Cameroun : les enfants handicapés, victimes silencieuses d’une exclusion persistante

Entre promesses légales et réalités sociales, la longue marginalisation des enfants handicapés, parler de l’enfance au Cameroun sans évoquer le sort des enfants handicapés revient à ignorer l’une des formes les plus profondes d’injustice sociale que connaît le pays. Malgré les engagements internationaux pris par l’État, malgré les textes législatifs adoptés depuis plusieurs décennies et malgré les discours officiels sur l’inclusion, des milliers d’enfants vivant avec un handicap continuent d’être exclus du système éducatif, marginalisés dans leurs communautés et privés de nombreuses opportunités fondamentales, soutient Charles Armel Mbatchou.

 

Lire ici sa sortie :

Cette situation n’est pas seulement une question de vulnérabilité sociale ; elle constitue une atteinte directe aux droits humains et à la dignité de l’enfant.

Une discrimination enracinée dans les mentalités

Au Cameroun, le handicap demeure encore entouré de nombreuses croyances traditionnelles et préjugés sociaux. Dans plusieurs communautés, la naissance d’un enfant handicapé est parfois interprétée comme une malédiction, une punition divine ou le résultat de pratiques mystiques.

Ces représentations négatives conduisent souvent à l’isolement des enfants concernés et de leurs familles. Certains parents préfèrent cacher leurs enfants au regard de la société afin d’éviter la stigmatisation, tandis que d’autres sont victimes de rejet familial ou communautaire.

Cette exclusion précoce prive l’enfant d’une socialisation normale et compromet son développement psychologique, émotionnel et intellectuel. Une chronologie révélatrice des engagements et des insuffisances

1989 : la Convention internationale des droits de l’enfant

L’adoption de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant marque une étape majeure dans la reconnaissance universelle des droits de tous les enfants, y compris ceux vivant avec un handicap.

1993 : ratification par le Cameroun

Le Cameroun ratifie la Convention et s’engage à garantir l’égalité des chances ainsi que la protection des enfants vulnérables.

2006 : adoption de la Convention relative aux droits des personnes handicapées

Les Nations unies franchissent un nouveau cap en consacrant le principe de l’inclusion et de la participation pleine et entière des personnes handicapées dans la société.

2010 : promulgation de la loi camerounaise sur la protection et la promotion des personnes handicapées

Cette loi constitue l’un des principaux instruments juridiques nationaux destinés à améliorer les conditions de vie des personnes handicapées. Elle prévoit notamment :

* l’accès à l’éducation ;

* l’accès aux soins ;

* la formation professionnelle ;

* la lutte contre les discriminations ;

* l’intégration sociale.

2018-2025 : persistance des obstacles

Malgré ce cadre juridique relativement avancé, les organisations de défense des droits humains continuent de signaler :

* le manque d’écoles inclusives ;

* l’insuffisance des infrastructures adaptées ;

* la faible disponibilité des enseignants spécialisés ;

* l’absence de statistiques fiables ;

* la précarité des familles concernées.

Le décalage entre les textes et leur application demeure considérable.

L’école : premier lieu d’exclusion

L’éducation constitue probablement le domaine où la marginalisation des enfants handicapés est la plus visible.

Dans de nombreuses localités, les établissements scolaires ne disposent ni de rampes d’accès, ni de sanitaires adaptés, ni d’équipements pédagogiques spécifiques. Les enfants malvoyants, malentendants ou présentant des handicaps moteurs rencontrent d’immenses difficultés pour suivre une scolarité normale.

À cela s’ajoute le manque criant de personnel formé à l’éducation inclusive. Beaucoup d’enseignants ne reçoivent aucune préparation spécifique leur permettant d’accompagner les élèves à besoins particuliers.

Conséquence : de nombreux enfants abandonnent l’école prématurément ou n’y accèdent jamais.

Cette exclusion éducative constitue ensuite un facteur majeur de pauvreté à l’âge adulte.

L’accès aux soins : un parcours semé d’obstacles

Les enfants handicapés et leurs familles doivent également affronter d’importantes difficultés dans l’accès aux services de santé.

Les centres spécialisés sont rares et essentiellement concentrés dans les grandes villes. Les coûts liés aux consultations, aux appareillages, aux séances de rééducation ou aux traitements spécialisés dépassent souvent les capacités financières des familles.

Dans les zones rurales, certaines familles parcourent plusieurs dizaines de kilomètres pour obtenir une prise en charge adaptée.

L’absence de couverture sociale généralisée aggrave davantage cette situation.

La pauvreté comme facteur aggravant

Le handicap et la pauvreté entretiennent un cercle vicieux.

Les familles confrontées au handicap d’un enfant supportent souvent des dépenses supplémentaires importantes tout en faisant face à une réduction de leurs revenus. Dans certains cas, un parent doit abandonner son activité professionnelle pour assurer une assistance permanente.

Cette précarité limite l’accès à l’éducation, aux soins et à l’accompagnement spécialisé.

L’enfant handicapé devient alors doublement victime : de son handicap et de la pauvreté qui l’entoure.

Une responsabilité collective

La marginalisation des enfants handicapés ne relève pas uniquement de la responsabilité de l’État.

Les collectivités territoriales, les établissements scolaires, les organisations de la société civile, les leaders religieux, les médias et les familles ont tous un rôle à jouer dans la construction d’une société plus inclusive.

Les médias, notamment, doivent contribuer à déconstruire les préjugés et à promouvoir une représentation digne et positive des personnes handicapées.

L’inclusion commence par le regard que la société porte sur la différence.

Des solutions existent

Pour mettre fin à cette exclusion persistante, plusieurs mesures apparaissent indispensables :

* renforcer l’application effective de la loi sur les personnes handicapées ;

* développer l’éducation inclusive sur l’ensemble du territoire ;

* former davantage d’enseignants spécialisés ;

* améliorer l’accessibilité des infrastructures publiques ;

* créer des mécanismes de soutien financier aux familles ;

* renforcer la collecte de données statistiques fiables ;

* sensibiliser les populations à la lutte contre les discriminations.

Ces actions ne relèvent pas de la charité mais de la justice sociale.

Le traitement réservé aux enfants handicapés constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs du niveau d’humanité d’une nation. Au Cameroun, les avancées juridiques enregistrées depuis plusieurs décennies demeurent insuffisantes tant que des milliers d’enfants continuent d’être exclus des écoles, des services de santé et de la vie sociale.

L’heure n’est plus aux déclarations de principe mais à l’action. Garantir aux enfants handicapés les mêmes droits, les mêmes chances et la même dignité que les autres enfants n’est pas un privilège ; c’est une obligation morale, sociale et républicaine.

 

Armel Mbatchou

Journaliste engagé, Analyste politique et chroniqueur

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