Pour Wesley Da Graça, 39 ans, les technologies de l’information, c’est terminé. Après avoir fait son chemin comme développeur Web pendant une quinzaine d’années en France et à Montréal, il veut se lancer dans une nouvelle carrière. En partie à cause de l’intelligence artificielle (IA). Il constate que son métier a « énormément changé » depuis que les outils à sa disposition peuvent coder en quelques minutes ce qui lui demandait des heures. Et il déchante. Une bonne partie de son travail consiste désormais à donner des commandes à l’IA et à vérifier ensuite la qualité du rendu. « On ne se creuse plus la tête comme avant, ça prend trop de temps », dit-il avec ironie. Alors que lui aimait ça, chercher des solutions.
Trois ans et demi après le lancement fracassant de l’agent conversationnel ChatGPT, l’intelligence artificielle a déjà une incidence sur le marché de l’emploi. Et les travailleurs comme les entreprises n’ont encore rien vu, plaident les grands noms de la Silicon Valley. La présidente du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, a même comparé l’IA, au début de l’année, à un « tsunami » qui frappe le marché du travail, sans que la plupart des pays et des entreprises y soient suffisamment préparés.
Au Québec, pourtant, le tsunami a plutôt l’air pour l’instant d’une vague de surf. « On ne voit pas de forte baisse de l’emploi qui serait liée précisément à l’intelligence artificielle », confirme Anthony Migneault, économiste à l’Institut du Québec (IDQ).
L’actualité est allé à la rencontre de Québécois directement concernés par cette révolution technologique pour comprendre comment ils la vivent, et de quelle façon ils se préparent à affronter la tempête. Car il semble bien que l’IA n’ait pas fini de créer des remous. Dans les secteurs des technologies de l’information (TI), du service à la clientèle, du sous-titrage ou de la publicité, la machine a déjà causé des pertes d’emplois et de contrats. En droit, en architecture ou en traduction, elle transforme les tâches, les responsabilités et même, parfois, l’identité professionnelle.
Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont conclu à l’automne 2025 que l’IA pouvait remplacer plus de 1 poste sur 10 aux États-Unis. Au même moment, une étude de l’Université Stanford décrivait les jeunes adultes américains de 22 à 25 ans comme de possibles « canaris dans la mine » : depuis la fin de 2022, leur niveau d’emploi dans les métiers exposés à l’IA — par exemple programmeur ou agent du service à la clientèle — a diminué de 16 %, tandis que celui des travailleurs plus expérimentés est demeuré stable.
S’il y a peu de pertes d’emplois pour l’instant au Québec, c’est sans doute parce que l’adoption de l’IA dans les milieux de travail demeure limitée. En 2025, seulement 12,7 % des entreprises québécoises disaient avoir utilisé l’IA.
Au Québec, environ 810 000 personnes, soit 18 % de la main-d’œuvre, sont vulnérables à l’automatisation (par la robotisation ou par l’IA), concluait l’Institut du Québec en janvier 2025. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) est allé encore plus loin en février 2026, estimant qu’en 2024, près de 6 travailleurs québécois sur 10 — en particulier les femmes et les diplômés universitaires — occupaient un emploi hautement exposé à l’intelligence artificielle. Par exemple, les employés des secteurs des services professionnels (droit, architecture, consultation, etc.), de la finance et de l’administration publique sont plus susceptibles de voir leurs tâches être exécutées par l’IA, tandis que ceux qui travaillent de leurs mains (fabrication, construction, restauration, etc.) sont en quelque sorte à l’abri, selon l’ISQ.
S’il y a peu de pertes d’emplois pour l’instant au Québec, c’est sans doute parce que l’adoption de l’IA dans les milieux de travail demeure limitée. En 2025, seulement 12,7 % des entreprises québécoises disaient avoir utilisé l’IA — surtout pour de l’analyse de texte — et une proportion à peine supérieure (13,1 %) prévoyait le faire au cours des 12 mois suivants, selon l’Enquête canadienne sur la situation des entreprises (ECSE) de Statistique Canada.
Des voyants jaunes clignotent cependant sur le tableau de bord d’Anthony Migneault. Dans le Bilan 2025 de l’emploi au Québec, qu’il cosigne avec ses collègues de l’IDQ, l’économiste souligne que l’emploi des 15 à 29 ans en TI a reculé (perte de 10 500 postes) de novembre 2022 (au moment du lancement de ChatGPT) à août 2025. Pendant la même période, celui des professionnels de 30 ans et plus du même secteur a augmenté (hausse de 9 900 postes).
« Il faudra continuer à observer ce secteur dans les prochains mois pour voir comment il évolue et si ce qu’on y constate est annonciateur d’une automatisation plus large, dans d’autres domaines », dit Anthony Migneault.
En effet, il est pour l’instant « hasardeux » d’établir un lien direct entre ces pertes d’emplois et l’utilisation de l’intelligence artificielle, qui n’est peut-être qu’une explication parmi d’autres, affirme le rapport. Le retour du balancier après une embauche massive pendant la pandémie ou le ralentissement économique actuel peuvent aussi faire partie de l’équation, notent les auteurs de l’IDQ.
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Les employés d’un concessionnaire automobile de la région de Montréal ont accueilli une nouvelle collègue en novembre dernier. Sarah est toujours prête à répondre aux questions de clients potentiels qui lui arrivent par courriel ou par message texte. Vingt-quatre heures sur 24, sept jours sur sept, sans se fatiguer. « On l’entraîne au fur et à mesure », explique la propriétaire de l’entreprise — qui préfère demeurer anonyme pour des raisons de concurrence.
L’ajout de cette ressource virtuelle permet d’engager la discussion avec des clients sans délai — peu importe l’heure du jour ou de la nuit —, mais aussi d’économiser beaucoup d’argent. Plutôt que d’embaucher trois sous-traitants à 50 000 dollars par année chacun, on laisse Sarah faire le travail pour environ 15 000 dollars. Autrement dit, elle coûte 10 fois moins cher, tout en offrant un meilleur service, se réjouit la patronne.
Un employé consacre par contre plusieurs heures par jour à la supervision de chacun des échanges de l’agent conversationnel avec la clientèle, pour recadrer ses paramètres au besoin. Dans les premiers mois, il pouvait par exemple décrire avec un peu trop d’enthousiasme un véhicule d’occasion 2016 — pas aussi « rutilant » qu’il le laissait croire — et tardait à donner un rendez-vous à un acheteur potentiel visiblement désireux de passer à la prochaine étape. « Sarah apprend au fil du temps et devient assez fiable », constate la propriétaire.
Bien qu’imparfaite, Sarah incarne ce que bon nombre d’entreprises ont en tête lorsqu’elles contactent Olivier Blais, de Moov AI à Montréal, pour intégrer l’IA au sein de leur organisation : la possibilité de faire plus avec moins. Mais quand des clients lui demandent s’il est en mesure d’éliminer des postes en automatisant des tâches, le vice-président à l’intelligence artificielle répond que c’est souvent plus difficile à dire qu’à faire.
« En huit ans, on a livré des solutions d’intelligence artificielle à des centaines de clients et je n’ai pas vu de suppressions de postes », dit-il. Des équipes plus productives, par exemple en aérospatiale ou en éducation, d’autres qui gèrent plus efficacement leurs ventes ou leur stock en alimentation, tout à fait. Mais des employés en moins, pas jusqu’à maintenant, insiste-t-il. « Les entreprises vont de plus en plus se rendre compte que l’IA n’est pas un sprint aux coupes, mais un marathon à la création de valeur. »
Beaucoup d’entreprises américaines — comme Amazon, Microsoft, UPS ou encore Pinterest — semblent pourtant engagées dans ce qui ressemble plus à un 100 m qu’à une course de fond, pour reprendre l’image d’Olivier Blais. L’an dernier, l’IA a été invoquée pour justifier près de 55 000 pertes d’emplois aux États-Unis, selon le cabinet de recherche Challenger, Gray & Christmas.
Dans les faits, quoi qu’en disent nombre d’entre elles, les entreprises n’ont pas encore accès à des technologies suffisamment au point pour remplacer massivement des employés, concluait en janvier dernier la société de recherche américaine Forrester. Mettre ces renvois sur le dos de l’IA, c’est ce qui, dans le monde du travail, s’appelle de l’« AI washing » (du « blanchiment par l’IA »). L’IA pourrait entraîner la disparition de 6 % des emplois aux États-Unis d’ici 2030 (soit environ 10 millions de postes), loin de l’« apocalypse » que laissent entrevoir certains gros titres de médias, estime Forrester.
Au Québec, les grandes entreprises — dont les emplois sont les plus exposés à l’IA, selon la note produite en janvier par l’Institut du Québec — parlent surtout de gains d’efficacité à court terme, mais aussi plus loin dans le temps.
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Dans une grande salle de conférence du labyrinthique Campus Bell, à L’Île-des-Sœurs, une équipe de l’entreprise de télécommunications présente avec enthousiasme à L’actualité Apollo, un agent conversationnel qui permet depuis un an aux techniciens de la boîte de trouver en quelques secondes des réponses à leurs questions concernant un routeur qui ne coopère pas ou une pièce d’équipement à remplacer.
Bell intègre aussi graduellement l’IA, depuis cinq ans, au service à la clientèle. Les agents en chair et en os reçoivent un sommaire des interactions passées d’un client qui les contacte (pour changer de forfait, par exemple) ainsi que des recommandations de solutions à proposer. L’entreprise mise également sur un nouvel agent d’IA qui communique verbalement avec le client, le transférant au besoin à des agents humains. Il est actuellement en fonction pour les clients de Virgin Plus et de Lucky Mobile (deux marques de Bell) et le sera progressivement pour ceux de l’entreprise mère. « Je ne dirais pas que nous avons besoin de moins d’agents », affirme Hadeer Hassaan, vice-présidente exécutive et cheffe de l’information et de l’expérience client chez Bell. « Nos agents ont plus de temps pour régler le problème d’un client. »
Les milliers de suppressions de postes annoncées par Bell au cours des dernières années (notamment 4 800 en 2024 et 700 autres en novembre dernier) ne sont pas attribuables à des technologies, assure son porte-parole David Marcille. Elles sont principalement dues à des « gains d’efficacité opérationnelle » liés par exemple à la migration de clients vers des réseaux plus simples à entretenir, explique-t-il.
La véritable question n’est pas de savoir si l’IA va remplacer des emplois, mais plutôt combien de tâches elle pourra automatiser, et lesquelles, soutient Lyse Langlois, directrice générale de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (Obvia). « La plupart des activités humaines impliquent des décisions contextuelles, des interactions sociales, des compétences tacites qui sont difficilement réductibles à des algorithmes », dit-elle.
Pour le moment, les répercussions de l’IA sur le marché de l’emploi québécois ne sont pas uniformes, observe la spécialiste. « On constate que certaines tâches peuvent être facilitées ou partiellement automatisées, que des emplois spécialisés ou complexes peuvent bénéficier de l’IA et que certains travailleurs moins qualifiés ne sont plus autant demandés. »
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La salle de conférence des bureaux montréalais de Contrôles Laurentide donne directement sur l’autoroute 40, où les véhicules filent à toute allure. Au même rythme que l’adoption de l’IA par cette entreprise de solutions d’automatisation dans le secteur industriel, fondée en 1968. « Tu peux utiliser l’IA pour réduire les coûts. Nous, on a plutôt choisi l’IA “offensive”, qui nous permet de faire des choses qu’on n’a jamais pu réaliser dans l’histoire de l’entreprise », affirme le directeur des opérations, Minh Dat Nguyen.
Contrôles Laurentide a d’abord commencé à classer ses données en 2020, pour ensuite mettre en place à partir de 2022 l’automatisation de l’entrée de données des bons de commande et le tri des courriels. Puis ce fut le lancement de Laurentide GPT — une sorte de ChatGPT branché uniquement sur les données de l’entreprise — et bientôt la planification des embauches grâce à un outil de prévision des ventes. Tout cela en doublant le nombre d’employés, qui frise aujourd’hui les 500. « Nos équipes se concentrent sur les tâches à valeur ajoutée », explique Minh Dat Nguyen.
Dans le domaine du droit aussi, l’IA a déjà modifié les façons de faire. Près de 150 ans après la fondation du cabinet d’avocats, la direction de Cain Lamarre s’est demandé, en février 2024, comment elle pouvait intégrer l’IA dans le quotidien de ses quelque 550 employés répartis dans 15 bureaux. Les efforts se sont d’abord concentrés sur l’ouverture de dossiers et la vérification de possibles conflits d’intérêts, une tâche répétitive accomplie par du personnel administratif, raconte Me Stéphane Lamarre, avocat associé. « On se disait que ça allait être facile, mais on a rencontré un premier écueil technologique », dit-il. L’infrastructure informatique a dû être revue pour intégrer l’IA. « Les premiers tests sont très concluants et on constate un gain de temps important », soutient Patrick Harvey, chargé de projets TI et IA.
En 2026 et 2027, on ne voit pas de pertes d’emplois liées à l’IA. Au contraire, il faut embaucher des gens pour intégrer les technologies en matière de formation et de TI », soutient Me Pierre-Olivier Ménard Dumas.
Le cabinet a ensuite voulu épauler ses quelque 300 professionnels dans leur recherche juridique, mais s’est rendu compte des limites des outils d’IA généralistes, qui ne sont pas adaptés au droit civil québécois — unique en Amérique du Nord. Il met donc à l’essai la version québécoise d’outils spécialisés distribués à l’international. « Le plan n’est pas de réduire la taille de notre organisation. C’est de traiter plus de dossiers », affirme Me Stéphane Lamarre.
Le discours est semblable chez Stein Monast, un cabinet d’avocats de Québec qui intègre graduellement des outils d’IA depuis 2023, autant pour ses activités administratives que pour des tâches juridiques. « En 2026 et 2027, on ne voit pas de pertes d’emplois liées à l’IA. Au contraire, il faut embaucher des gens pour intégrer les technologies en matière de formation et de TI », dit Me Pierre-Olivier Ménard Dumas, associé directeur du cabinet.
Même lorsque les outils d’IA sont adaptés au contexte québécois, ils ne sont pas toujours assez performants pour accélérer le travail. Atelier L’Abri, un bureau d’architecture montréalais spécialisé en construction écologique, collabore depuis environ deux ans avec la jeune pousse Maket, qui automatise la génération de plans architecturaux. « La technologie n’est pas encore assez développée pour qu’on l’utilise dans nos projets réels », explique Nicolas Lapierre, associé fondateur de L’Abri. La technologie permet d’esquisser un plan, de le modéliser en 3D, mais elle manque pour le moment de précision pour produire un rendu professionnel, note-t-il.
Le dirigeant est néanmoins persuadé d’être à quelques années du jour où l’IA fera partie de son quotidien. « Je ne pense pas qu’on soit en train de développer quelque chose qui va nous remplacer, dit-il. On met au point un outil qui va peut-être nous permettre de déléguer certaines tâches redondantes et laborieuses et de donner plus de temps à la créativité. »
Cette complémentarité s’observe également dans le secteur des services financiers. L’entreprise montréalaise Maxa, dont la technologie permet d’analyser rapidement les données de plusieurs systèmes différents (finances, opérations, etc.), vient en aide « à beaucoup d’humains qui travaillent dans Excel à la main et qui font des erreurs », illustre son co-PDG Alexis Steinman. La Banque Nationale, qui fait partie de ses clients, souligne que l’utilisation de l’outil de Maxa « n’a pas eu d’impact sur [ses] effectifs ».
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Si l’IA n’entraîne pas de pertes d’emplois massives pour l’instant, elle ne chamboule pas moins le quotidien de bien des Québécois. À 47 ans, Michèle Nicole Provencher a dû « complètement modifier [son] offre de services » en rédaction de textes. Cette pigiste qui travaille notamment dans le domaine de la publicité obtenait auparavant des mandats pour écrire du contenu Web, dont l’IA se charge désormais. « Il n’y a plus de contrats de ce type-là sur le marché », dit-elle, expliquant qu’elle se concentre maintenant sur la gestion de projets. « Je ne suis pas heureuse de ne plus faire de rédaction. J’aimais avoir du choix. »
L’accélération du développement de l’IA depuis 2022 a aussi bousculé l’agence Traduction M, que Maxime Pearson a fondée avec sa conjointe en 2014. « Il faut obtenir plus de contrats pour générer le même chiffre d’affaires », affirme-t-il, puisque ses clients sont en mesure d’effectuer une partie du travail eux-mêmes, à l’aide de l’IA. Le boulot de l’agence consiste souvent à réviser leurs textes plutôt qu’à les traduire, à des tarifs moindres. Le dirigeant tente cependant de surfer sur la vague avec Tricot, une application lancée l’automne dernier, qui facilite la traduction de sites Web grâce à l’IA. Il est conscient que certains clients vont se contenter d’acheter son outil (en s’abonnant à l’année), mais il fait le pari que plusieurs vont l’utiliser, puis se tourner vers son agence pour valider la traduction ainsi produite et profiter de son expertise.
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Il ne se passe pas une semaine sans qu’une percée dans le domaine de l’IA fasse les manchettes. À l’heure actuelle, des outils comme Claude Code (Anthropic) ou Codex (OpenAI) repoussent les limites du vibe coding — la création d’applications ou de sites Web en donnant des commandes à un algorithme, sans savoir coder.
Dans le domaine des TI, Raphaël Poittevin constate que l’IA change la manière dont il aborde son travail de développeur logiciel pour l’agence de services-conseils Go Rock IT, à Montréal. Ce passionné de poker et d’échecs dans la fin trentaine se rend compte qu’il perd une partie de la résolution de problèmes dont il aimait se charger en rédigeant du code. « Depuis que l’IA peut coder pour nous, on est presque devenus des chefs de projets », dit-il, avouant que sa satisfaction au travail s’en ressent parfois.
Pour les entreprises, par contre, la montée de l’IA est avantageuse. Elle accélère la rédaction de code, le prototypage ou la réalisation de tests — pour vérifier, par exemple, si une application fonctionne correctement —, concède Cyril Moreau, patron de Raphaël Poittevin et PDG de l’agence spécialisée dans le recrutement de talents en TI. Il estime cependant qu’avec les interventions humaines nécessaires à chaque étape d’un projet dans ce domaine, les gains de productivité obtenus grâce à l’IA atteignent en ce moment 20 %, tout au plus. « On ne voit pas encore une réduction majeure des délais globaux de projets complexes », souligne-t-il.
Après avoir passé plus de sept ans à la tête de Videns (propriété de Cofomo depuis 2025), une entreprise montréalaise spécialisée dans la création et l’implantation de solutions d’IA dans différents domaines, Sarah Legendre Bilodeau « commence » à voir des gains d’efficacité dans la réalisation de projets en TI. « Il faut parfois accepter une baisse de productivité à court terme pour apprendre à utiliser l’IA, fait-elle remarquer. Ce n’est pas une recette magique. » À son avis, l’IA automatise pour l’instant des « bouts de tâches », parce que les coûts associés à l’automatisation complète de certains postes sont « très élevés ».
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La médecin de famille Pascale Breault, qui pratique dans l’est de Montréal, assure que les « scribes IA » qu’elle utilise depuis 2024 pour accélérer sa tenue de dossiers médicaux sont « comme un petit miracle chaque fois ».
Si le patient accepte qu’un de ces outils soit utilisé, le scribe IA « écoute » les échanges et génère une note médicale. La médecin doit ensuite s’assurer que le contenu est exact — l’outil peut faire des erreurs — et signer le compte rendu. Grâce à cette technologie, fini le rattrapage de dossiers médicaux les soirs ou la fin de semaine pendant les cours de natation des enfants, se réjouit-elle.
Après deux ans, la Dre Breault affirme qu’elle ne se passerait pas de cette technologie — « j’en suis presque dépendante », admet-elle —, mais elle découvre tout de même certains effets pervers. « Auparavant, j’avais une mémoire absolument phénoménale de mes cas », dit-elle. Maintenant qu’elle ne prend plus de notes, elle doit fréquemment retourner fouiller dans ses dossiers pour se souvenir des consultations antérieures. La médecin juge aussi que les exigences du Collège des médecins concernant l’obtention du consentement du patient sont difficiles à respecter. Elle doit discuter des objectifs d’utilisation d’un scribe IA, de ses bénéfices, de ses risques et de ses limites, et demander à nouveau le consentement si le sujet exploré lors d’une rencontre présente un « degré de sensibilité plus élevé » que ceux abordés précédemment. Et c’est sur ses épaules que repose la responsabilité en cas d’erreur dans une note médicale.
Ces exemples s’apparentent aux témoignages recueillis par Mélanie Trottier, professeure au Département d’organisation et ressources humaines de l’UQAM, auprès de technologues en architecture ou encore de conseillers en orientation, qui constatent que l’IA peut s’occuper de tâches qu’ils aimaient faire, comme brasser de nouvelles idées. « Ce dont nous font part les travailleurs tend à démontrer que l’utilisation de l’IA peut affecter le sens du travail et l’identité professionnelle », résume-t-elle.
Après avoir suivi pendant huit mois (d’avril à décembre 2025) les activités d’environ 200 employés d’une entreprise technologique américaine, des chercheurs de l’Université de Californie à Berkeley ont quant à eux constaté que l’IA avait augmenté leur nombre de tâches — la technologie leur donnant maintenant la possibilité d’en accomplir de nouvelles, pour lesquelles ils n’ont pas toutes les compétences. Elle avait aussi accru le nombre d’heures de travail, l’interaction avec un agent conversationnel ayant davantage l’air d’un échange familier que d’une tâche. Résultat : la frontière entre le temps de travail et le repos était devenue plus floue. « Les outils d’IA ne réduisent pas le travail, ils l’intensifient constamment », soulignaient-ils en février dernier dans le Harvard Business Review.
Bien des chercheurs s’intéressent par ailleurs aux répercussions de l’IA sur notre capacité d’apprendre. Ce que les anglophones appellent le « brain rot » (ou « abrutissement numérique ») nous guette, si l’on en croit les études qui s’accumulent sur le sujet.
Des chercheurs du MIT ont par exemple demandé à des étudiants, divisés en trois groupes, d’écrire un essai de 500 à 1 000 mots. Le premier groupe pouvait utiliser ChatGPT, le deuxième avait seulement accès à Google et le troisième devait rédiger sans aide. Dans leur étude parue en juin 2025, les chercheurs mentionnent que les étudiants du premier groupe ont présenté la plus faible activité cérébrale, mais surtout que la vaste majorité d’entre eux n’étaient pas en mesure de se souvenir d’une seule des phrases de leur essai, quelques minutes à peine après l’avoir remis. Les étudiants n’ayant fait appel qu’à leur cerveau ont pu réciter plusieurs passages, parfois quasiment l’essai en entier.
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La proportion de Canadiens affirmant craindre que leur travail ne soit bientôt réalisé par des ordinateurs ou des robots est passée de 27 % à 42 % de 2023 à 2025, selon un rapport du Centre des compétences futures, une organisation consacrée à la recherche appliquée, financée par le gouvernement fédéral. Cette préoccupation est encore plus vive chez les jeunes de 18 à 20 ans (57 %) et de 21 à 24 ans (52 %).
« La question qui revient souvent, surtout chez les 16 à 30 ans, c’est : “Est-ce que le métier que j’envisage est menacé par l’IA ? Est-ce qu’il va disparaître ?” », note le conseiller en orientation Frédéric Piot, de Saint-Colomban, près de Saint-Jérôme, qui accompagne à la fois des jeunes en début de carrière et des travailleurs qui cherchent à changer de domaine. « J’essaie de leur faire prendre conscience que l’humain demeure indispensable et qu’on peut voir l’IA comme un assistant, dit-il. Certaines des tâches seront sans doute externalisées à des IA, mais un ingénieur reste un ingénieur, un traducteur va quand même réviser. L’humain ne disparaît pas. »
« Si vous enlevez les juniors [en confiant leurs tâches à l’IA], qui va devenir senior ? », demande le professeur Gregory Vial.
Le professeur Gregory Vial, qui enseigne au Département de technologies de l’information de HEC Montréal, ne voit pas de changement notable dans le taux de placement de ses diplômés, mais il entend les appréhensions de certains étudiants devant des entreprises qui jonglent avec l’idée de confier le travail des « juniors » à l’IA. « Certaines entreprises commencent à réfléchir, parce qu’elles constatent que le réflexe de ne plus compter sur les jeunes [en déléguant leurs tâches à l’IA] peut être payant à court terme, mais pourrait poser problème à moyen et long terme, affirme-t-il. Si vous enlevez les juniors, qui va devenir senior ? »
Chez Videns, parmi ses clients venant de presque tous les secteurs de l’économie québécoise, Sarah Legendre Bilodeau remarque que certains se remettent à engager des stagiaires, alors qu’ils ne croyaient plus en avoir besoin. Sauf que leurs attentes envers ces jeunes sont grandes. Ils doivent être créatifs, ouverts au changement… et utiliser l’IA, soutient-elle.
Lorsque son fils lui a appris qu’il voulait étudier en droit, Me Stéphane Lamarre, de Cain Lamarre, ne lui a donné qu’un conseil : se familiariser dès que possible avec les outils d’intelligence artificielle, et tenir ses connaissances à jour. « Quand viendra le temps d’être embauché, lui a-t-il dit, il sera trop tard. »
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Ces bouleversements induits par l’IA suscitent de grandes réflexions au sein des syndicats québécois. « Il n’y aura pas de retour en arrière [en ce qui concerne l’IA], donc on pense qu’il faut faire avec et essayer de s’en tirer le mieux possible », dit Nathalie Blais, conseillère syndicale au Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).
Car certains secteurs commencent à sentir plus sérieusement les signes annonciateurs du tsunami. En sous-titrage, par exemple, une soixantaine de membres du SCFP ont perdu leur poste au Québec depuis 2024 en raison de l’IA.
Devant cette réalité, l’organisation qui représente 143 000 travailleurs au Québec, notamment dans les domaines des communications, de l’éducation et des transports, souhaite que les employeurs informent les syndicats avant l’implantation des technologies, afin de mettre les employés dans le coup. Or, selon un rapport produit par des chercheurs de l’Université du Québec en Outaouais, de l’Université de Montréal et de HEC Montréal, en collaboration avec une dizaine d’organisations syndicales, seul un travailleur sur cinq affirme que son syndicat fait partie des décisions entourant l’IA.
« Ce qui nous inquiète, c’est qu’il n’y a pas de plan B. Si cette technologie supprime beaucoup d’emplois, qu’est-ce qu’on fait ? », soulève Nathalie Blais en pensant au sort des travailleurs et, par conséquent, aux recettes fiscales que les gouvernements utilisent pour financer les services publics. Le SCFP réclame entre autres que Québec rende obligatoires la formation et la requalification des employés aux frais des employeurs qui se servent de l’IA, et qu’il interdise des systèmes d’IA « jugés inacceptables » dans notre société, comme ceux qui s’appuient sur la reconnaissance faciale.
À ces craintes s’ajoute la mise en garde de l’ancienne patronne de la division IA de l’entreprise américaine de logiciels Salesforce, Clara Shih. Elle affirmait à la mi-mars que l’IA pourrait entraîner des baisses de salaire en raison de trois facteurs : les travailleurs ayant perdu leur emploi qui bataillent pour les mêmes postes, l’élargissement du bassin de travailleurs pouvant effectuer des tâches spécialisées (grâce à l’IA) et les travailleurs hautement qualifiés qui acceptent des emplois moins bien payés quand ils changent de domaine.
Le ministre du Travail, Jean Boulet, a lancé des consultations en 2024 sur la transformation des milieux de travail par le numérique et a ensuite mandaté un comité consultatif composé de représentants patronaux et syndicaux pour se pencher sur cette question. Dans son avis rendu public à la fin avril, ce comité recommande notamment d’impliquer les employés dans le processus d’implantation de l’IA et d’« anticiper les besoins en formation » pour mieux outiller les dirigeants autant que les salariés. Il souligne cependant qu’avec l’évolution rapide des systèmes d’IA, d’autres travaux devront être menés afin d’évaluer la nécessité de changer des lois ou des règlements. Le ministre Boulet a affirmé à L’actualité qu’il « n’[était] pas requis de modifier nos lois ». Il entend plutôt dévoiler à la fin du mois de mai un guide pour soutenir les milieux de travail dans l’implantation et l’usage de l’IA.
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Elon Musk, un habitué des déclarations percutantes, a affirmé en novembre dernier sur la scène du Kennedy Center de Washington que d’ici 10 ou 20 ans, « le travail [serait] optionnel » en raison des progrès de l’IA.
Anthony Migneault, de l’Institut du Québec, rejette cette bonne vieille idée de la société des loisirs. « On a déjà cru dans le passé que des technologies seraient capables de nous remplacer, mais on s’est toujours renouvelés pour trouver un travail, contribuer à la société et créer de la valeur d’une manière qui nous distingue de ces nouvelles technologies », dit-il.
Après réflexion, la patronne du concessionnaire auto de la région de Montréal ne pense pas laisser son agente Sarah « parler » avec ses clients, parce qu’elle souhaite que son service à la clientèle demeure « humain ». Et Nicolas Lapierre, du cabinet d’architecture Atelier L’Abri, espère que les outils en développement permettront bientôt de réaliser de meilleurs plans au bénéfice de l’environnement, de la société et de l’économie.
Il y a selon lui un parallèle à faire entre l’IA et le nucléaire, cette formidable source d’énergie qui peut aussi être extrêmement destructrice. « Ce qu’on décidera d’en faire est un choix de société. »
La version originale de cet article a été modifiée le 6 mai 2026 pour tenir compte d’un rapport remis au ministre du Travail, Jean Boulet, ainsi que de la publication d’un rapport produit par des chercheurs de l’Université du Québec en Outaouais, de l’Université de Montréal et de HEC Montréal, à la fin d’avril 2026 (après l’impression du magazine où apparaît cet article). L’Université de Montréal a été ajoutée à la liste des signataires.
Cet article a été publié dans le numéro de juin 2026 de L’actualité, sous le titre « La révolution tranquille de l’IA ».
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