COLD CASE. Les abattoirs du Sud Basse-Terre 2/5 : la bascule vers Gourbeyre

Victorin Lurel connaît bien le monde agricole. Le nouveau président du Conseil Régional, qui a remporté les élections du 2 avril 2004, a occupé les fonctions de directeur de la Chambre d’Agriculture de la Guadeloupe de juin 1981 à juin 1993. « L’abattoir n’était pas un sujet politique« , assure-t-il aujourd’hui, « il ne figurait pas dans notre programme« . L’un de ses frères, Guy Lurel, est éleveur porcin et dirige son propre abattoir, à Sainte Rose, dans le nord de la Basse-Terre.

Des éleveurs baladés sur fonds de querelles politiques

Les professionnels sont partagés. Dans une note datée de novembre 2004, l’établissement de l’élevage écrit que « l’abattoir de Baillif ne présente pas d’intérêt majeur pour la filière bovine et porcine de la Basse-Terre« . « L’essentiel des cheptels étant situé en Grande Terre et dans le Nord Basse-Terre« , pour cette entité. L’EDE préconise d’optimiser l’abattoir du Moule.

Les bouchers du Sud Basse-Terre, eux, n’en démordent pas. Ils iront jusqu’à bloquer les accès du Conseil régional, pour exiger la réouverture de Baillif.

Appelé à participer au financement du projet défendu par Marie-Lucile Breslau, Victorin Lurel exige en retour que le Conseil Régional soit maître d’ouvrage. « On a eu une grosse engueulade avec Victorin Lurel« , se souvient l’ancienne présidente du Syndicat mixte intercommunal de l’abattoir régional de la Basse-Terre (SMIARBT) qui, à défaut, propose la réouverture a minima de l’abattoir de Baillif.

Cette proposition a été rejetée par le ministère de l’Agriculture. Dans un courrier en date du 2 juin 2005, l’administration parisienne rappelle qu’il ne peut être « toléré que cet abattoir reprenne son activité, même partiellement, sans avoir au préalable subi une totale remise aux normes« . Et, pour éviter tout retour en arrière, il est demandé au préfet Paul Girot de Langlade de suspendre l’agrément sanitaire de l’abattoir et de rappeler aux parties que la rénovation de ce dernier doit « impérativement commencer dans les meilleurs délais« .

En attendant un hypothétique démarrage des travaux, les éleveurs et les bouchers du Sud Basse-Terre sont désormais contraints de se déplacer jusqu’à l’abattoir départemental du Moule, soit 160 km l’aller-retour, pour déposer leurs bêtes et récupérer leurs carcasses. Pour éviter le déplacement, certains choisissent d’abattre leurs animaux « sous le manguier« .

« Beaucoup de gens ont compris très vite que l’abattage clandestin leur permettait d’économiser jusqu’à 300 euros par tête de bétail. Pas de transport, pas de test ESB pour la vache folle. Et, en plus, ils pouvaient également récupérer tous les abats. »

Claudin Ramassamy, boucher à Saint-Claude (extrait d’un reportage télé de RFO Guadeloupe – 12 juillet 2005)

Naissance du projet gourbeyrien

Victorin Lurel propose alors la construction d’un nouvel abattoir dans la commune de Gourbeyre, à la condition que le Conseil régional dispose de la maîtrise d’ouvrage. « Le syndicat mixte était en faillite, aucune des 9 communes adhérentes ne voulait remettre de l’argent« , rappelle Victorin Lurel. La collectivité est propriétaire d’une zone foncière de 19 hectares dans la zone de Galéan, acquise quelques années plus tôt pour accueillir la zone logistique du port de Basse-Terre.

« Le projet de Marie-Lucile Breslau ne pouvait aboutir. On ne pouvait pas reconstruire à Baillif. La réglementation imposait une distance minimum de 100 mètres entre le nouvel équipement et les riverains. Et ces derniers, excédés par la présence permanente des mouches, du temps de l’ancien abattoir, étaient plus qu’opposés au projet. »

Victorin Lurel, ancien président du Conseil régional de la Guadeloupe

Pour autant, Marie-Lucile Breslau maintient son projet de réhabilitation, désormais réévalué à 3,3 millions d’euros. À la veille du déplacement de Dominique Bussereau en Guadeloupe, les 19 et 20 juillet 2006, la Préfecture met en garde le ministre de l’Agriculture et de la Pêche.

« L’installation d’un second abattoir multi-espèces est un sujet politiquement très sensible, traduisant un véritable conflit entre la Région et le maire de Baillif, Mme Breslau, soutenue par l’ancien exécutif régional (…). Les professionnels sont tous en faveur d’un second abattoir et ont accepté le projet de Gourbeyre, à défaut de celui de Baillif, mais qu’ils ne s’investissent aucunement et attendent que les collectivités leur donnent un abattoir clé en main et à leur porte. »

Extraits de la note de la préfecture (juillet 2006).

« Moi, j’étais opposé au projet de Galéan. J’ai dit à mon frangin : c’est une connerie, ne fais pas ça. C’était un non-sens économique, l’essentiel des bovins provenait de la Grande Terre (…). En retour, il m’engueulait, en m’accusant de faire le jeu de Lucette Michaux Chevry, son adversaire politique. »

Guy Lurel, éleveur, propriétaire d’un abattoir pour porcins dans le Nord Basse-Terre… et frère de Victorin Lurel.

Le 16 mars 2008, la sénatrice Lucette Michaux Chevry remporte la mairie de Basse-Terre, puis s’empare dans la foulée de la présidence de la Communauté des communes du Sud Basse-Terre.

L’heure de la revanche a sonné…

À LIRE AUSSI : Le volet 1 de notre enquête consacrée aux abattoirs du Sud Basse-Terre.

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