Suzannah Mirghani, réalisatrice du film « Cotton Queen » : « J’ai écrit ce scénario à une époque où le Soudan connaissait une période très heureuse »

Cotton Queen raconte l’histoire de Nafissa, 15 ans, une jeune ouvrière dans un village cotonnier du Soudan. Elle a été élevée avec les récits héroïques de sa grand-mère Alcide sur la lutte contre les colonisateurs britanniques. L’arrivée d’hommes d’affaires proposant du coton génétiquement modifié bouleverse le village et place Nafissa au cœur d’un bras de fer autour de l’avenir de sa communauté.

Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

L’inspiration de ce film vient de plusieurs choses, mais au cœur de tout cela, il y a le coton. Le coton est extrêmement important dans l’histoire du Soudan, dans son histoire économique, mais aussi dans son histoire coloniale. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le Soudan a été colonisé par l’Empire britannique, parce que certaines régions du pays sont très fertiles et avaient beaucoup à offrir.

Le coton est donc important pour l’histoire et l’économie du Soudan, mais il l’est aussi pour les femmes soudanaises. Les personnes qui récoltaient et cultivaient le coton étaient des femmes. Ce sont elles qui touchaient le coton en premier, dans le cadre de la récolte. Elles étaient dans les champs parce qu’on disait que leurs mains étaient petites et délicates, et qu’elles n’abîmaient pas la récolte. C’est pourquoi on utilisait toujours des femmes, et même des enfants.

Les femmes ont donc un lien très direct avec le coton. Dans leurs communautés privées, pas dans l’industrie, elles l’utilisent aussi pour leur corps, notamment pendant leurs règles. Elles ont donc un rapport très étroit, littéralement, avec le coton, leurs corps et leurs périodes. Ce sont aussi elles qui tissent le coton pour en faire du fil, des draps, des couvertures, des taies d’oreiller, des vêtements, tout ce que les gens portent. Pour moi, le coton et les femmes sont donc indissociables. J’ai voulu raconter ce qui se passe lorsque cet univers change avec une nouvelle technologie : les semences génétiquement modifiées.

Le film devait être tourné au Soudan, mais il a finalement été réalisé en Égypte. Que s’est-il passé exactement ?

C’est une situation vraiment malheureuse. Une guerre a éclaté au Soudan en 2023, l’année même où nous étions en repérage. Nous étions sur place en janvier 2023 pour finaliser tout cela, puis la guerre a commencé en avril. Nous avons attendu qu’elle se termine, mais elle continue encore aujourd’hui. Nous avons donc décidé de trouver un autre pays.

En même temps, tous les acteurs que vous voyez à l’écran dans ce film avaient fui le Soudan pour l’Égypte, par voie terrestre. Ils prenaient des bus et des voitures pour passer la frontière et rejoindre l’Égypte. Alors nous nous sommes dit que, puisque tous nos acteurs étaient en Égypte, il était logique d’amener le film à eux, de tourner ce film en Égypte et de reconstruire le Soudan en Égypte. Les décors ont donc été bâtis selon l’architecture exacte des lieux originaux au Soudan.

Vous avez mentionné les acteurs. Ils ont tous fui le Soudan. Sont-ils tous des acteurs professionnels ? Qui sont-ils exactement ?

Pour les anciens, comme Al Sit, par exemple, elle est actrice de théâtre, pas de cinéma. Mais les plus jeunes, y compris Nafissa, ont eu leur tout premier rôle dans mon court-métrage il y a quelques années. Al-Sit (titre du court-métrage,ndlr) était en quelque sorte une expérience qui devait déboucher sur un long-métrage plus tard.

Ce sont donc leurs premiers rôles. Ce ne sont pas des acteurs au sens professionnel du terme. Il n’y a pas d’industrie du cinéma au Soudan, donc il n’existe pas de vraie carrière d’acteur là-bas. Ils font cela parce qu’ils aiment l’art, mais ils n’ont pas de soutien pour exercer ce métier durablement.

Avez-vous de leurs nouvelles ?

Je suis en contact avec eux tous les jours. Nous n’avons pas une relation professionnelle classique entre une réalisatrice et ses acteurs. Nous formons vraiment une communauté. Nous sommes amis et nous nous parlons chaque jour, surtout Nafissa et son groupe, parce qu’ils sont en Égypte et que beaucoup n’ont ni travail ni université. Nous parlons donc aussi de ce qu’ils peuvent faire d’autre. Je travaille actuellement avec Mihad Murtada, qui joue le rôle principal, pour développer son scénario pour un futur court-métrage. Oui, nous restons toujours en contact.

Parlons du personnage de Nadir, cet homme d’affaires qui veut transformer l’industrie cotonnière. C’est un Soudanais vivant au Royaume-Uni. Y a-t-il un message destiné à la diaspora ? Quel est le rôle principal de ce personnage ? Quel message souhaitez-vous transmettre à travers lui ?

Pour moi, Nadir représente une mentalité néocoloniale. Même lorsqu’on est Soudanais vivant dans la diaspora, cela peut influencer profondément votre manière de penser. On peut finir par avoir les mêmes idées que le colonisateur britannique d’autrefois : exploiter. On revient alors au pays avec un visage soudanais, pas un visage blanc. On revient avec un visage noir, mais avec la même idée d’exploitation. Sauf qu’on appelle cela le développement.

Nadir croit sincèrement qu’il développe le pays selon sa propre vision du progrès. Mais ce n’est pas forcément bon pour la communauté. Il s’agit donc d’une nouvelle forme d’exploitation, à travers des politiques économiques néolibérales, et non plus à travers le colonialisme britannique d’origine.

Pensez-vous qu’il soit possible de moderniser tout en respectant la tradition ? C’est aussi un des thèmes du film. 

Oui, exactement. Il existe différentes façons de moderniser, et différentes façons de faire en sorte que la communauté reste au cœur de tout ce que vous faites. C’est là le problème. La modernisation n’est pas forcément mauvaise en soi, mais tant qu’on prend soin de l’humain, qui est l’élément le plus important de toute cette industrie, alors ce serait une bonne forme de modernisation.

La tension entre tradition et modernité passe aussi par l’histoire de Nafissa. C’est une jeune fille censée incarner la pureté, mais elle ne contrôle pas vraiment son destin. Par exemple, elle aime quelqu’un, mais ses parents veulent la marier à un autre. Qu’est-ce qui a inspiré ce personnage ?

Je pense qu’il existe toute une génération de jeunes Soudanaises qui questionnent à la fois la tradition et la modernité. Elles sont l’avenir. Et aujourd’hui, tout le monde leur dit quoi faire : la famille traditionnelle, les parents, les grands-parents. Et elles reçoivent aussi des injonctions d’autres jeunes filles sur Internet.

Il y a une scène dans le film autour du coton, du régime du coton. Elles sont donc sommées par tout le monde de suivre des règles. Parfois, il faut simplement ignorer tout le monde et se concentrer sur son propre développement, pour devenir soi-même. Il faut prendre ce qu’il y a de bon dans la modernité et dans la tradition, et rejeter ce qu’il y a de mauvais, y compris des choses comme l’excision ou le mariage arrangé dans la tradition soudanaise. On peut aussi rejeter la dépendance aux semences génétiquement modifiées. Il existe donc une troisième voie. Ce n’est pas obligé d’être la voie moderne occidentale. Ce n’est pas obligé d’être la voie traditionnelle soudanaise. On peut marcher entre les deux.

Vous êtes vous-même russe et soudanaise du côté de votre père. Comme Nafissa, avez-vous grandi avec des récits liés, par exemple, à la colonisation ou simplement à la culture soudanaise ?

Oui, à 100%. Ma grand-mère était l’héroïne de chacune des histoires qu’elle racontait, et elle a combattu les Britanniques toute seule. C’est un thème très courant au Soudan. Nous en rions aujourd’hui, parce qu’on ne sait jamais quelle est la vérité, et on ne sait jamais si nos grands-parents étaient vraiment des héros ou simplement d’excellents conteurs.

C’est donc cela qui a aussi inspiré le personnage d’Al-Sit, la grand-mère ?

Exactement. Ma grand-mère était toujours l’héroïne, mais aussi la Cotton Queen. Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de la Cotton Queen. C’était en réalité un concours de beauté, une compétition annuelle lancée par les colonisateurs britanniques dans les années 1930, en Angleterre, pour la plus jolie fille travaillant dans l’industrie cotonnière, surtout dans les usines anglaises. Mais le coton qu’elles utilisaient venait du Soudan. Il avait été colonisé, volé au Soudan, puis amené en Grande-Bretagne, et les femmes anglaises qui travaillaient dessus organisaient chaque année un concours appelé Cotton Queen. Elles couronnaient une femme anglaise.

Ce concours a aussi été ramené au Soudan. Le problème, c’est qu’en cherchant sur Internet, on trouve énormément de titres sur les Cotton Queens britanniques, mais pas un seul sur une Cotton Queen soudanaise. Pour moi, c’était l’occasion de parler des Cotton Queens soudanaises, mais pas du point de vue de l’exploitation de la beauté.

Une jeune fille en Angleterre et une jeune fille au Soudan sont toutes deux exploitées par le patriarcat de l’industrie cotonnière. Mais je voulais montrer que les filles soudanaises sont des reines, au sens réel du terme, avec un vrai pouvoir.

Prévoyez-vous de tourner un autre film sur le Soudan ? 

Oui, oui, j’écris actuellement mon prochain long-métrage. Dans tous mes films, j’aime prendre une grande industrie, que ce soit le coton, ou le colonialisme, ou autre chose, et y placer une jeune fille au centre. Pour moi, c’est la seule manière de vraiment comprendre un enjeu macro à travers le regard d’un individu. J’écris donc mon prochain film en ce moment, et j’espère avoir quelque chose de prêt l’année prochaine.

Plus tôt, nous avons évoqué l’actualité du Soudan, avec la guerre qui ravage le pays depuis 2023. Vous avez dit qu’elle avait perturbé le tournage du film. La guerre n’est pas abordée dans le film. Est-ce un choix délibéré ?

J’avais déjà terminé le scénario avant la guerre, je l’avais écrit entre 2020 et 2023. Donc non, la guerre n’apparaît pas dans le film, même si elle fait partie du contexte de production.

En réalité, j’ai écrit ce scénarioà une époque où le Soudan connaissait une période très heureuse, après la révolution de 2019 et avant la guerre. C’est dans ces années-là que j’ai écrit le film, avec un esprit très positif.

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