“Blow Up” de Michelangelo Antonioni, 1966
Grand Prix à Cannes en 1967, Blow Up est incontestablement l’un des plus grands films jamais faits, et l’un des plus célèbres de la mode, dont il reste pourtant en lascive périphérie. Thomas, photographe star du Swinging London (inspiré notamment de David Bailey) erre dans un parc et capture une scène de couple. Quand la femme réclame la pellicule avec une insistance qui pique sa curiosité, il lui en donne une autre et décide qu’il agrandira ses tirages dans le noir de son labo. Fiévreux, il y verra un cadavre et un revolver, flirtera avec la folie. Dans ce film où chaque plan est d’une sophistication presque trop belle, les séances photo avec les mannequins sont des rapports de force, le désir, une transaction, la vérité, une image qu’on agrandit jusqu’à ce qu’elle se dissolve. Vertigineux, absolument immanquable.
“Blow Up” de Michelangelo Antonioni, 1966.
© Everett Collection / Aurimages
“Qui êtes-vous Polly Maggoo ?” de William Klein, 1966
William Klein, photographe de mode devenu cinéaste, retourne, avec ce célèbre premier film, sa caméra contre le milieu qui l’a fait. Polly Maggoo, mannequin américain à Paris, est choisie pour être le sujet d’une émission de télévision qui prétend la révéler au monde. Elle s’y retrouve envahie de techniciens, bombardée de questions en tout genre, convoitée par un prince qui veut l’épouser. Défilé de femmes en métal blessées par leurs robes (piquées à celles de Paco Rabanne), rédactrice en chef aux sourcils levés dont tout le monde attend l’avis, coulisses féroces… Le réalisateur film la mode, les médias et la fabrication du mythe avec une délicieuse ironie, camera sur l’épaule. Mi-satire mi-film d’auteur, Michel Legrand au sonore, l’absurde en météore, ce film à rayures et aux cils XXL est un incontournable, vraiment.

“Qui êtes-vous Polly Maggoo” de William Klein, 1966.
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“Prêt-à-porter” de Robert Altman, 1994
Quand le directeur du syndicat de prêt-à-porter parisien meurt mystérieusement, la Fashion Week se transforme en théâtre absurde. Journalistes, acheteurs, mannequins et créateurs se croisent, s’évitent, se désirent et se trahissent dans un chaos de faux-semblants. Robert Altman filme l’industrie avec une tendresse d’entomologiste, ses dizaines de personnages vivent sans hiérarchie, tout le monde est risible et magnétique à la fois. Un casting halluciné, Sophia Loren, Marcello Mastroianni, Julia Roberts, Lauren Bacall, Anouk Aimée, Björk et quelques vrais noms de la mode, comme Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood, Naomi Campbell, car tourné durant la vraie Fashion Week printemps-été 1994. La mode saisie dans sa chair, son grotesque et son vertige.

“Prêt-à-porter” de Robert Altman, 1994.
© All Film Archive / Mary Evans / Aurimages
“Les yeux de Laura Mars” d’Irvin Kershner, 1978
Photographe de mode new-yorkaise, Laura Mars est reconnue pour ses clichés provocateurs. Mannequins en fourrure au milieu de voitures en feu, nudité sur motos vrombissantes, fureurs de chair et bitume font scandale autant qu’elles fascinent. Jusqu’au jour où elle commence à voir, à travers ses propres yeux, comme si elle était l’assassin, des meurtres de ses proches commis en temps réel. Kershner filme le New York de la fin des seventies avec une nervosité électrique, et Faye Dunaway, magnétique, incarne une femme dont l’œil professionnel autrefois faveur devient malédiction. Un thriller sur le regard et ses zones d’ombre.

“Les yeux de Laura Mars” d’Irvin Kershner, 1978.
© Everett Collection / Aurimages
“Funny Face” de Stanley Donen, 1957
Libraire dévoreuse de philosophie et d’existentialisme, Joelle (Audrey Hepburn) se retrouve propulsée mannequin vedette par un photographe de mode (Fred Astaire) qui a jeté son dévolu sur son visage singulier. Paris, les collections, les défilés, elle traverse tout sans y croire, le cerveau en chapeau et la grâce malgré elle. Une comédie musicale qui se moque tendrement de ce qu’elle célèbre : le glamour, l’objectif, la fabrique du désirable. Richard Avedon a servi d’inspiration et de consultant, et ça se voit : chaque plan est une leçon de composition. À voir en double avec Made in Paris de Boris Sagal (1966), autre Américaine égarée dans la capitale de la mode, en version pop, sans l’ironie.

“Funny Face” de Stanley Donen, 1957.
© Everett / Aurimages
“Le Diable s’habille en Prada” de David Frankel, 2006
Grand public assumé, culte mérité. Andy Sachs, jeune journaliste sans grand intérêt pour la mode, décroche faute de mieux le poste d’assistante de Miranda Priestly, rédactrice en chef du plus grand magazine de mode du monde. Elle se promet d’y rester un an, coute que coute, puisque le fait d’avoir survécu lui ouvrira toutes les portes. Meryl Streep y livre une performance de monstre froid et souverain, les fringues y sont à volonté. Du relooking d’Andy par le salutaire Nigel aux répliques cinglantes devenue anthologie, en passant par sa relation qui chavire, le film n’est plus à présenter. Et puisque la suite vient de sortir, vingt ans plus tard, autant s’enfiler les deux.

“Le Diable s’habille en Prada” de David Frankel, 2006.
© 20th Century Fox
“Saint Laurent” de Bertrand Bonello, 2014
On ne trouvera pas, chez Bonello, un biopic sage et chronologique. Sorti en 2014, en face d’un biopic autrement plus classique, son Saint Laurent est une plongée libre dans les années 70 du couturier. La création, l’excès, la dépression, les hommes, la sensibilité y sont racontés par fragments, par éclats. Gaspard Ulliel incarne Yves Saint Laurent avec une fragilité tranchante de la voix, le corps en guerre contre lui-même et pour ou contre le génie qui l’habite. Par un sentiment proustien de l’existence qui défile, la haute couture s’y révèle d’une dualité nerveuse, entre beauté esthète et épuisement très humain, très charnel. Louis Garrel en Jacques de Bascher, amant impossible, et un sentiment capiteux d’une splendeur qui se consume en font un film différent.

“Saint Laurent” de Bertrand Bonello, 2014.
© Mandarin Cinema – Europacorp – Orange Studio – Arte France Cinema – Scope Pictures / Carole Bethuel
“Six femmes pour l’assassin” de Mario Bava, 1964
Dans une maison de haute couture romaine, les mannequins tombent une à une sous les coups d’un assassin masqué. En maître de l’horreur italien, Mario Bava n’utilise pas le milieu de la mode comme une fin mais plutôt comme un moyen. Cabines d’essayages, ateliers et réserves de tissus composent le piège parfait d’un assassin sans visage devenu célèbre, tandis que les mannequins en plastique et ceux de chair et d’os partagent le même sort. Instaurateur du giallo, genre nouveau de l’époque, Sei donne per l’assassino a inventé une esthétique baroque de la violence qui influencera irrémédiablement son temps. Dans ce carnaval morbide et fascinant aux couleurs exagérées, les robes sont belles, le sang très rouge, et Bava film les deux avec le même soin maniaque.

“Six femmes pour l’assassin” de Mario Bava, 1964.
© Prod DB / KCS / Aurimages
“Mahogany” de Berry Gordy, 1976
Tracy, jeune femme noire des quartiers sud de Chicago, rêve de devenir styliste. Sauf qu’un photographe de mode la repère, l’embarque à Rome, la rebaptise Mahogany et fait d’elle le mannequin le plus convoité d’Europe. Mais la gloire a le goût amer de l’aliénation. Plus Tracy monte, plus elle disparaît derrière le personnage qu’on a fabriqué pour elle. Partagée entre ses succès, ses amours contrariées et la lutte sociale contre la gentrification de son quartier, le personnage interprété par Diana Ross (qui a aussi réalisé elle-même la plupart des costumes) est camp à souhait, grandiloquent. Un mélodrame noir au sens propre, souvent oublié, et une flamboyante histoire aux dents longues d’une mode qui efface les identités.

“Mahogany” de Berry Gordy, 1976.
© Everett / Aurimages
“Gia, anatomie d’un top model” de Michael Cristofer, 2001
Avant Kate, Naomi, Claudia et Christy, il y a eu Gia. Gia Carangi, gamine de Philadelphie repérée à 17 ans, devenue en quelques saisons le mannequin le mieux payé du monde, l’icône en smoking de Newton et une habituée du Studio 54. Dans le film qui porte son nom, Angelina Jolie l’incarne avec une intensité qui lui vaudra son premier Golden Globe, et celui-ci n’épargne rien à son personnage principal : la gloire, l’héroïne, les abcès sous les manches longues, la chute. Première supermodel ouvertement gay, elle mourra du sida en 1986, à 26 ans. Personne du milieu de la mode n’assistera à ses funérailles. L’histoire vraie d’une enfant rebelle de la mode qui s’est perdue dans ses travers.

“Gia, anatomie d’un top model” de Michael Cristofer, 2001.
© Everett Collection / Aurimages
“Falbalas” de Jacques Becker, 1945
Paris, 1944. Philippe Clarence est un grand couturier au sommet de son art, et un séducteur né. Entouré de femmes dans ses ateliers, dont certaines déjà conquises, et frustré par la qualité des tissus qui lui sont fournis, il prépare sa collection estivale avec fièvre et ferveur. Épris soudain d’une obsession pour la femme de son meilleur ami, il la transforme en muse, en mannequin, en monomanie qui le rendra fou. Dans ce film qui est l’un des vieux sur la mode, Jacques Becker filme la haute couture française dans ses moindres détails, avec ses ateliers, ses essayages, ses petites mains. Il y ajoute marivaudage et démence, transformant un réalisme en inquiétante divagation. Tourné sous l’Occupation, sorti à la Libération, le film a marqué le jeune Jean Paul Gaultier qui, lui, y trouvera sa vocation.

“Falbalas” de Jacques Becker, 1945.
© Capital Picture / KCS / Aurimages
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