La Guinée réclame à la France le Coran et les manuscrits de Samory Touré

Dans les réserves du Musée de l’Armée, à Paris, une couverture de cuir protège le manuscrit attribué à l’almamy Samory Touré, fondateur de l’empire du Wassoulou et figure majeure de la résistance à la conquête française.

Le ministère guinéen de la Culture le présente comme son « Coran personnel ». Le Monde précise toutefois que l’ouvrage rassemble plusieurs commentaires coraniques. La nuance importe : elle montre déjà combien ces fonds, longtemps résumés à une désignation commode, demandent à être décrits avec précision.

Le 15 juin, Moussa Moïse Sylla, ministre guinéen de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, a conduit une délégation aux Invalides. Le directeur du musée, le général Yann Gravêthe, a indiqué que le document était associé au capitaine Tamburini, qui en assura la conservation avant son entrée dans les collections. Les visiteurs ont également examiné un bonnet, un chasse-mouche et une tunique de guerre liés à Samory Touré. Selon Le Monde, ces pièces furent saisies après sa capture par l’armée française en 1898.

« L’important est que ces objets puissent retourner à la maison », a déclaré le ministre. Encore faut-il distinguer le souhait politique, les biens observés sur place et le périmètre exact de la requête transmise à Paris.

Le Coran, mais pas seulement

Au même moment, le ministère guinéen engageait auprès de son homologue français une demande officielle portant sur le patrimoine écrit du pays. Ce serait la première depuis 1968 : pour le dixième anniversaire de l’indépendance, Ahmed Sékou Touré avait réclamé le Coran, le sabre et le boubou de Samory Touré. La liste complète des documents aujourd’hui visés n’a pas été rendue publique.

La démarche dépasse néanmoins le seul volume conservé aux Invalides. Sansy Kaba Diakité, fondateur des éditions L’Harmattan Guinée et initiateur des 72 Heures du livre de Conakry, accompagnait la délégation. « Nous visons la restitution des premiers livres en Afrique », explique-t-il. Avec la chercheuse Elara Bertho et le géographe Fabrice Argounès, les autorités guinéennes ont entrepris de cartographier les pièces dispersées dans les fonds français.

Les premières recherches ont retrouvé, à Caen, des courriers d’Alpha Yaya Diallo. En Charente-Maritime, des commentaires coraniques pris en 1893 à Kémoko Bilali Kourouma, chef de guerre de Samory Touré, ont également été identifiés.

Quand le catalogue perd le fil

Le chantier n’est pas seulement diplomatique. Il est bibliographique. Les documents repérés à Caen, La Rochelle, Bordeaux, au Havre ou à Paris sont parfois enregistrés sous le terme générique de « Coran ». Or, explique Elara Bertho, certains sont des commentaires religieux, des vies de Mahomet ou des textes en ajami — du pulaar ou du maninka transcrits au moyen de l’alphabet arabe.

Les chercheurs espèrent ainsi retrouver des écrits provenant de Timbo, Kankan ou Dinguirayé, grands centres de la Guinée précoloniale, et documenter les circulations savantes entre l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et le Levant. Ces œuvres, souligne la chercheuse, sont pour l’essentiel conservées en réserve et n’ont jamais été montrées au public.

Une loi-cadre, pas un passe-droit

La requête arrive quelques semaines après la promulgation de la loi du 9 mai 2026 relative aux biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite, déjà présentée dans nos colonnes. Le texte évite désormais au Parlement de voter une loi particulière pour chaque retour : la sortie du domaine public peut être prononcée par décret en Conseil d’État.

Rien d’automatique, cependant. Le bien doit provenir du territoire actuel de l’État demandeur et son vol, son pillage ou sa cession sous la contrainte, entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, doit être établi ou présumé à partir d’indices « sérieux, précis et concordants ». Un comité scientifique constitué avec la Guinée examinera les dossiers, avant l’avis de la commission nationale de restitution des biens culturels.

Le cas des prises militaires imposera un examen pièce par pièce. Pour qu’un objet saisi par les forces armées entre dans le dispositif, la loi exige qu’il n’ait pas contribué aux activités militaires par sa nature, sa destination ou son utilisation. Manuscrit religieux, tunique de guerre et effets personnels devront donc être appréciés séparément.

Le travail de provenance est déjà engagé. En janvier 2024, le Musée de l’Armée indiquait avoir identifié 2248 objets d’origine africaine parmi ses quelque 500.000 pièces.

Le retour attend aussi ses réserves

Une restitution ne s’achève pas à la remise d’une caisse. Selon Le Monde, la Guinée ne dispose pas encore d’infrastructures répondant aux normes internationales de température et d’humidité pour accueillir ces documents anciens ; le Musée national est en rénovation depuis 2022.

Le ministère prévoit de destiner le Coran de Samory Touré et d’autres œuvres comparables au futur « Musée du livre et des alphabets ». Rattaché au programme « Conakry, ville créative de l’UNESCO en littérature », le projet a été déclaré d’utilité publique par décret présidentiel le 26 avril 2026. Le Monde indique que son achèvement n’est pas attendu avant 2030.

Capitale mondiale du livre en 2017, Conakry appartient depuis 2025 au Réseau des villes créatives de l’UNESCO, dans la catégorie littérature. Identification, provenance et conservation forment désormais le calendrier immédiat du dossier.

Crédits photo : Samory Touré, domaine public

Par Cécile Mazin
Contact : cm@actualitte.com


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