À l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, une cinquantaine de membres de la diaspora touareg et sahélienne se sont réunis, le 20 juin, devant l’ambassade de Russie à Paris. Un rassemblement à la tonalité essentiellement humanitaire, destiné à alerter sur le sort des populations civiles victimes du conflit qui ravage le nord du Mali depuis la dénonciation des accords de paix.
Par Rania Hadjer
Paris, Place de la Colombie, XVIe arrondissement. Sous un ciel caniculaire et à quelques mètres de l’ambassade de la Fédération de Russie, une cinquantaine de personnes se sont réunies dans le calme. Des Touaregs et Maures originaires de l’Azawad (nord du Mali), du Niger, d’Algérie et de Libye ont répondu à l’appel de l’Organisation de la Diaspora des Touaregs d’Europe (ODTE) et de plusieurs associations de la diaspora sahélienne.

Les organisateurs ont profité de la Journée mondiale des réfugiés pour attirer l’attention sur le sort des centaines de milliers de déplacés et de réfugiés ayant fui les violences qui secouent le nord du Mali depuis la dénonciation des accords d’Alger et la reprise du conflit entre Bamako et les mouvements indépendantistes de l’Azawad (nom donné par ces mouvements aux régions du nord du Mali), en 2023. À côté des banderoles et affiches accusant la Russie de soutenir les opérations militaires menées dans la région du nord du Mali et dénonçant le silence de la communauté internationale, des photographies d’enfants blessés, de victimes de bombardements et de familles déplacées rappellent la dimension humaine du conflit.
Frappes aériennes indiscriminées
Plusieurs pancartes font référence aux frappes aériennes qui se sont multipliées dans le nord du pays ces dernières années. Pour les organisateurs, ces opérations militaires se traduisent par un ciblage indiscriminé des populations civiles et alimentent l’exode de milliers de familles vers les pays voisins.
À partir de 15 heures, les participants prennent progressivement place. Les discussions se déroulent en français, en tamasheq et en arabe. Beaucoup se connaissent déjà : militants associatifs, journalistes, membres de la diaspora, réfugiés politiques ou proches de familles toujours présentes dans les camps. Vers 15h30, Abdoulahi Attayoub, président de l’ODTE, ouvre officiellement le rassemblement : « Nous remercions toutes les personnes qui se sont déplacées pour nous soutenir à ce rassemblement et exprimer leur opposition au soutien apporté par la Fédération de Russie à l’armée malienne et aux armées du Sahel qui perpétuent des massacres contre les populations civiles touarègues, peules et arabes, essentiellement en Azawad, nord-Mali, mais également au Burkina Faso et au Niger.»
Dans son intervention, il rappelle les objectifs de la journée : attirer l’attention de l’opinion publique sur la situation des civils dans l’Azawad et plus largement dans le Sahel central, tout en exprimant une solidarité avec les réfugiés dispersés entre la Mauritanie, l’Algérie et l’Europe. La question des réfugiés est au cœur des préoccupations des organisateurs. Les autorités mauritaniennes et plusieurs agences internationales évoquent désormais près de 300 000 réfugiés installés dans les zones frontalières du pays. Dans les camps de Mbera et dans les localités environnantes, les infrastructures peinent à suivre. Les besoins en eau, en alimentation, en santé et en éducation augmentent tandis que l’aide internationale tend à diminuer.
Le discours du président de l’ODTE est ensuite traduit en tamasheq par Tohima ag Libnina, représentante d’Azawad Solidarity, puis en arabe par Ayoub ag Chamad, président de l’ONG Imouhagh International. L’animation des différentes prises de parole est assurée par Mohamed Ag Ahmedou, de l’Amicale des Touaregs de Rennes. L’atmosphère demeure recueillie. Pas de slogans scandés en continu ni de démonstration de force. Les organisateurs ont manifestement privilégié les témoignages.
La Russie sur le banc des accusés
Au fil de l’après-midi, les récits se succèdent. Plusieurs témoignages décrivent les difficultés de l’exil : la vie dans les camps, la séparation familiale, l’incertitude permanente. D’autres évoquent des proches tués ou blessés lors de frappes aériennes dans les régions de Kidal, Tombouctou, Gao ou Menaka. Les intervenants dénoncent ce qu’ils qualifient de politique de « la terre brûlée » menée par les Forces armées maliennes (FAMa) avec l’appui de leurs partenaires russes.
Plusieurs associations accusent également Bamako de mener une politique de persécution visant spécifiquement les populations touarègues, arabes et peules, accusations rejetées par les autorités maliennes. Depuis le remplacement officiel du groupe Wagner par l’Africa Corps, unité placée directement sous le commandement du ministère russe de la Défense, la présence russe au Mali demeure au cœur des critiques formulées par les organisations de défense des droits humains et par les populations déplacées. Face à l’ambassade de Russie, plusieurs intervenants appellent Moscou à mettre fin à son implication militaire dans le conflit malien.
L’affiche diffusée avant l’événement dénonçait explicitement le soutien de l’Africa Corps aux opérations militaires dans l’Azawad et le Sahel central. Pour les organisateurs, la Russie porte une part de responsabilité dans les souffrances des populations civiles.
Drones, déplacements forcés et accusations de nettoyage ethnique
Au-delà de la dénonciation de l’implication russe, les organisateurs ont voulu attirer l’attention sur ce qu’ils considèrent comme une aggravation des méthodes de guerre employées dans le nord du Mali. Les intervenants ont multiplié les témoignages sur les frappes de drones visant des localités, des campements nomades ou des convois civils. Plusieurs participants ont affirmé avoir perdu des proches lors de bombardements qu’ils estiment dépourvus d’objectifs militaires clairement identifiables.
De nombreuses prises de parole ont également dénoncé ce qui est présenté comme une politique de déplacement forcé des populations et de destruction systématique des moyens de subsistance. Villages abandonnés, puits détruits, cheptels décimés et marchés désertés composent un tableau régulièrement évoqué au cours de l’après-midi. Les responsables associatifs présents parlent d’une stratégie de « nettoyage ethnique » destinée à modifier durablement l’équilibre démographique de certaines zones.
Des armes controversées au cœur des inquiétudes
Plusieurs orateurs ont également alerté sur l’utilisation d’armes à sous-munitions dans le nord du Mali. Depuis plusieurs semaines, des organisations internationales spécialisées dans le désarmement examinent des images diffusées après certaines frappes aériennes dans l’Azawad. Selon ces organisations, ces images pourraient montrer des sous-munitions issues de bombes de type RBK-500, d’origine russe. Aucune enquête indépendante n’a toutefois permis, à ce stade, d’établir définitivement les circonstances de leur utilisation.
La question suscite une inquiétude particulière en raison des effets de ces armes sur les populations civiles. Les sous-munitions dispersent de nombreux petits explosifs sur une large surface et certaines demeurent actives après l’impact, représentant un danger durable pour les habitants longtemps après la fin des combats. Pour les participants au rassemblement parisien, ces soupçons illustrent l’escalade du conflit et la vulnérabilité croissante des populations civiles.
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