La Côte d’Ivoire célèbre, ce 7 août 2026, le 66e anniversaire de son indépendance dans un momentum économique singulier. « Notre pays a su maintenir sa trajectoire de développement. Notre économie reste dynamique, avec l’un des taux de croissance annuels les plus élevés de la région et du monde », a déclaré, jeudi 6 août, le président Alassane Ouattara dans sa traditionnelle adresse à la Nation.
Cette année, les célébrations officielles ont pour épicentre Yopougon, bouillonnante périphérie abidjanaise elle-même gagnée par la fièvre des infrastructures. Un choix presque symbolique. Car, derrière la Côte d’Ivoire des ponts, des échangeurs, des centrales électriques, des autoroutes et des tours, se joue désormais une question plus complexe : comment convertir l’accumulation de capital physique en transformation structurelle et, surtout, en prospérité suffisamment diffuse ?
À 66 ans, l’économie ivoirienne semble avoir renoué, à sa manière, avec un vieux logiciel que les puristes qualifieraient de keynésianisme développementiste : l’État investit massivement, équipe le territoire, améliore la connectivité, utilise la commande publique comme accélérateur et espère que l’investissement privé prendra progressivement le relais. Ce modèle n’est d’ailleurs pas sans rappeler, toutes proportions gardées, certaines séquences de décollage observées au Maroc ou, plus loin, dans l’Inde des infrastructures, où la dépense d’équipement précède et accompagne la densification du tissu productif.
Le chiffre résume l’ambition. Le Plan national de développement 2026-2030 prévoit 114 838,5 milliards de FCFA d’investissements, soit environ 209 milliards de dollars. Plus significatif encore : 70,2 % de cette enveloppe doit provenir du secteur privé. L’investissement privé devrait passer de 16,9 % du PIB à 24,9 % en 2030, tandis que les investissements directs étrangers sont attendus autour de 3,3 % du PIB. Le cadrage officiel du PND repose sur une croissance moyenne de 7,2 % sur la période.
Autrement dit, l’État ivoirien ne veut plus seulement construire ; il veut « crowd-in » le capital privé. Du Keynes, certes, mais mâtiné de politique de l’offre.
Le pari de l’accumulation
Le contraste avec plusieurs économies africaines est intéressant. Selon les projections du FMI pour 2026, le Maroc devrait croître de 4,9 %, le Kenya de 4,5 % et le Nigeria d’un peu plus de 4 %, alors que la Côte d’Ivoire reste installée autour de la barre des 6 % et vise davantage à moyen terme. La comparaison avec l’Inde est encore plus stimulante : le géant asiatique demeure l’une des grandes économies les plus dynamiques au monde, avec une croissance située autour de 6 %.
Évidemment, Abidjan n’est ni Rabat, ni Nairobi, encore moins New Delhi. Le Maroc dispose d’une industrie automobile et aéronautique profondément intégrée aux chaînes de valeur européennes ; le Kenya a construit un écosystème technologique et financier qui lui vaut son surnom de « Silicon Savannah » ; le Nigeria possède la profondeur d’un marché de plus de 200 millions d’habitants et une puissance entrepreneuriale sans équivalent en Afrique de l’Ouest ; l’Inde, enfin, dispose d’une industrie, d’une base technologique et d’un réservoir de compétences incomparablement plus vastes.
C’est précisément là que se situe la prochaine frontière ivoirienne : passer d’une économie de croissance à une économie de puissance productive.
Le modèle commence toutefois à changer de nature. Pendant longtemps, le miracle ivoirien reposait principalement sur le cacao, le café, l’hévéa, l’huile de palme et, plus récemment, l’anacarde. Désormais, une seconde économie se dessine sous terre et au large des côtes.
Après le cacao, le pétrole et l’or ?
La découverte du champ pétrolier Baleine en 2021 avait déjà modifié les perspectives énergétiques du pays. Celle de Calao en 2024, puis les nouveaux résultats d’exploration, ont renforcé cette nouvelle donne. En février 2026, Eni a annoncé une nouvelle découverte majeure de gaz et de condensats à Calao South. Les ressources potentielles annoncées atteignent jusqu’à 5 000 milliards de pieds cubes de gaz et 450 millions de barils de condensats, soit un équivalent d’environ 1,4 milliard de barils de pétrole. Baleine, de son côté, pourrait atteindre à terme une production de 150 000 barils de pétrole et 200 millions de pieds cubes de gaz par jour.
Le sous-sol continental commence lui aussi à parler. Dans l’or, les découvertes et investissements se multiplient. Le gisement de Doropo est évalué à plus de 100 tonnes d’or, tandis que la mine de Lafigué, entrée en production en 2024 après quelque 250 milliards de FCFA d’investissement, vise environ 200 000 onces annuelles. La Côte d’Ivoire affiche désormais l’ambition de porter sa production aurifère à 100 tonnes par an dans les prochaines années.
Le pays qui fut essentiellement une puissance agricole est donc en train d’acquérir les attributs d’une économie agricole, minière, pétrolière et industrielle. C’est potentiellement un changement de matrice.
Mais la vraie question n’est pas de savoir combien de barils ou de tonnes d’or sortiront du sous-sol ivoirien. Elle est de savoir combien de valeur ajoutée restera en Côte d’Ivoire.
Le cajou comme laboratoire industriel
Le cas de l’anacarde est à cet égard emblématique. Premier producteur mondial de noix de cajou brutes, le pays s’est longtemps contenté d’expédier sa matière première vers l’Asie, notamment vers le Vietnam et l’Inde, avant de racheter indirectement une partie de la valeur ajoutée sous forme de produits transformés.
Cette aberration économique commence à être corrigée. La Côte d’Ivoire accélère la transformation locale et la Banque mondiale relève désormais que les exportations de produits transformés de cajou ont dépassé 330 000 tonnes.
Le symbole est puissant. La doctrine industrielle ivoirienne peut tenir en une phrase : exporter moins de fèves, de noix et de minerai brut ; exporter davantage de chocolat, d’amandes transformées, de produits pétroliers raffinés et, demain, de produits issus d’une métallurgie locale.
C’est exactement le chemin suivi, avec des variantes, par les grandes économies émergentes. L’Inde n’est pas devenue une puissance économique en exportant du coton brut, mais en développant le textile, la pharmacie, l’automobile, les services informatiques et désormais l’électronique. Le Maroc ne s’est pas contenté d’extraire le phosphate : il a construit autour de cette ressource un géant industriel, OCP, puis développé l’automobile, l’aéronautique et des écosystèmes exportateurs. Le Kenya tente de faire de ses services financiers, de sa logistique et de sa technologie des avantages comparatifs. Même le Nigeria, malgré ses contradictions, cherche avec la raffinerie Dangote à sortir du paradoxe historique d’un grand producteur de brut importateur de carburants.
La Côte d’Ivoire semble vouloir éviter ce dernier piège.
La deuxième raffinerie, ou l’ambition du hub énergétique
Le projet d’une deuxième raffinerie constitue probablement l’une des pièces les plus ambitieuses de cette stratégie. Les autorités ont confirmé le projet d’une unité d’une capacité d’environ 170 000 barils par jour, qui serait implantée à San Pedro, contre une capacité sensiblement inférieure pour l’actuelle SIR. L’objectif affiché est de faire de la Côte d’Ivoire un exportateur net de produits pétroliers à l’horizon 2030 et un hub énergétique régional.
Les estimations financières varient selon les configurations du projet, mais les montants évoqués se situent entre 5,1 et 7 milliards de dollars. Un protocole d’accord avait notamment été conclu avec l’américain Yaatra Ventures.
La logique est implacable : produire du pétrole pour exporter du brut et importer des produits raffinés serait une version énergétique de l’ancien modèle colonial d’extraction. Produire, raffiner, stocker, transporter et exporter depuis le territoire national change radicalement le multiplicateur économique de la ressource.
C’est encore du keynésianisme développementiste : créer l’infrastructure lourde autour de laquelle viennent ensuite s’agréger les investissements privés.
Des autoroutes aux stades : l’État bâtisseur
Cette philosophie de l’investissement dépasse largement les hydrocarbures. La Côte d’Ivoire a consacré plus de 500 milliards de FCFA à la construction et à la rénovation des infrastructures nécessaires à la CAN 2023 : quatre nouveaux grands stades, deux enceintes rénovées, des terrains d’entraînement, des routes et des équipements connexes. Le mouvement se poursuit avec de nouveaux projets d’infrastructures sportives et de proximité à travers le territoire.
Il ne s’agit plus simplement de football. L’ambition affichée est de transformer l’infrastructure sportive en actif économique : événements internationaux, tourisme sportif, spectacles, sponsoring, formation, académies et économie des loisirs.
C’est ici que le débat devient intéressant. Un stade n’est productif que s’il vit après son inauguration. Une autoroute n’est véritablement rentable socialement que si elle fluidifie une chaîne de valeur. Un port n’est un multiplicateur de richesse que s’il favorise l’industrialisation de son hinterland. Et un gratte-ciel, fût-il spectaculaire, ne constitue pas à lui seul une politique économique.
La Côte d’Ivoire devra donc désormais réussir l’économie de ses infrastructures, après avoir réussi leur construction.
Le piège du béton
Car derrière le spectaculaire boom économique, les ponts, les autoroutes, les échangeurs et cette Tour F appelée à dépasser les 400 mètres dans le ciel d’Abidjan, les contrastes sociaux demeurent.
Il serait cependant inexact de parler d’une pauvreté « stationnaire au-dessus de 40 % ». Sur le temps long, elle a reculé. Le problème ivoirien est désormais plus subtil : celui de la vitesse et de la qualité du ruissellement, de la persistance de fortes disparités territoriales et de l’écart entre croissance macroéconomique et perception microéconomique.
Le président Ouattara l’a lui-même résumé dans son discours : « la performance n’a de sens que si elle améliore concrètement la vie de nos concitoyens ».
Voilà probablement la phrase économique la plus importante de ce 66e anniversaire.
Car le défi n’est plus uniquement le taux de croissance. Avec une économie qui progresse régulièrement autour de 6 %, la Côte d’Ivoire a déjà démontré sa capacité à fabriquer du PIB. Le défi est maintenant de fabriquer suffisamment d’emplois productifs, de revenus, de qualifications et de mobilité sociale.
La démographie rend l’équation plus difficile encore. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes arrivent sur le marché du travail. Pour eux, le taux de croissance publié dans les tableaux du FMI importe moins que la probabilité de trouver un emploi suffisamment rémunérateur.
D’où les priorités annoncées : eau potable, électricité, santé, éducation, logement, services publics, emploi et pouvoir d’achat.
Le benchmark marocain
À cet égard, le Maroc constitue peut-être un benchmark plus pertinent que le Nigeria.
La différence entre une économie à revenu intermédiaire et une économie réellement émergente tient moins à la quantité de béton coulée qu’à ce qui circule dessus : marchandises, technologie, compétences et capital.
Le Maroc a progressivement relié Tanger Med aux usines automobiles, les infrastructures énergétiques à l’industrie, les universités aux métiers mondiaux et la diplomatie économique aux champions nationaux. La Côte d’Ivoire devra construire ses propres équivalents.
Le pétrole devra engendrer une industrie pétrochimique. Le gaz devra fournir une énergie compétitive aux industriels. Le cacao devra alimenter une industrie chocolatière. Le cajou devra être transformé localement. L’or devra favoriser l’émergence de services miniers, financiers et logistiques. Les ports d’Abidjan et de San Pedro devront irriguer des corridors industriels régionaux.
C’est à cette condition que l’accumulation de capital physique deviendra accumulation de capital productif.
2030, le vrai rendez-vous
Le PND 2026-2030 fixe précisément cette échéance. Avec 114 838,5 milliards de FCFA d’investissements, dont plus de 80 000 milliards attendus du privé, la Côte d’Ivoire joue probablement la séquence économique la plus ambitieuse depuis les grands programmes d’investissement des premières décennies de l’indépendance.
Le parallèle historique est tentant.
Sous Félix Houphouët-Boigny, l’État construisait routes, barrages, écoles, ports et entreprises publiques pour accompagner le « miracle ivoirien ». Six décennies plus tard, le vocabulaire a changé : PPP, fonds souverain, IDE, chaînes de valeur, contenu local, industrialisation, corridors logistiques, transformation structurelle. Mais la philosophie conserve une filiation : l’État aménage le terrain pour provoquer l’investissement et accélérer le développement.
Un keynésianisme tropical nouvelle génération, en quelque sorte.
À la différence près que l’État ne peut plus être seul à la manœuvre. Avec 70,2 % des investissements du PND attendus du secteur privé, le modèle ivoirien cherche précisément à organiser la bascule d’un État bâtisseur vers un État catalyseur.
C’est là que commence véritablement le match avec les émergents.
À 66 ans, la Côte d’Ivoire possède des fondamentaux que peu de pays de son environnement régional peuvent aligner simultanément : une agriculture exportatrice puissante, deux grands ports, une place financière régionale, un secteur bancaire dense, une monnaie relativement stable, des infrastructures en expansion, des ressources minières croissantes et, désormais, une nouvelle frontière pétrolière et gazière.
Elle dispose aussi d’un avantage géographique considérable : Abidjan peut devenir simultanément une porte maritime, financière, énergétique et industrielle pour un hinterland ouest-africain de plusieurs centaines de millions de consommateurs.
Mais les émergents enseignent une dernière leçon : on ne devient pas émergent parce que le PIB croît vite ; on le devient lorsque la structure même du PIB change.
La prochaine décennie dira donc si les ponts, les tours, les mines, les champs pétroliers, les raffineries, les usines de cajou, les centrales et les infrastructures sportives auront constitué une impressionnante parenthèse d’investissement ou les fondations d’une véritable puissance productive.
C’est peut-être cela, finalement, le défi du keynésianisme développementiste ivoirien : faire en sorte qu’après avoir transformé le paysage, le capital transforme durablement la société.
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