Le Bénin s’apprête à vivre, en ce mois de mai 2026, un tournant historique. D’un côté, la cité balnéaire de Grand-Popo peaufine les préparatifs de la 105ème édition de Nonvitcha, la doyenne des fêtes identitaires du pays. De l’autre, le pays s’apprête à vivre l’investiture du nouveau Président élu, Romuald Wadagni. Une coïncidence de calendrier qui place les peuples Xwla, Xwéda et assimilés devant un défi organisationnel sans précédent.
Fondée en 1921 par Adolphe Gnansounou Akpa et célébrée officiellement depuis 1923, Nonvitcha — qui signifie « Frères unis » en langue Mina — est bien plus qu’une simple réjouissance populaire. C’est un monument du patrimoine immatériel béninois. Chaque week-end de Pentecôte, les fils et filles de la côte se retrouvent pour magnifier leur unité, célébrer le culte de la fraternité et réfléchir au développement local à travers des messes solennelles, des courses de pirogues épiques et des agapes fraternelles.
Cependant, l’édition de 2026 s’annonce particulière. Pour la première fois, la célébration nationale de la Pentecôte coïncide avec le serment constitutionnel du chef de l’État. Romuald Wadagni, figure de proue de la nouvelle ère politique, est originaire du département de Mono, le berceau même de Nonvitcha. Cette proximité géographique et affective crée un dilemme cornélien : comment célébrer la fraternité à Grand-Popo alors que l’un des plus illustres fils de la région s’installe au palais de la Marina ?
C’est dans ce climat d’effervescence et d’incertitude qu’une délégation du comité d’organisation, conduite par son président Edmond Hountondji, a été reçue ce mardi 05 mai 2026 par le préfet du Mono, Dêdêgnon Bienvenu Milohin. L’objectif était double : présenter le programme de cette 105ème édition et féliciter l’autorité pour l’élection du président Wadagni. « Monsieur le Préfet, l’histoire retiendra que c’est sous votre commandement que ce jour attendu par les populations du Mono depuis les indépendances s’est enfin levé », a martelé Edmond Hountondji, traduisant ainsi la fierté d’un département qui voit l’un des siens accéder à la magistrature suprême.
Pourtant, derrière les sourires de circonstance, la question de la « coïncidence des dates » a été passée au peigne fin. Germain Hounkponou, Elie Agbety et Bernadette Mèhou, piliers du bureau exécutif fédéral, ont conscience du risque : si Nonvitcha maintient ses manifestations officielles le jour de l’investiture, la fête risque d’être vidée de sa substance. L’investiture présidentielle est un événement de portée internationale qui mobilisera l’ensemble du corps diplomatique, les hauts cadres de l’administration, les autorités religieuses et traditionnelles, ainsi qu’une part massive de la population. La ville qui accueillera cet événement historique sera l’épicentre du pays.
Dans ces conditions, maintenir le calendrier traditionnel de Nonvitcha présenterait plusieurs risques majeurs dont le déficit de visibilité (les médias nationaux et internationaux seront focalisés sur le protocole républicain), la sécurité et la logistique et l’absence des cadres (les élites Xwla et Xwéda, dont beaucoup occupent des postes stratégiques, seront par devoir à l’investiture).
Vers un report exceptionnel pour une édition mémorable ?
Pourrait-on envisager, pour la première fois en un siècle (hors périodes de force majeure), un décalage exceptionnel de l’édition ? L’idée mérite d’être étudiée. Repousser la fête d’une semaine ou quelques jours permettrait non seulement de libérer les énergies pour l’investiture, mais aussi d’inviter le nouveau Président, « l’enfant du pays », à venir célébrer sa victoire au milieu de ses frères à Grand-Popo lors d’une 105ème édition qui prendrait alors une dimension apothéotique.
La balle est désormais dans le camp du bureau fédéral. Sacrifier la tradition du calendrier pour sauver l’éclat de la fête, ou maintenir le cap au risque d’une célébration confidentielle ? Une chose est sûre : le « label » Nonvitcha est trop précieux pour être noyé dans le tumulte des fanfares présidentielles. La fraternité, c’est aussi savoir attendre le moment où tous les frères pourront être réunis. Au regard de l’importance historique de cette investiture pour le département du Mono, les peuples concernés devraient y réfléchir par deux fois.
Crédit: Lien source