Au Cameroun, la guerre dont personne ne parle

En se rendant au Cameroun lors de son premier voyage en Afrique, Léon XIV a tenu à visiter l’Ambazonie, région meurtrie par une guerre sanglante depuis dix ans. Ce conflit violent ensanglante l’ouest du pays et concerne aussi ses voisins. Pour le géopolitologue Jean-Baptiste Noé, la visite du pape avait pour objectif de remettre en avant ce conflit oublié.

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En se rendant à Bamenda, le 16 avril dernier, Léon XIV a posé un geste spirituel autant que politique. Il s’est rendu dans une ville qui, depuis 2016, est l’épicentre d’une guerre violente que le monde oublie et que le Cameroun tente d’étouffer. Une guerre dont les racines remontent à 1960 mais qui a éclaté à la suite de la politique centralisatrice du gouvernement camerounais. Une guerre qui, en dépit de ses milliers de morts et de déplacés, ne trouve pas de solution à court terme. Bamenda et l’Ambazonie sont l’archétype d’une guerre du silence où les balles n’ont pas d’aura médiatique.

Une guerre dans l’ombre

Ce conflit a débuté en 2016, dans les régions anglophones du Cameroun. Durant la période coloniale, le Kameroun, possession allemande, a été attribué à la France à la suite de la défaite de Berlin en 1918. La France possédait tout le Cameroun actuel, à l’exception du nord-ouest et du sud-ouest, sous possession anglaise, et donc anglophone. Au moment de l’indépendance, en 1960, un référendum fut organisé dans cette région pour demander aux habitants s’ils préféraient être rattachés au Nigeria nouvellement indépendant, ou au Cameroun. Ce fut le second choix qui l’emporta, avec la promesse d’un Cameroun fédéral, où ces deux régions auraient eu une large autonomie. Ce rattachement fédéral fut effectif jusqu’en 1982 et l’arrivée au pouvoir de Paul Biya. Celui-ci, qui, à 93 ans, est toujours le dirigeant du pays, fut soucieux de l’unité et de la viabilité d’un pays largement artificiel, confronté notamment à une grande diversité ethnique et linguistique. Il opéra donc une politique de centralisation, qui passa par l’imposition du français et du droit latin. Une centralisation qui réduisit l’autonomie des deux régions anglophones, jusqu’à provoquer la guerre de 2016.

Réponse brutale du gouvernement

L’élément déclencheur du conflit sera une manifestation d’avocats et d’enseignants, demandant le maintien du droit anglais, la common law, et l’autonomie de leurs établissements. La réponse brutale du gouvernement de Yaoundé plonge la région dans la guerre. Désormais, deux groupes majeurs s’opposent, les Amba boys, du nom du golfe d’Amba qui borde la région, d’où il tire le nom de leur « pays », l’Ambazonie, et l’armée gouvernementale. 

Le bilan est terrible. D’après l’ONU et les diverses organisations qui peuvent apporter l’aide humanitaire nécessaire, il y aurait plus de 6 000 morts, près de 650.000 déplacés à l’intérieur du pays et 80 000 personnes parties se réfugier au Nigeria voisin. En outre, près de 600.000 élèves ne peuvent plus aller à l’école. Aucun des deux partis ne parvient à dominer l’autre ; la guerre s’enlise et s’éternise.

Le courage de Léon XIV mérite d’être souligné, ainsi que la force symbolique de sa présence. Plusieurs évêques et responsables camerounais, y compris anglophones, avaient découragé la Secrétairie d’État d’organiser une visite dans cette région. Le pape a malgré tout tenu à s’y rendre, et la visite s’est déroulée sans anicroche. Dans un geste plus que symbolique, l’aéroport où s’est posé l’avion du pape était fermé depuis six ans. Sa réouverture pour l’occasion a marqué un grand espoir pour la population locale.

L’Église, cible des deux côtés

Dans cette guerre, l’Église catholique occupe une position particulièrement exposée. Elle est présente dans les deux régions anglophones par ses écoles, ses hôpitaux, ses paroisses. Elle est respectée de la population, et c’est précisément pour cela qu’elle est devenue une cible pour les deux camps.

Les séparatistes lui reprochent de ne pas soutenir clairement la cause de l’indépendance. Le gouvernement lui reproche de trop défendre les droits des anglophones. Des prêtres et des missionnaires catholiques ont été enlevés à plusieurs reprises. Dernièrement, le curé John Berinyuy Tatah et son vicaire, enlevés non loin de Bamenda le 15 novembre dernier, ont été relâchés le 2 décembre. En janvier 2021, le cardinal Pietro Parolin avait été envoyé au Cameroun en mission de pacification par le pape François. Mais à l’annonce de son arrivée, les sécessionnistes avaient même menacé de représailles quiconque serait allé l’accueillir, l’accusant d’avoir pris parti pour le gouvernement.

Sortir le conflit de l’oubli

L’un des événements les plus marquants concerna le cardinal Christian Tumi, archevêque émérite de Douala, qui fut séquestré en novembre 2020, à l’âge de 90 ans, par un commando qui lui reprochait ses tentatives de médiation. Relâché le lendemain, il ne renonça pas à son engagement pour la paix jusqu’à sa mort en 2021.

Si certains craignirent pour la sécurité du Pape, d’autres redoutèrent le symbole et notamment le fait que cette présence soit interprétée comme un soutien au gouvernement de Paul Biya. Ce que la diplomatie vaticane a toujours contesté : celle-ci œuvre pour la paix et pour le dialogue, non pour soutenir un camp contre l’autre. Le but du Pape était d’apporter un moment de paix mais surtout, par sa présence, de sortir ce conflit de l’oubli afin que les autorités internationales apportent leur contribution à une résolution. Si l’actualité est saturée par certains conflits, qui peuvent être plus meurtriers et plus dramatiques sur le plan humanitaire, elle passe aussi sous silence d’autres guerres, qui n’en sont pas moins dramatiques pour les populations. L’action diplomatique du Saint-Siège consiste aussi à montrer le visage de la guerre, pour aider ensuite à trouver des moyens de résolution.