Là où l’État traçait autrefois les limites de son autorité, ce sont désormais les ressources — pétrole, gaz, lithium, terres rares — qui redessinent les frontières réelles du pouvoir. L’accès au sous-sol devient le théâtre central d’une reconfiguration mondiale, tandis que le contrôle du sol — terrains, populations, infrastructures — devient un enjeu géopolitique à part entière.
Depuis Caracas au Vénézuéla jusqu’au plateau d’Atacama au Chili, l’Amérique du Sud fonctionne comme un laboratoire stratégique de cette géopolitique de l’accès. Constitutions modifiées, contrats de production révisés, clauses d’arbitrage supprimées : le droit d’accès aux ressources énergétiques devient un instrument de souveraineté autant qu’un levier de contournement du droit international. Simultanément, des entreprises de sécurité privées et des groupes armés non étatiques redéfinissent le contrôle territorial dans des régions autrefois réservées à l’autorité étatique.
Dans cet environnement fragmenté, la souveraineté s’opère désormais en profondeur — au sens géologique comme politique. Ce que l’on pourrait appeler une souveraineté énergétique juridique repose sur des montages hybrides : institutions locales, dispositifs contractuels asymétriques, alliances non occidentales. Comme l’a démontré la juriste Katharina Pistor (1), ce n’est pas la ressource brute qui crée la richesse, mais les dispositifs juridiques qui permettent sa transformation en capital. Cette souveraineté, loin d’être théorique, conditionne l’accès à la rente énergétique et restructure les rapports de force.
Dans cette reconfiguration, le sol et le sous-sol s’articulent dans une même logique de pouvoir. Loin d’être résiduelles, les structures foncières héritées du latifundio, les flux d’investissement et les dispositifs sécuritaires forment un système cohérent.
Comprendre cette grammaire géopolitique est aujourd’hui un impératif stratégique pour tout acteur (entreprise, État ou institution) engagé dans la transition énergétique et la sécurisation des chaines d’approvisionnement mondiales. Trois États — Vénézuéla, Brésil et Colombie — illustrent cette dynamique et la montée en puissance d’une géoéconomie où les ressources deviennent des leviers de souveraineté étatique.
Vénézuéla : la souveraineté juridique comme stratégie géopolitique
La géopolitique vénézuélienne ne se résume pas à l’abondance de ses réserves pétrolières : elle incarne une réinvention du pouvoir par le droit. Depuis les années 2000, Caracas a élaboré une stratégie juridique hybride, combinant souveraineté énergétique, marginalisation des arbitrages internationaux et alliances asymétriques, pour redéfinir les termes d’accès à ses ressources.
Dès les années 1960, le Vénézuéla revendiquait, au sein de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), une souveraineté fondée sur la redevance foncière. Mais à partir de 2005, sous l’impulsion du vice-ministre Bernard Mommer et avec l’appui du cabinet Curtis, Mallet-Prevost, Colt & Mosle LLP (2), cette logique prend une tournure offensive : les nouveaux contrats d’exploration-production (E&P) incluent une clause inédite excluant tout arbitrage international. Seules les juridictions nationales sont désormais compétentes, piégeant juridiquement les majors étrangères dans un dispositif asymétrique inspiré du précédent « Yukos Universal v. Russie » (2005) (3).
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