« Un sentiment d’impunité persistant » : en Guadeloupe, quels moyens déployés contre le braconnage ?

Alors qu’ils observaient, comme à leur habitude, au petit matin, des espèces locales sur le littoral de l’Anse-Bertrand en Guadeloupe, Anthony Levesque, ornithologue, et ses compagnons de l’association Amazona sont tombés nez à nez avec un braconnier, le 18 janvier. L’homme plumait une dizaine de grives à pieds jaunes », explique l’ornithologue. Une espèce interdite à la chasse, endémique sur quatre îles au monde et classée vulnérable sur la Liste rouge de l’UICN, l’inventaire mondial de l’état de conservation des espèces. Au moment des faits, la chasse est fermée depuis plus de trois semaines. Surpris, l’homme a pris la fuite, après avoir jeté les restes des oiseaux à la mer.

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« Un braconnage énorme et tout le monde s’en fout »

Cette scène illustre le sentiment d’impunité persistant, d’autant plus quand il s’agit d’espèces interdites à la chasse mais non protégées légalement dénoncent les associations Amazona, AEVA, ASFA, To-Ti-Jon, dans un communiqué diffusé peu après les faits. Il fustige les braconneurs. Ils savent qu’ils ne risquent qu’une contravention de classe 5 alors que si l’espèce était protégée ils risqueraient jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 150 000 € d’amende », ajoute le communiqué, demandant le classement de cette espèce à haute valeur patrimoniale.

Une plainte contre X a été déposée, venant s’ajouter à d’autres au fil des ans. Anthony Levesque, fondateur d’Amazona, ne mâche pas ses mots : La réalité c’est qu’il y a un braconnage énorme et que tout le monde s’en fout parce qu’ils ont peu de risques de se faire prendre et qu’il y a un gros manque de communication de la fédération locale qui ne fournit aucune lettre d’information aux adhérents, dénonce-t-il.

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« La fédération (de chasse) va se constituer partie civile »

Interrogé sur la scène relatée par les associations, Louis-Raphaël Morton, président de la Fédération des Chasseurs de Guadeloupe, se défend d’un manque de communication. Il dénonce le fuyard comme un braconnier et un crétin, promettant que la fédération, le moment venu, va se constituer partie civile pour demander, pas des millions, mais un euro de dommages et intérêts, car sur le plan moral, ce qui s’est passé, c’est un vrai scandale.

L’avocat de profession affirme que les chasseurs de Guadeloupe sont informés via un groupe WhatsApp et des formations régulières. Élu il y a quatre ans, Louis-Raphaël Morton reconnaît toutefois qu’ il y avait de l’ordre à remettre au sein de la fédération et ajoute que des choses ont été mises en place. Il explique aussi se porter partie civile dans les affaires les plus graves, à partir du moment où il y a une atteinte grave à l’environnement, comme la chasse du canard de nuit.

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Quelle réalité chiffrée ?

Qui est capable de donner les chiffres du braconnage en Guadeloupe aujourd’hui ? », interroge Loïc Jason, chef de service départemental adjoint de l’OFB, Office français de la biodiversité. Pour lui, si on ne peut pas le négliger, le braconnage a tendance à baisser dans l’archipel car on met les moyens. Il énumère les espèces concernées : la couresse des Saintes (petite couleuvre endémique de Guadeloupe) ou encore la grive, un petit peu, qui était encore chassable il y a quelques années, le pigeon ramier tête blanc, non chassable, et ramier à cou rouge, cette dernière étant chassable à certaines périodes.

L’un de ses collègues évoque aussi un ou deux cas de tortues marines par an. Loïc Jason se souvient d’une saisie de lambis sur le bateau d’un clandestin, de celle, en 2021, de trois sacs d’oursins blancs, et, plus récemment, à terre, en septembre 2025, d’un flagrant délit lors d’un contrôle de terrain au marais de Port-Louis (dans le nord de la Grande-Terre). Un chasseur avait sur lui un Gravelot de Wilson, espèce protégée. On part en perquisition chez le chasseur et on tombe sur une centaine d’oiseaux congelés, parfois stockés depuis des années, dont la moitié était protégée, se souvient-il. L’affaire a fait les gros titres et doit être jugée prochainement.

Priorité affichée à la police de l’eau

Reconnaissant des signalements réguliers d’associations, n’aboutissant pas forcément à des plaintes, un agent rappelle que le flagrant délit reste difficile et que les actions de terrain – à terre ou en mer – ont d’autres objectifs. La chasse n’est plus dans les objectifs prioritaires de notre établissement. La priorité aujourd’hui c’est plutôt l’eau et l’assainissement, c’est 50 % de temps de notre activité sur l’année, la chasse 4 % ou 5 %.

De plus, ajoute-t-il l’assainissement qui dysfonctionne, les captages irréguliers, impactent les habitats des espèces à préserver. À terre, sur plus de 2000 chasseurs en Guadeloupe, 154 ont été contrôlés en 2025 selon la même source. Parmi eux, 14 étaient en infraction et 3 oiseaux ont été saisis.

Pour les aider dans leur mission, les agents comptent sur les nouvelles technologies. Aujourd’hui ça se gère sur une application smartphone, il y a un quota et chaque chasseur qui prélève un oiseau le déclare en temps réel, c’est la chasse adaptative, complète l’agent, reconnaissant un manque d’effectifs au sein de son service.

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Trois nouvelles espèces  et les autres ? 

Les espèces protégées augmentent avec le temps (199 pour les oiseaux en mars 2025), à l’image du Petit Chevalier, de la Barge hudsonienne et du Courlis hudsonien, limicoles chassables aux Antilles françaises, qui viennent d’être classés comme espèces prioritaires par la Convention pour la conservation des espèces migratrices (CMS), au Brésil.

Cependant, il s’agit d’une bonne nouvelle au goût amer car ça fait 15 ans qu’on dénonce la chasse non durable sur les limicoles et tous les ans ces populations diminuent », explique Anthony Levesque, qui attend maintenant que la France se décide à les protéger intégralement.

Selon lui, la bécassine de Wilson reste pour l’instant, la seule espèce qu’on peut chasser en Guadeloupe sans trop de risque mais tous les autres limicoles devraient être interdits à la chasse au moins pendant un certain temps du fait de l’effondrement des populations. Il s’inquiète pour ces autres espèces : va-t-on attendre 10,15, 20 ans pour les interdire à la chasse ?

Ces questions devraient animer les échanges des rencontres, le 1er juin, entre professionnels de la chasse, associations et autorités pour organiser la prochaine saison. Dans le même temps, se tient la treizième saison du Suivi temporel des oiseaux communs (Stoc) en Martinique et Guadeloupe.

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