Mois après mois, année après année, décennie après décennie depuis les années 1980 le constat est toujours le même. Le recul est lent, presque indolore. La francophonie s’efface lentement mais sûrement au Nouveau-Brunswick après 322 ans de combat, soit 13 générations consécutives. Chacun sait parfaitement que la démographie, les flux migratoires, l’assimilation et l’absence de volonté des non-francophones d’être bilingues jouent contre les 236 000 francophones (2016) dont le nombre baisse inexorablement et de plus en plus rapidement.
Il reste peut-être encore 10 ans, ou 20 ans maximum, pour avoir une province. Peut-être encore une ou deux générations pour garder le bilinguisme. Le cri d’alarme lancé par la Commissaire aux langues officielles, Shirley MacLean, parle d’action pour éviter la disparition ou plutôt l’absorption des Acadiens dans l’océan anglophone.
La constitution d’un territoire spécifique à majorité francophone apparaît donc comme la seule solution. Une province acadienne, et non un dominion, voire même un territoire, permettrait de ne plus être sous tutelle des anglophones du Nouveau-Brunswick. La province, définie par la constitution canadienne, fonctionne très bien quel que soit son périmètre, son poids économique ou sa population.
Elle ne doit pas être pensée contre les anglophones, mais pour les francophones.
Pourtant malgré son urgence et sa nécessité pour les francophones, cette province ne se créera pas sans une volonté accompagnée d’une stratégie. Les deux sont liés. Le paradoxe est que la volonté est nécessaire pour porter la stratégie, mais aussi qu’une bonne stratégie peut porter une volonté.
C’est un nécessaire virage idéologique pour les Acadiens. L’approche démocratique apparaît comme la seule possible, et légitime si les Acadiens veulent maîtriser leur destin.
La première étape à franchir est de mettre en place une architecture institutionnelle souple suffisamment démocratique, solide, reconnue, volontaire et représentative des Acadiens du Nouveau-Brunswick. L’objectif ne serait pas de valider le principe de la province acadienne, mais de valider le principe de travailler sur ce sujet.
Il existe plusieurs structures francophones éparpillées au Nouveau-Brunswick. C’est une difficulté. Vu le contexte et l’urgence, il faut donc considérer que trois structures émergent aujourd’hui. Elles sont complémentaires: Le Cercle acadien de la langue française, l’AFMNB et la SANB.
Ce trio devra, avec ses moyens spécifiques, communiquer sur les réseaux sociaux, sur les radios comme Radio-Canada Acadie, dans les journaux comme l’Acadie Nouvelle, en informant la population et les élites acadiennes du lancement de cette réflexion, en proposant des débats, des conférences, etc.
À la fin de cette étape, il faut que chaque Acadien, concerné par le périmètre, sache que la création d’une province acadienne est un sujet de réflexion et qu’il a vocation à donner son avis.
Pour la seconde étape, il faut missionner un institut de sondage officiel. La SANB pourrait porter techniquement ce premier petit sondage. Le résultat doit permettre une prise de conscience de l’élite acadienne. Il devrait être représentatif et incontestable, en prenant par exemple 1500 personnes en âge de voter tant francophones qu’anglophones dans le périmètre de la future province avec une question simple:
«Souhaitez-vous à terme la création d’une province acadienne sur le territoire du Nouveau-Brunswick où les francophones sont majoritaires? oui – non – Ne sais pas».
En cas de réponse positive, une troisième étape pourrait être franchie avec un grand sondage, beaucoup plus puissant, aux effets révolutionnaires pour les citoyens acadiens. La communication et l’information auraient un rôle prépondérant. Les communes seraient les acteurs essentiels afin de sonder entre 5 à 10% de la population du périmètre en âge de voter. L’AFMNB pourrait porter techniquement ce sondage à grande échelle. La question serait la même que pour le premier sondage.
Ce sondage géant n’a qu’un seul objectif. Faire prendre conscience aux élus et à la population acadienne qu’il existe un espoir, une volonté et une voie pour atteindre la création d’une province combinée à une légitimité historique et démocratique. Si le résultat du sondage géant est encore positif, la structure porteuse multiforme devra de nouveau se coordonner, mais surtout se structurer et évoluer pour discuter avec les anglophones et les structures gouvernementales de ce projet.
Par contre, il faut avoir conscience que ces sondages, même à grande échelle, ne constituent que la moitié du parcours. L’étape suivante sera de travailler le contenu et de mettre en place une pétition afin d’obtenir un référendum.
Il existe un chemin étroit. Il impose une révolution culturelle et institutionnelle pour les Acadiens qui ont encore la chance d’avoir leur destin entre leurs mains. Mais il reste peu de temps désormais.
Philippe Witterkerth
Villiers sur Orge, France
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