Intelligence artificielle | Mythos sonne l’heure du choix

L’arrivée d’un modèle d’intelligence artificielle dit « trop dangereux » pour être rendu public montre pour l’auteure que le temps est venu pour nos gouvernements de faire leur boulot. À nous de les y forcer, écrit-elle.


Publié hier à

Mélissa Canseliet

Mélissa Canseliet

Experte en neurosciences et cyberpsychologie, auteure*

En mars dernier, Anthropic a publié par erreur des milliers de documents révélant l’existence d’un modèle d’intelligence artificielle (IA) hors norme : Claude Mythos. Capable de découvrir en quelques heures des failles de sécurité vieilles de 27 ans dans les systèmes les mieux protégés de la planète, ce modèle est jugé trop dangereux pour être rendu public. On apprend que seule une quarantaine d’organisations dont Amazon, Apple et Google y auront accès, et que le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique du Canada va rencontrer Anthropic en urgence pour anticiper les risques.

À qui le pouvoir appartient-il ?

Nous n’en sommes plus à une anecdote technologique. C’est un signal d’alarme civilisationnel.

Pendant des décennies, nous avons confié la sécurité de nos données à des entreprises privées en échange de commodité. Nous avons accepté les conditions générales sans les lire, partagé nos habitudes, nos finances, notre intimité avec des plateformes dont la mission principale reste la croissance. Claude Mythos marque le moment où cette délégation silencieuse atteint une limite critique : une entreprise privée, sans mandat démocratique, décide seule qu’une technologie est trop puissante pour le monde, et choisit qui y a accès.

Ce que ce moment révèle est vertigineux. Ce n’est pas un ministre, une assemblée élue ou un traité international qui a déterminé le niveau de risque acceptable pour nos sociétés. C’est un conseil d’administration de la Silicon Valley. Et les gouvernements, eux, courent derrière : ils « demandent des réunions » à des entreprises qui valent 380 milliards de dollars.

Pendant que le « club des 40 » se protège, des hôpitaux, des PME, des universités du Sud global resteront-ils exposés aux mêmes vulnérabilités ? Car les failles existent aussi dans leurs systèmes. Que l’on soit clair : les cybercriminels, eux, n’attendent pas d’être invités au club pour utiliser la technologie – en 2025, 41 % des vulnérabilités « zero-day » [jamais détectées avant d’être rendues publiques] ont été découvertes d’abord par des acteurs hostiles. Les escroqueries alimentées par l’IA sont désormais 4,5 fois plus rentables que les fraudes traditionnelles.

On avait peur que l’IA « dépasse l’humain »… Mais ce n’est pas une guerre entre humains et machines qui s’en vient. C’est une fracture entre ceux qui ont accès à une protection et ceux qui ne peuvent que subir. C’est une fracture qui remet aux acteurs privés un pouvoir que nos démocraties ont mis des siècles à construire, dans le plus grand des calmes.

Une urgence démocratique

Et c’est là que notre responsabilité collective entre en jeu. Car la parade aux défenses les plus sophistiquées du monde ne sera pas seulement technique, elle sera intellectuelle. Notre cerveau, forgé par des millions d’années d’évolution pour choisir le confort immédiat avant la planification à long terme, est aujourd’hui la cible de ce pouvoir. Nous faisons confiance pour gagner du temps, nous donnons nos informations personnelles pour aller plus vite, ou nous divertir. Mais nous ne pouvons plus rester dans l’ignorance. La fracture n’est pas simplement technologique, elle concentre entre les mains des acteurs technologiques un pouvoir des plus politiques.

Et c’est pourquoi l’éducation numérique n’est plus une option pédagogique. C’est une urgence démocratique. Comprendre que ces décisions existent, c’est déjà reprendre du pouvoir.

Savoir qu’une entreprise privée peut, un matin, décider du niveau de risque qui sera acceptable pour votre hôpital ou votre caisse populaire, sans vous demander votre avis, c’est une information citoyenne fondamentale.

Une population informée est la seule force capable de remettre ces enjeux dans le débat public. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie, et encore moins les gouvernements. Il s’agit simplement d’exiger que les pouvoirs publics saisissent les moyens nécessaires pour ne plus être tant en réaction, mais davantage des acteurs déclinant un plan soutenu par le peuple.

Parce que la cybersécurité, l’accès équitable aux outils d’IA et la protection des jeunes contre les risques numériques ont assurément de quoi être des enjeux de campagne électorale, au même titre que la santé ou l’éducation.

La mobilisation citoyenne sur le numérique commence par le fait de refuser l’ignorance consentie. Lire. Questionner. Et ensuite, choisir de manière démocratique.

Parce que tant que la majorité de la population se sentira étrangère à ces sujets, les décisions qui façonnent nos vies continueront d’être prises d’abord dans des salles de conseils d’administration opaques.

Claude Mythos nous donne ainsi quelque chose de précieux : un cas concret, visible, nommé, où le glissement de pouvoir vers les acteurs technologiques privés est indéniable. L’heure du choix n’est pas simplement celle des gouvernements, mais la nôtre : sachons attendre une meilleure implication des citoyens dans de tels enjeux.

* Auteure du livre Génération écrans, paru aux éditions Michel Lafon Québec


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