Seun Kuti: «C’est la Coupe du monde du fascisme»

L’essentiel: Ton père Fela a été le pionnier de l’afrobeat. Maintenant, ce genre est écouté dans le monde entier. Comment vis-tu cette évolution?

Seun Kuti, chanteur et musicien: Dans mon univers, l’afrobeat a toujours été populaire. Il est simplement devenu plus global. Pour moi, c’était quelque chose de normal. J’ai grandi dans une maison où il y avait de la musique toute la journée. Kalakuta était un lieu profondément musical, rempli de musiciens qui répétaient constamment. C’était donc mon quotidien. Avec le recul, je comprends que cela puisse paraître extraordinaire…

L’afrobeat est plébiscité dans de grands festivals comme Coachella…

Fela, à son époque, a déjà accompli des choses incroyables. Il s’est produit au Madison Square Garden, qu’il a rempli, dans les années 1990. Nous ne faisons que poursuivre son héritage et aller un peu plus loin. Je n’ai jamais évalué les progrès de notre musique au nombre de personnes qui l’écoutent ou à la taille des scènes sur lesquelles nous jouons, mais à l’aune du nombre de consciences qu’elle parvient à éveiller.

Ce n’est pas que du divertissement…

Exactement. Ce qui est important pour moi, ce n’est pas de jouer à Coachella, sur une grande scène ou de remplir une immense salle. Ce qui compte, c’est que davantage de personnes, partout dans le monde, adhèrent à un message de libération.

«Ce ne sont pas des problèmes africains, ce sont des problèmes mondiaux»

Quel message souhaites-tu transmettre dans une petite capitale européenne comme Luxembourg?

Petite capitale, mais capitaliste! (rires) Même si je me considère avant tout comme un artiste africain, engagé dans le panafricanisme et pour la libération de l’Afrique, je me vois aussi comme un artiste de la classe ouvrière. Mon message s’adresse à l’ensemble des travailleurs du monde. Les travailleurs luxembourgeois ne vivent évidemment pas la même réalité que ceux d’Afrique, mais nous partageons malgré tout des préoccupations communes: vouloir que nos enfants soient correctement éduqués, bénéficier d’un système de santé efficace, vivre dans une société qui respecte chacun. Il y a également notre rapport à la nature.

C’est-à-dire?

Notre recherche permanente de confort conduit à une exploitation massive des ressources naturelles, au détriment de la planète. Ce ne sont pas des problèmes africains, ce sont des problèmes mondiaux. Si les gens considèrent que cela ne les concerne pas, ils finiront par frapper à leur propre porte. Qu’il s’agisse de la violence, de la corruption, de la dégradation de l’environnement, du génocide ou de toute autre crise dont nous parlons en Afrique, tout cela se propagera à l’échelle mondiale, si ce n’est pas pris au sérieux.

En 2018, tu as publié «African Dreams». Huit ans plus tard, quel est ton rêve africain?

Si vous écoutez attentivement ce morceau, vous verrez que je n’essaie pas vraiment de définir ce qu’est le rêve africain. J’y dis simplement que les Africains doivent s’approprier une vision capable de conduire leur propre développement et de leur permettre d’atteindre leur plein potentiel. C’est de cela que parle cette chanson. Je n’ai jamais cru qu’une chanson, ou qu’un artiste, pouvait changer le monde. C’est impossible. Le monde a davantage besoin de ses professionnels que de ses artistes. Mais comme beaucoup de professionnels continuent d’exploiter, de tirer profit des autres et de détruire le monde, tout le monde se tourne vers les artistes pour le sauver.

J’ai adoré le remix avec Black Thought, du groupe The Roots…

Merci le Covid (rires). S’il est le meilleur rappeur de sa génération? De toutes les générations, oui! Dis-moi qui est meilleur que lui. Je n’en vois aucun…

Dirais-tu que ton père est le premier rappeur?

Oui, je le dis tout le temps! Je pense à «Authority Stealing», en 1974, avant Kool and the Gang. Mais je n’aime pas trop insister là-dessus. Je ne veux pas donner l’impression que nous voulons nous attribuer tous les mérites.

Continues-tu à écouter du hip-hop aujourd’hui?

Oui, mais moins qu’avant. Plus je suis devenu compositeur, moins j’écoute de musique. Souvent, les morceaux que j’ai envie d’entendre n’existent pas encore. Alors, je vais les composer. Mon inspiration ne vient pas de la musique. Elle vient de ma relation sociale et politique avec ma communauté. C’est cela qui nourrit mes chansons. J’entends les émotions des gens: la colère, la joie, la fatigue, l’énergie. Je crois être davantage guidé par le son que par l’image.

As-tu une collaboration rêvée?

Pour moi, tout est une question d’énergie. Je ne dirais pas que j’ai un rêve de collaboration avec un artiste en particulier. En revanche, j’ai envie de collaborer avec des avocats, des médecins, des ingénieurs, des responsables politiques, voire des athlètes… Je ne veux pas limiter l’idée de collaboration aux seuls artistes. L’art a son rôle à jouer, mais il ne constitue pas l’objectif final.

Pour ma part, j’ai fait un rêve musical: Seun Kuti avec Kendrick Lamar…

(Rires) Ce serait intéressant. Oui, vraiment intéressant.

Quel est, selon toi, le plus grand album de tous les temps?

Je ne pense pas qu’un tel album existe. Il ne peut pas y avoir de «plus grand album de tous les temps». Mon père a réalisé beaucoup de grands albums. Si je devais en choisir un, je dirais «Teacher Don’t Teach Me Nonsense», notamment pour «Look and Laugh», qui est mon morceau préféré de Fela. La musique est, par essence, totalement subjective.

Quel est ton rapport à la religion?

Je ne suis pas religieux. Je ne suis pas assez discipliné pour prier cinq fois par jour ou me rendre à la messe chaque semaine. Ce n’est tout simplement pas moi.

L’industrie musicale rend-elle l’engagement compliqué?

Je pense que tout dépend avant tout des aspirations profondes de chacun. Certains adhèrent complètement à l’idée de compétition. Ils veulent être les meilleurs, posséder la plus belle voiture, voyager dans le plus bel avion, porter les plus beaux vêtements. Ils sont façonnés par le récit capitaliste. Mais nous pouvons aussi survivre grâce à la coopération.

En parlant de compétition, tu regardes la Coupe du monde?

La Coupe du monde fasciste? (Rires) Oui, je la regarde, mais sans passion particulière. Mon pays (NDLR: le Nigeria) ne s’est pas qualifié, alors je peux me permettre de critiquer. Plus sérieusement, certaines décisions sont difficiles à comprendre, certains pays sont acceptés, d’autres non, les cartons rouges ne sont plus des cartons rouges. Le football ne serait donc «pas politique» uniquement lorsqu’il s’agit de l’Afrique? On pourrait presque la comparer, sur certains aspects, aux Jeux olympiques organisés en Allemagne sous le régime hitlérien.

Ce sont des propos forts…

Oui, mais c’est ainsi que je vois les choses. Je me souviens des critiques incessantes lorsque la Coupe du monde avait été attribuée au Qatar. On parlait sans arrêt de leurs pratiques, de leurs lois, de leurs valeurs. Aujourd’hui, regardez ce qui arrive aux immigrés aux États-Unis. Regardez comment ils sont traités. Mais comme je le dis souvent: «It’s all right because it’s all white.»

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