Docteur en histoire des mondes anciens et maître de conférence honoraire à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, Dominique Barbe a publié fin avril aux éditions Belin son dernier ouvrage, « L’Océanie ancienne – de Maui à Kamehameha 1er ». L’historien nous a accordé un entretien depuis l’hexagone, où il présente en ce moment son livre.
NC la 1ère : Vous avez déjà publié plusieurs ouvrages pour retracer l’histoire du Pacifique. Quelle est la particularité de celui-ci ?
Dominique Barbe : Il y en a deux. La première, c’est de ne parler que de l’histoire du Pacifique jusqu’à l’arrivée des Européens. On s’arrête vers les années 1800-1810, à la période de Kamehameha (ndlr : le premier « roi » d’Hawaï).
La deuxième particularité, c’est de traiter de l’Océanie dans son ensemble « dumont d’urvillien » si j’ose dire, tel qu’elle a été définie par Dumont d’Urville. Avec cinq parties qui correspondent à la Mélanésie, la Polynésie, la Micronésie, auxquelles on ajoute l’Australie, et cette région qu’on appelle l’Insulinde, que Dumont d’Urville appelait « Malaisie » et qui correspond à l’Indonésie actuelle.
Pourquoi avoir arrêté la chronologie au début du 19e siècle ? C’est une manière de sortir de ce qui se fait d’ordinaire ?
Oui, tout à fait. Et c’est aussi pour montrer qu’on peut faire de l’histoire sans avoir forcément les sources habituelles, c’est-à-dire les écrits. On peut faire de l’histoire avec l’archéologie, avec la génétique, ou encore avec la climatologie.
Les sources écrites ne sont effectivement pas nombreuses en Océanie. Comment avez-vous mené vos recherches dans le cadre de cet ouvrage ?
J’ai commencé par travailler sur l’histoire du climat et sur l’histoire des éruptions volcaniques. Initialement, l’ouvrage devait couvrir une période beaucoup plus petite, grosso modo entre l’époque de Charlemagne et l’arrivée de Cook. Et correspondant aussi à deux périodes très marquées, ce qu’on appelle le Moyen Âge chaud en Occident, et puis le Petit âge glaciaire. À partir de là, j’ai élargi et monté toute la chronologie de cet ouvrage.
Un point transparaît tout au long de votre livre, c’est le fait que l’Océanie n’a jamais vraiment été un territoire isolé …
Ce que j’ai effectivement voulu montrer, c’est qu’en fait, on est dans un monde connecté par petits bouts, à la différence des mondes connectés de l’océan indien et de la Méditerranée, qui sont beaucoup plus importants. Le point commun de ces petits bouts connectés, c’est la mer. Les Océaniens sont des hommes de la mer. Ils naissent, vivent et meurent dans la mer ou au bord de la mer.
Leur rapport n’est pas du tout le même que celui que peuvent entretenir les autres peuples : ce sont des gens qui n’ont pas peur de l’océan. A priori, ils savent que c’est dangereux, mais ils n’en ont pas la crainte qu’on pouvait avoir. Cela se reflète dans la nature des embarcations : là où le bateau européen est une espèce de grosse forteresse, le bateau océanien est à 20, 30, 40 centimètres de l’eau, pas plus. Et ses occupants vivent au bord de l’eau pendant toute la traversée.
Vous consacrez également une partie de votre livre à évoquer les mythes et préjugés qui ont pu s’installer dans la lecture occidentale de l’Océanie. En reste-t-il des traces aujourd’hui selon vous ?
Tout à fait. Je viens de faire une première présentation de mon livre dans une grande librairie de province. Et les questions du public concernaient le cannibalisme, les vahinés.. On est encore dans ces préjugés-là. Et c’est aussi un livre qui est fait pour casser ça.
La collection dans laquelle je publie cet ouvrage inclut systèmatiquement ce qu’on appelle « l’atelier de l’historien ». J’y ai consigné le résultat de recherches, que je n’ai pas pu mener au bout parce que le livre aurait été beaucoup trop lourd. Mais cela permet d’aborder plusieurs thèmes comme par exemple le rôle de la femme océanienne, qui est tout à fait différent de la femme européenne ou orientale.
Le fait d’avoir un atelier de l’historien veut-il dire que l’ouvrage s’adresse aux spécialistes et étudiants en histoire ?
Non, le livre est destiné au grand public, cela fait partie du cahier des charges. C’est pour ça qu’il n’y a pas de notes infrapaginales. Bon, bien sûr, ce n’est pas n’importe quel public, parce qu’il faut vraiment être intéressé pour lire cet ouvrage, qui peut d’ailleurs se découper.
Mais l’atelier de l’historien, c’est aussi une façon de montrer qu’il y a d’autres thèmes qui pourraient être abordés, d’autres pistes de recherche. Pour cette partie précise, elle s’adresse effectivement davantage aux étudiants, mais cela peut concerner aussi des personnes qui sont intéressées et qui souhaitent continuer les lectures. Le seul problème en Océanie, c’est que ces lectures se feront pour la plupart en anglais, parce qu’il n’y a pas grand-chose en français sur le Pacifique.
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