Ce qui m’inquiète, ce n’est pas forcément le nombre de téléspectateurs, mais plutôt le fait que, souvent, ce qui captive le public n’est pas une belle histoire, de nouvelles connaissances ou un talent admirable, mais plutôt des disputes, des révélations, des attaques, un langage vulgaire et une humiliation mutuelle.
Je persiste à croire que la technologie en elle-même n’est pas en cause. La diffusion en direct est une avancée majeure de l’ère numérique. Grâce à cette technologie, un agriculteur peut présenter ses produits directement à ses clients ; un artiste peut dialoguer avec le public ; un enseignant peut transmettre son savoir à des milliers d’élèves ; un musée peut faire découvrir le patrimoine à ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de visiter ses locaux.
Le problème commence lorsque la technologie est intégrée à un système où l’attention se transforme en argent, et où le bruit a parfois plus de valeur que la bienveillance.
Le monde en ligne a depuis longtemps cessé d’être un simple monde « virtuel » opposé à la vie « réelle ». Ce qui s’y passe a un impact direct sur les pensées, les sentiments, les comportements et les valeurs des individus. Un seul mot prononcé en ligne peut blesser une personne. Une campagne d’humiliation collective peut plonger un individu dans une véritable crise. La désinformation peut avoir des conséquences très concrètes dans la vie.
Par conséquent, lorsque des centaines de milliers de personnes se rassemblent pour assister à des disputes, des insultes ou des humiliations, je ne le perçois pas simplement comme un phénomène médiatique. C’est un phénomène culturel.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est la perturbation du système de récompenses.
Dans la vie de tous les jours, si quelqu’un se met en public à insulter, offenser et humilier autrui, rares sont ceux qui trouveraient cela admirable. Mais en ligne, ce même comportement est parfois récompensé par des vues, des abonnés, des cadeaux, des contrats publicitaires et la célébrité.
Plus une personne choque, plus elle attire l’attention. Plus un débat est houleux, plus il captive les téléspectateurs. Plus une déclaration est extrême, plus il est facile de la découper en courts extraits et de la diffuser. Dans ce cas, un événement honteux de la vie réelle peut devenir un atout précieux dans l’univers numérique.
Il faut se méfier de cela. Car lorsque la notoriété peut générer des profits plus rapidement que la réputation, les écarts à la norme ne surgiront pas seulement spontanément ; ils risquent d’être délibérément provoqués.
Les gens commencent à maîtriser l’art de choquer. Ils comprennent que les discours ordinaires n’attirent guère l’attention, tandis que les attaques personnelles peuvent générer des centaines de milliers de vues. Un débat logique risque de ne pas susciter beaucoup d’interactions, mais impliquer la vie privée d’une personne dans la discussion capte immédiatement le regard des internautes.
Et donc, les limites sont constamment repoussées.
Aujourd’hui, c’est un gros mot. Demain, il faudra qu’il soit encore plus vulgaire. Aujourd’hui, c’est un débat. Demain, il devra être encore plus intense. Les créateurs de contenu sont pris dans une course effrénée à l’attention, où chacun risque de choquer davantage que le précédent.
Mais une autre question me taraude : pourquoi regardons-nous cela ?
Bien sûr, on ne peut pas assimiler des centaines de milliers de vues à des centaines de milliers de mentions « J’aime ». Certains regardent par curiosité, d’autres par esprit critique, et d’autres encore veulent simplement savoir ce qui se passe. Mais dans l’ économie de l’attention, les algorithmes ne font pas la différence entre curiosité et approbation. Une vue reste une vue. Un commentaire critique contribue toujours à accroître l’engagement. Un simple partage, même critique, peut parfois permettre au contenu de se diffuser plus largement.
Il existe une vérité qui nous met parfois mal à l’aise : le public n’est pas seulement victime des contenus de mauvaise qualité. Dans une certaine mesure, nous contribuons nous-mêmes à les alimenter.
Je considère souvent chaque visionnage sur Internet comme un vote. Ce que nous regardons, la plateforme le comprend : nous voulons en voir davantage. Là où nous nous attardons, l’algorithme le remarque. Le contenu que nous partageons contribue à élargir sa portée.
Si des millions de personnes « votent » sur des arguments, il ne faut pas s’étonner de voir davantage d’arguments apparaître à l’écran demain.
Ce qui est encore plus inquiétant, c’est lorsque le fait d’assister à des insultes envers autrui devient peu à peu une forme de divertissement.
L’être humain est naturellement curieux des conflits. La culture est le processus de régulation de ces instincts par l’éducation , la compassion et les normes communautaires. Lorsqu’une foule prend plaisir à voir une autre personne humiliée, le problème ne se limite plus à la personne qui diffuse la scène en direct. Cela révèle un déclin de la capacité d’empathie de la communauté.
Je suis particulièrement préoccupé par l’impact sur les jeunes.
Un adulte pourrait comprendre que le monde en ligne fait partie intégrante de la vie. Mais pour de nombreux adolescents, les réseaux sociaux constituent un environnement social essentiel. C’est là qu’ils apprennent à communiquer, à s’exprimer, à juger les autres et même à définir ce qui constitue la réussite.
Si les jeunes voient constamment des personnes qui deviennent célèbres grâce aux insultes, s’enrichissent grâce aux scandales et gagnent des millions d’abonnés grâce à des propos vulgaires, quel message vont-ils en retirer ?
On ne peut pas, d’une part, enseigner aux enfants à être polis, respectueux des autres, aimants et responsables, et d’autre part, laisser un environnement médiatique massif leur envoyer quotidiennement le message totalement opposé : pour attirer l’attention, il faut choquer ; pour devenir célèbre, il faut créer le drame ; pour gagner un large public, plus c’est extrême, mieux c’est.
Il convient donc d’envisager la question sous l’angle de la construction d’un environnement culturel, plutôt que de se contenter de traiter des cas individuels de violations.
La loi doit être stricte. Les actes portant atteinte à l’honneur et à la dignité, la diffamation, la diffusion de fausses informations ou l’incitation à la violence doivent être punis comme il se doit. Internet ne saurait devenir une zone de non-droit où l’on peut dire n’importe quoi en toute impunité.

Mais si nous attendons que les infractions se produisent avant d’imposer des sanctions, nous serons toujours à la traîne.
La question la plus importante est : comment rendre la bonté plus attrayante ?
Je crois que les plateformes technologiques doivent prendre davantage conscience de leurs responsabilités culturelles. Les algorithmes ne sont pas une force naturelle hors de contrôle ; ils sont le fruit d’une conception. Si un algorithme privilégie les contenus offensants pour maintenir l’engagement des utilisateurs plus longtemps, c’est aussi un choix.
Par conséquent, les plateformes ne peuvent se contenter de fournir la technologie tandis que la responsabilité du contenu incombe toujours à l’utilisateur. Il est nécessaire de limiter la diffusion et la monétisation des contenus fréquemment offensants, incendiaires ou humiliants, tout en créant davantage d’opportunités pour les contenus à valeur éducative, culturelle, intellectuelle et créative.
Nous ne devrions pas désavantager les créateurs de contenu de qualité, en les exposant constamment à la concurrence de la vulgarité.
La presse, les institutions culturelles et même les professionnels eux-mêmes doivent évoluer. Un contenu de qualité n’est pas forcément sérieux, long ou aride. L’histoire peut être racontée de façon captivante. Le patrimoine peut se transformer en récits riches en émotions. Les livres, l’art et la science peuvent tous toucher les jeunes sous de nouvelles formes.
Si nous nous contentons de déplorer que les jeunes aiment regarder des contenus de piètre qualité sans créer suffisamment de produits attractifs pour rivaliser, alors la responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les épaules des jeunes.
Les familles et les écoles ont également besoin d’une approche différente.
Je ne crois pas que la solution soit d’interdire les téléphones ou de dire aux enfants de se tenir à l’écart des réseaux sociaux. On ne peut guère préparer un citoyen à la société numérique en l’en isolant.
Ce qui est encore plus essentiel, c’est de développer la « résilience numérique ».
Il faut expliquer à un enfant pourquoi une vidéo choquante apparaît devant lui ; pourquoi certaines personnes provoquent intentionnellement la colère ; pourquoi des histoires non vérifiées se propagent facilement ; ce qu’il faut faire lorsqu’on est témoin de harcèlement en ligne ; et surtout, qu’il doit se demander : ce que je m’apprête à regarder, à commenter ou à partager va-t-il améliorer ou détériorer l’espace partagé ?
L’éducation à la culture numérique ne doit donc pas se limiter aux seules compétences d’utilisation des appareils ou à la prévention de la fraude. Elle doit également inclure les compétences interculturelles : savoir choisir ses contenus, gérer ses émotions, respecter autrui, reconnaître les manipulations algorithmiques et assumer la responsabilité de ses actes.
Les familles ne devraient pas se contenter de demander à leurs enfants combien de temps ils passent sur leur téléphone. Il est peut-être plus important de leur poser des questions sur ce qu’ils regardent, pourquoi ils aiment ça et ce que cela leur fait ressentir. Lorsque les parents s’impliquent réellement, ces conversations sont bien plus enrichissantes qu’une simple interdiction.
Nous ne pourrons peut-être pas éliminer immédiatement les diffusions en direct nuisibles. Mais chacun d’entre nous peut commencer par une chose très simple : ne pas les soutenir.
Ne regardez pas par simple curiosité. Ne partagez pas pour vous moquer. Ne participez pas aux attaques collectives. Ne transformez pas la vie privée ou la souffrance d’autrui en divertissement.
À l’ère du numérique, la civilisation commence parfois par un tout petit acte : savoir naviguer sur Internet.
Je reste convaincu que les goûts ne sont pas immuables. Ils peuvent être éveillés, cultivés et affinés. Si la société crée suffisamment de produits de qualité ; si les plateformes ne valorisent pas systématiquement les contenus nuisibles ; si les familles et les écoles aident les jeunes à développer leur esprit critique ; si chacun d’entre nous prend davantage conscience de sa responsabilité à chaque clic, l’environnement numérique évoluera assurément.
Ce que je souhaite, ce n’est pas un cyberespace rempli uniquement de paroles agréables. Une société saine a toujours besoin de débats, d’esprit critique et même de discussions animées.
Mais le débat est différent de l’insulte. La réfutation est différente de l’humiliation. La liberté d’expression n’équivaut pas à la liberté de blesser autrui.
Au final, la question principale n’est probablement pas de savoir pourquoi une diffusion en direct remplie d’insultes a généré des millions de vues.
La question la plus importante est de savoir quel type d’espace numérique nous voulons laisser à la jeune génération.
Un lieu où les voix les plus fortes attirent le plus l’attention, où les individus les plus extrêmes deviennent les plus célèbres, et où la souffrance des autres se transforme en divertissement ?
Ou bien s’agit-il d’un espace où le savoir est respecté, la créativité encouragée, les différences discutées, et la dignité humaine toujours une limite infranchissable ?
La solution ne réside pas uniquement entre les mains des organismes de réglementation ou des entreprises technologiques.
Cela réside dans chaque instant où nous décidons de faire une pause, de regarder quelque chose, de faire défiler quelque chose sur notre écran.
Source : https://vietnamnet.vn/khi-su-xuc-pham-tro-thanh-giai-tri-2543283.html
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