Colocation à 30, 40 ou 50 ans | Les nouveaux colocs

La colocation n’est plus réservée aux étudiants ou aux jeunes adultes. À Montréal, des gens de 30, 40 ou 50 ans choisissent désormais de partager un logement pour réduire leurs dépenses, briser la solitude ou retrouver un sentiment de communauté. Pour certains, il s’agit d’une solution temporaire. Pour d’autres, d’un véritable mode de vie.

À 56 ans, Caroline Chaussée partage sa maison d’Ahuntsic avec son conjoint… et son ex.

Le scénario semble improbable. Pourtant, la formule fonctionne depuis plusieurs années.

Si on n’habitait pas ensemble, on serait dans de petits trois et demie chacun de notre côté. Là, on a une cour, de l’espace, une auto, ça nous permet de voyager, d’aller au resto. On a une meilleure qualité de vie.

Caroline Chaussée, 56 ans

Avec son conjoint, Romuald Lecomte, 62 ans, et son ex-conjoint, Christian Bertrand, 63 ans, aujourd’hui retraité, Caroline Chaussée a créé une colocation à sa manière. Chacun contribue aux dépenses communes selon un montant fixe qui inclut le logement, l’épicerie, les assurances et même l’utilisation de la voiture.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Caroline Chaussée partage sa maison avec son conjoint, Romuald Lecomte (à droite), et son ex, Christian Bertrand (à gauche).

« Je ne fais pas de profit avec ça », précise-t-elle.

Au quotidien, la cohabitation repose sur une bonne dose de communication et sur une certaine complémentarité. « Romuald cuisine, mais ne fait pas la vaisselle. Moi, je fais la vaisselle », lance-t-elle en riant.

Comme dans toutes les relations, des problèmes surgissent. « Des fois, on se tape sur les nerfs. Mais on se parle. On va marcher. Il faut être capable de nommer les malentendus. »

Au-delà des économies, Caroline Chaussée apprécie la vie sociale qui vient avec cette façon de vivre. « On est des épicuriens, on a un réseau d’amis commun, une belle complicité, note la mère de deux grands enfants de 23 et 27 ans. On s’aide beaucoup », raconte celle qui travaille dans le milieu communautaire.

Connexion et entraide

Cette recherche de lien revient chez plusieurs fervents de colocation. « Je ne veux pas finir seule et isolée », dit Amélie Goyette, 35 ans, qui vit actuellement avec deux colocataires sur la Rive-Sud de Montréal.

Après avoir eu « une vingtaine de colocs » au fil des années, elle considère aujourd’hui la colocation comme un véritable mode de vie.

On fête ensemble le jour de l’An, la Saint-Jean, les anniversaires. Il y a un esprit de communauté et c’est ce que j’apprécie.

Amélie Goyette, 35 ans

Même chose pour Jean Cassagne, 36 ans, arrivé à Montréal en 2018. Loin de sa famille, il a rapidement réalisé que vivre seul accentuait le sentiment d’isolement.

« L’hiver, seul, en télétravail, ça peut devenir lourd, indique-t-il. J’aime le côté auberge espagnole. Il y a de la vie dans l’appartement. »

Prix des loyers et qualité de vie

L’aspect financier demeure omniprésent lorsqu’on parle à ces adeptes de la colocation. « Vivre seul, c’est rendu un gros luxe », résume Carl Erik Godard, 33 ans, col bleu à la Ville de Montréal.

Après avoir payé 950 $ par mois pour un trois et demie mal chauffé à Laval dans lequel « il faisait 14 degrés en février et il pleuvait dans [sa] chambre », il partage aujourd’hui un cinq et demie à Montréal avec un ami de longue date.

Sa part du loyer : 667,50 $, chauffage inclus.

« La différence de qualité de vie est énorme », dit-il.

Même constat chez Amandine Bouvier, 36 ans, éducatrice en CPE, qui s’apprête à retourner en colocation après une séparation.

« Je voulais d’abord vivre seule pour retrouver mes repères, mais maintenant, je me sens prête. Et vu le prix des logements… », laisse-t-elle tomber.

Une tendance à la hausse

Pour elle, le choix du colocataire est crucial : même rythme de vie, habitudes compatibles, stabilité. « J’aime bien vivre avec quelqu’un qui a déjà eu des colocs, c’est souvent plus simple. »

Depuis 20 ans, la colocation est le type de ménage qui a augmenté le plus rapidement au pays, avec une hausse de 54 % entre 2001 et 2021, selon Statistique Canada.

Pour Madeleine Pastinelli, professeure titulaire en sociologie à l’Université Laval et autrice de Seul et avec l’autre : la vie en colocation dans un quartier populaire de Québec, cette popularité reflète aussi une transformation des relations sociales.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Madeleine Pastinelli, professeure titulaire en sociologie à l’Université Laval et autrice de Seul et avec l’autre : la vie en colocation dans un quartier populaire de Québec

« Le cadre social a changé : le partage du quotidien ne se fait plus seulement en couple ou en famille. La colocation permet de vivre différemment », observe-t-elle.

Réseau et communauté

Derrière ces arrangements résidentiels se cachent aussi de nouvelles conceptions des relations humaines.

Pierre*, 46 ans, partage son appartement près du parc Molson depuis des années avec différents colocataires. Il explique la popularité de la colocation entre autres par « l’explosion des types de relations ».

Ce ne sont plus seulement les relations amoureuses qui comptent dans la vie. On valorise davantage l’amitié, le réseau et la communauté.

Pierre, 46 ans

Il apprécie particulièrement le partage de ressources et la camaraderie. « Quand quelqu’un s’occupe de ton chat pendant que tu pars quelques jours, quand on s’entraide naturellement, ça facilite le quotidien. »

Comme plusieurs autres, il insiste sur l’importance d’établir des règles claires et de choisir des personnes ayant des modes de vie compatibles. « Les “check-in”, ça aide, dit-il. Toutes les six ou huit semaines, on se demande ce qui va bien et ce qui va moins bien. On s’ajuste. »

Malgré les défis liés à la promiscuité ou au manque d’intimité, une chose ressort : pour plusieurs adultes, la colocation n’est plus perçue comme une solution de passage. « J’ai l’impression que la colocation était vue, dans les années 1990, comme une période transitoire, quelque chose de temporaire. Aujourd’hui, cela peut être une situation durable », note Madeleine Pastinelli.

« Le monde idéal pour moi, c’est ça, résume Amélie Goyette. Je ne changerais rien. »

* Pierre a témoigné sous le couvert de l’anonymat puisque son propriétaire ignore qu’il a un colocataire.

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