits de production et de commercialisation sont informels voire illicites.
Des circuits internationaux opaques
Jusqu’en 2012, le secteur aurifère nigérien ne présentait pas l’attrait de celui des autres grands pays producteurs ouest-africains, du Ghana au Mali en passant par le Burkina. Mais la redécouverte, dans la période 2012-2014, de plusieurs gisements importants déclenche un big bang de l’extraction et des trafics. Cette ruée vers l’or illustre l’insuffisance des revenus de la jeunesse nigérienne mais elle accentue aussi les particularismes régionaux et des régulations locales pas toujours conformes aux lois de la République. La greffe de réseaux de corruption sur la distribution des permis et l’exportation illégale de l’or aggrave la situation à partir de 2019.
L’interrogation centrale concerne le grand écart entre les quantités officielles de l’exportation d’or – 2,5 tonnes – et les montants officieux, qui se situent entre 35 et 40 tonnes annuelles. À la différence de l’uranium, le souci n’est plus la France mais les Émirats Arabes Unis (EAU), qui, au passage, déclarent davantage d’or reçu du Niger que les autorités compétentes à Niamey n’en déclarent à l’envoi. Des centaines de milliards de FCFA sont ainsi soustraits à l’économie nationale. Certains observateurs estiment que cette ressource a permis aux États parias de l’AES de faire du troc pour continuer à fonctionner malgré les tensions financières.

Dubaï s’est emparé de l’or du Sahel. À ceux qui se demandent ce que faisait au Mali le général émirati capturé par les djihadistes du JNIM en septembre 2025 puis vite relâché en échange d’une énorme rançon, la réponse est l’or. Ce retraité ne jouissait pas seulement de ses champs et de sa piste d’aviation personnelle, mais il achetait et envoyait de l’or, en particulier au Togo, devenu exportateur du métal précieux à hauteur de 4 milliards d’USD, un montant considérable pour un pays plutôt connu pour ses phosphates.
En réalité, les arrivées d’or nigérien aux EAU se chiffrent à un demi-milliard USD par an selon Transparency International, recettes que l’on ne retrouve pas en dépôt dans les banques de Niamey. Transparency International Niger n’hésite pas à conclure que l’exportation vers Dubaï et vers la Suisse n’est possible qu’en raison d’un accord tacite des autorités et elle appelle à la mise en place d’un mécanisme de contrôle « rigoureux et transparent. »
Le temps de la ruée
Ces flux illicites remontent à 2012, date de découverte de la gigantesque veine d’or sahélienne et de la ruée vers l’or qu’elle a suscitée. Ainsi, dans la région d’Agadez, à partir de 2014, on voit affluer près de 3000 orpailleurs. Les creuseurs suivent la veine et forent des puits pour y accéder avec des moyens rudimentaires, avant d’étayer les galeries avec du bois. Les mineurs vont ensuite utiliser des équipements plus lourds et dévastateurs pour l’écosystème. Il faut sortir la terre, l’écraser, la laver, trier les éléments solides, et ensuite purifier le minerai avec du cyanure.

L’extraction de l’or a suscité l’intervention d’experts de pays voisins, les Soudanais au premier chef mais aussi les Burkinabè, qui ont introduit le lavage du minerai au sluice-box et la technique de cyanuration. La maîtrise des techniques de boisage et les compétences dans le secourisme sont, elles, attribuées aux Guinéens…
L’ampleur de l’exploitation «artisanale» et à petite échelle (orpaillage) est aujourd’hui telle qu’elle redessine les trajectoires de développement et reconfigure les rapports entre l’État et les collectivités territoriales, pendant qu’autochtones et allogènes, parfois djihadistes, se disputent le mirage aurifère. Au Niger, selon le ministère des Mines, plus de 230 sites d’orpaillage au moins ont été répertoriés, occupant plus de 800 000 personnes, soit 11 % de la population active, tandis que 20 % de la population en dépendrait directement et indirectement. « De façon plus générale, les différents traits caractéristiques du développement spectaculaire de l’orpaillage au nord du Niger en font une ruée vers l’or comparable, à certains points de vue et à un certain degré, au modèle du genre californien du milieu du XIXe siècle», écrivent Abdoulkader Afane et Laurent Gagnol dans « Une ruée vers l’or contemporaine au Sahara: l’extractivisme aurifère informel au nord du Niger » (Vertigo, 2021).
Défaillances de l’État et pouvoir des communes
Du point de vue du rendement financier, la collusion entre les barons de l’orpaillage, les mairies et les comités de gestion réduit le rôle et la ponction fiscale de l’État et de la Sopamin. Cette dernière, outre l’uranium, est pourtant supposée encadrer l’orpaillage. Au nord du Niger, son action reste pourtant peu visible, voire inexistante.
Les municipalités attribuent les terrains aux orpailleurs et elles encadrent l’activité commerciale induite à travers un arsenal de taxes. Certaines municipalités délivrent même des reçus valant titres de propriété provisoires pour les puits miniers. Si les mairies opèrent en dehors du cadre prévu par la législation, l’État est accusé de ne pas davantage respecter le code minier prévoyant de reverser annuellement aux collectivités territoriales 15 % des redevances minières acquittées par les propriétaires de permis.
L’or a par ailleurs entraîné le développement de certaines communes, comme celle de Tabelot, devenue en quelques années une ville minière (Gagnol & Afane, « De sable, d’or et de mercure. Note sur la production urbaine contrastée de la ruée vers l’or au Sahara », Afrique contemporaine, 2019). Grâce aux multiples taxes sur l’orpaillage et aux activités induites, de nombreuses infrastructures (case de santé, piste, puits, pompe volante, gabion et digue, etc.) ont pu être réalisées par la mairie. Les détenteurs de permis sont aussi tenus de conduire des actions sociales (santé, nourriture, etc.) qu’ils médiatisent sur les réseaux sociaux, à l’image des ONG, en éludant, bien sûr, les conséquences négatives des mines, notamment sur le principal kori (oued) de la ville.
Eldorado et populations nomades
D’autres sites, comme le Djado, dans les confins septentrionaux du Niger, posent problème en raison des revendications exprimées par les communautés locales Toubou qui considèrent que c’est leur zone de passage. En avril 2014, cet espace désertique déshérité devient subitement un Eldorado pour des milliers de Nigériens et d’étrangers attirés par les photos de sacs de pépites d’or diffusées sur les réseaux sociaux. Les premiers arrivés et premiers servis se constituent de véritables fortunes, avec un équipement léger pour ce type de gisement alluvionnaire ou éluvionnaire de surface : une simple pioche et un appareil détecteur de métaux. L’exploitation légère sera, plus tard, supplantée par l’arrivée de gros engins, acheminés depuis le sud de la Libye et le nord du Tchad.

Dépassé par l’ampleur du phénomène, inédit au Niger, le gouvernement diligente alors des missions sur place et installe une garnison début 2015, avant que les gros engins ne soient interdits par arrêté en juin 2016. De brèves attaques de groupes rebelles toubou, souvent venus de Libye, témoignent du mécontentement des populations après la fermeture du site, jugé source d’insécurité. Malgré les promesses de l’État de réexaminer ces questions, le dossier est resté en suspens. L’armée aurait également refusé tout forage d’eau sur le site. Contrairement aux Touaregs, les Toubous sont dépourvus d’accès aux réseaux clientélistes connectés au pouvoir central et ne peuvent mettre en œuvre leur gouvernance des sites, faute d’avoir démontré leurs capacités sécuritaires.
Tout se passe comme si les atermoiements de l’État dans sa stratégie d’encadrement de l’orpaillage relevaient tout autant de considérations sécuritaires que d’arrangements négociés avec l’élite économique et politique qui investit dans l’or. Les permis de recherche ont été octroyés à des ressortissants de la zone, mais aussi et surtout à des investisseurs installés dans la capitale nigérienne (souvent députés et grands commerçants), en partenariat avec des étrangers faisant venir leurs techniciens et leurs machines. Ils n’ont pas débouché sur la préparation d’une exploitation industrielle comme le code minier le prévoit.
Tchibarakaten, à deux pas de la frontière algérienne, est, avec le Djado, l’autre grande zone d’orpaillage (ici filonien) du Niger, contrôlée en grande partie par des patrons touareg souvent ex-rebelles. On compterait 17 nationalités sur le site. Contrairement au Djado, dont la situation est plus volatile, les miniers y sont tolérés par l’État depuis 2014 et de nombreux permis semi-mécanisés ont été octroyés. L’exploitation de l’or démontre l’insertion des patrons touaregs de l’orpaillage au sein des réseaux de clientélisme de l’État car ils obtiennent de manière privilégiée les permis miniers. Les autres ont appris à leurs dépens que le permis minier est devenu l’unique moyen d’accès légitime à la ressource et qu’il conditionne les modalités de partage des bénéfices de l’or.
Les patrons imposent finalement le mode rentier de l’extraction en considérant comme usagers précaires les orpailleurs et les étrangers utilisés comme manœuvres. Au Niger, comme dans les ruées historiques antérieures, on est passé du claim system au concession system : le principe d’appropriation de la ressource par le premier occupant est supplanté par celui du premier demandeur des droits d’exploitation. Surtout, l’attribution de concessions implique la stabilisation des orpailleurs employés comme force de travail et le déguerpissement des autres.

du pays, dans une zone d’activité intense des groupes djihadistes.
L’économie minière informelle de l’or est stimulée chaque jour un peu plus par le prix de l’once qui atteint, en 2026, 5000 USD. Les dommages pour le sol et la population du Niger sont considérables et poursuivront leurs effets dans les années à venir. Les groupes armés, et des gangs criminels coordonnent leur logistique pour approvisionner en carburant et en eau les sites et les villes qui se créent autour d’eux, créer des routes de transport sécurisées et payer des « mules » qui emmènent l’or à l’étranger. Sur les sites, on constate la déforestation, la dégradation de la faune et de la flore, l’érosion des sols et la pollution des nappes aquifères. Cependant, l’activité minière s’exerce à présent sur l’ensemble du territoire national et elle est vitale pour de très nombreux foyers dans toutes les régions. Le niveau de modernisation et la mobilisation de matériel lourd ont imposé une internationalisation de l’extraction et l’on a vu apparaitre des compagnies aux mains d’étrangers, Chinois, Canadiens, Soudanais, Mauritaniens, etc. De plus, petits artisans et orpailleurs doivent emprunter les canaux des puissants, des bandits et des groupes armés pour vendre leur or.
La jonction des Nigériens avec les réseaux d’exportation illégale d’or implantés au Mali semble déjà opérationnelle, à en croire le site Wazobia Reporters : “ L’or faisant l’objet d’un trafic illicite entre le Mali et Dubaï est transporté par des convoyeurs qui en acheminent en moyenne 10 kg par voyage. Le coût d’un vol entre le Mali et Dubaï avoisine les 500 US dollars — soit l’équivalent d’environ 10 à 12 grammes d’or —, ce qui rentabilise chaque trajet. » Certains trafiquants acheminent jusqu’à 40 kg d’or par semaine. Ce trafic est facilité par la corruption de membres du personnel aéroportuaire, notamment des agents des douanes et des forces de police à Bamako.
Raffiner ou monétariser l’or ?
Pour fixer son or et lui apporter de la valeur ajoutée, le Niger est prêt à construire sa première raffinerie, en partenariat avec la société des Émirats Arabes Unis Suvarna Royal Gold Trading (on ignore les termes financiers de l’accord). Le Niger espère que l’achèvement du complexe de raffinage le positionnera comme concurrent des raffineurs de l’Afrique de l’Ouest établis au Ghana et au Burkina Faso, et permettra d’augmenter les recettes fiscales du secteur minier et de formaliser la production à petite échelle.
Mais Suvarna Royal Gold appartient à l’homme d’affaires controversé kenyan Kamlesh Pattni, sanctionné par les États-Unis et le Royaume-Uni pour avoir dirigé un réseau mondial de contrebande d’or et de blanchiment d’argent au Zimbabwe. Pattni est également célèbre pour le scandale Goldenberg au Kenya : le détournement de milliards de fonds de l’État par le biais de subventions frauduleuses à l’exportation fictive d’or et de diamants.
Le modèle d’exploitation de l’or au Niger, exporté en grande partie sous forme de minerai non raffiné, perpétue l’écart structurel entre sa richesse en ressources minières et leur rendement financier limité. Le principal défi reste de réguler la production et l’achat de l’or, non seulement comme une ressource négociable mais aussi comme actif stratégique et base de richesse et de résilience économique. En effet, si l’Afrique de l’Ouest court actuellement en tête de l’exportation d’or, ses réserves non exploitées ne sont pas les plus abondantes du monde.
Ce serait l’occasion pour le Niger, vu le prix de l’or raffiné, de mettre en en œuvre un programme de production et/ou d’achat local pour accumuler des réserves d’or. En 2024, le Ghana et le Burkina Faso ont inauguré leurs premières raffineries d’or commerciales, un mouvement stratégique visant à renforcer les réserves nationales et à stabiliser leurs devises nationales. La même année, le Zimbabwe a lancé une monnaie adossée à l’or, la ZiG, pour rétablir la confiance et stabiliser la devise nationale après des années d’hyperinflation. En Afrique du Sud, la Banque de réserve a diversifié son portefeuille pour inclure des lingots comme couverture contre les chocs financiers mondiaux. Collectivement, ces développements reflètent un réveil continental plus large, un retour à l’or comme pierre angulaire de la souveraineté monétaire dans un contexte d’instabilité mondiale. Alors que l’économie mondiale évolue vers la dédollarisation, l’or réapparaît comme le dernier étalon de valeur, ancré dans la confiance, la stabilité et la valeur intrinsèque plutôt que dans l’influence géopolitique.
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