Cinéma: Intagrist el Ansari, réalisateur touareg «nostalgique d’un monde qui disparaît» – Invité culture
Quand les peuples disparaissent, leur parole demeure. Le film documentaire Ressacs : une histoire touarègue, qui sort ce 6 mai en salles, immortalise les récits, les légendes, et surtout le mode de vie des Touaregs. Le mode de vie de ce peuple nomade, en exil depuis les années 1980, est aujourd’hui menacé – par l’insécurité, par l’instabilité politique, par la sécheresse, par la sédentarisation. Peu à peu, les Touaregs voient leurs coutumes et leurs traditions s’effacer. Le réalisateur Intagrist el Ansari a choisi de les immortaliser avant qu’il ne soit trop tard.
RFI : Intagrist el Ansari, bonjour. Vous dévoilez un documentaire sur la communauté touareg et son histoire, intitulé Ressacs – c’est un mot qui désigne le roulement des vagues sur elles-mêmes. Pourquoi avoir choisi ce titre ?
Ce titre, pour moi, il résonne avec ce que les touaregs vivent, c’est-à-dire cet exil récurrent qu’ils vivent depuis une trentaine d’années maintenant, si ce n’est plus. Et, de manière métaphorique, symbolique, pour nous, la mer est une frontière infranchissable. Si on est à la mer, c’est qu’on ne peut pas aller plus loin.
Vous dites avoir fait ce film en raison d’une forme d’urgence, et vous le dédiez à votre fils. Avez-vous ressenti le besoin de transmettre quelque chose, avant qu’il ne soit trop tard ?
J’ai été marqué par ce monde nomade qui est en train de disparaître. Je suis un enfant du campement : jusqu’à la fin des années 1980, je n’ai connu que ce monde-là. J’ai donc une certaine nostalgie à le voir disparaître. Et il y avait aussi cette nécessité de le mettre à l’image. J’avais l’intention de mettre à l’écran cette génération de touaregs qui sont nés dans les années 1920-1930. Donc, à un moment donné, j’ai compris que j’avais un rôle de passeur entre cette génération et celle des enfants qui eux, ne le connaîtront pas. Je sais que mon fils, et de manière plus large, tous les enfants de cette génération qui sont nés en exil , dans un mode touareg dispersé, vont finir par se poser des questions sur qui ils sont. Sans avoir la prétention de répondre à cette question, le film donne des indications.
Le nomadisme est une dimension essentielle de la vie touarègue. Or, aujourd’hui, les touaregs sont soit obligés de s’installer dans des camps de réfugiés, soit ils s’installent en ville, à Tamanrasset par exemple. Est-il possible d’être touareg tout en étant sédentaire ?
A en croire mon ami Abdallah, de Tinariwen, qui est un des personnages de ce film, c’est non seulement possible, mais en plus, c’est clairement l’avenir des touaregs. Ce qui est évident, c’est que les touaregs ne pourront plus avoir ce rapport, dans leur majorité, avec le monde saharien. Mais les générations à venir continuent d’être qui ils sont. Ils sont reliés à un imaginaire, qui leur a été transmis. C’est assez étonnant d’ailleurs, parce que vous avez des jeunes enfants qui n’ont pas du tout connu ce monde-là, et, rien que par la musique, ils se revendiquent de ce monde qu’ils n’ont pas connu. Mais force est de constater que, de toute évidence, le monde touareg tel qu’il a été jusqu’à une période assez récente, au moins jusqu’aux années 80, tel que moi je l’ai connu, ne pourra plus perdurer sous cette forme-là. Et c’est regrettable.
Comment fait-on pour entretenir ce lien avec l’environnement, avec l’imaginaire, avec les mythes, quand on est coupé de ce mode de vie ?
Pour l’ancienne génération, c’est ce que je disais tout à l’heure, ils vivent et ils nagent complètement dans ce monde-là encore. Prenez ma mère : c’est une femme de plus de 85 ans aujourd’hui, et pour elle, la vie est toujours celle du campement, alors même qu’elle vit dans une grande ville. Donc ça montre la force de cet imaginaire.
Dans ce film, vous explorez aussi les raisons qui ont amené tous ces bouleversements. L’une d’entre elles étant la colonisation. De quelle manière a-t-elle progressivement dispersé la communauté touareg ?
Il y a une fracture du monde touareg. Le monde touareg du nord a été coupé du monde touareg du sud pendant la colonisation, parce qu’il y avait une nécessité de réorganiser l’Afrique, entre l’Afrique du nord et l’Afrique de l’ouest, pendant la conquête coloniale. Et cette fracture s’est aggravée avec la décolonisation, les tracés des frontières entre les pays nouvellement créés. Alors que cette génération d’anciens pensait que la décolonisation permettrait de reprendre les frontières de ce qu’était l’Afrique à la fin du 19e siècle, c’est-à-dire des communautés qui vivaient en coexistence.
Par ailleurs, avant l’arrivée des colons, la région était le théâtre d’un commerce transsaharien florissant, qui faisait la richesse de la communauté touareg. Pourquoi les colons ont-ils démantelé ce commerce ?
Pour une raison assez simple : le commerce transsaharien n’était pas en faveur du principal motif de la conquête coloniale, qui est avant tout une conquête pour les ressources. Il fallait donc couper ce qui faisait le lien entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.
Et puis il y a un autre facteur, la sécheresse. Comment impacte-t-elle le mode de vie traditionnel touareg ?
Le monde touareg, après cette grande épopée du commerce caravanier, a reposé essentiellement sur le monde animal, c’est-à-dire l’élevage. Or, la région du Sahel et du Sahara a été la première à être touchée de manière évidente par les changements climatiques. Surtout, et c’est là la conséquence majeure pour le monde touareg, les troupeaux ont été littéralement décimés. Sans troupeaux, on met les touaregs au chômage, puisqu’il n’y a plus besoin de suivre la transhumance.
A la fin du film, vous avez cette phrase, vous dites « les peuples disparaissent, leur légende reste ».Est-ce que ça signifie que pour vous, aujourd’hui, la communauté touareg est vouée à disparaître ou est-ce que c’est simplement le mode de vie traditionnel que vous pensez voué à disparaître ?
C’est une résonance aussi à la phrase qui est un peu plus loin, d’Ibrahim Al-Kouni, qui dit qu’après « la perte de la souveraineté, la perte du royaume », c’est le chant – donc l’imaginaire – qui prend le relais d’une certaine façon et qui continue à nous relier à ce que nous sommes. Pour moi, « le monde touareg disparaît, mais la légende reste », c’est une façon de dire à mon fils et à cette génération que même si le monde touareg n’existe plus sous la forme physique nomade, il continuera encore peut-être à subsister dans vos esprits.
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