Côte d’Ivoire : « Les partis politiques sont complices de la désacralisation de la parole publique de leurs leaders » (Sociologue)


Le Dr Kamenan Arthur Yobouet, sociologue du politique, propose une lecture critique des dynamiques internes du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) à la lumière de son premier congrès ordinaire. À travers son analyse, il interroge les implications politiques et symboliques des décisions prises, notamment la reconduction des figures charismatiques, et met en évidence les effets de ces pratiques sur la crédibilité de la parole publique en contexte partisan. Son approche met en perspective les enjeux de leadership, de discipline politique et de transformation des imaginaires démocratiques en Côte d’Ivoire.

Le Parti des Peuples Africains de Côte d’Ivoire (PPA-CI) a tenu son premier congrès ordinaire les 14 et 15 mai 2026 au Palais de la Culture de Treichville. Trois décisions majeures ont été arrêtées ; la reconduction de Laurent Gbagbo à la présidence du parti ; la radiation pour certains, et la suspension pour d’autres personnalités présentées comme indisciplinées. Ces décisions renforcent, d’une part, la dynamique interne autour du mythe « Laurent Gbagbo  ou rien » et, désacralisent, d’autre part, la parole donnée de bonne foi.

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Le mythe « Gbagbo Ou Rien » se renforce

Le concept « Gbagbo ou rien (GOR) » promu par ses partisans au lendemain de la crise postélectorale de 2011 contient une ligne radicale claire : Gbagbo est conçu comme le seul ayant toute la légitimité et le charisme pour diriger non seulement la Côte d’Ivoire mais aussi le FPI historique puis le PPA-CI. Et par ricochet, toute la gauche ivoirienne. Cette manière de le construire comme étant irremplaçable eu pour conséquence l’émiettement de la gauche ivoirienne. Dans cette dynamique, tous ceux qui ont tentés d’exister politiquement en dehors de Laurent Gbagbo ont été la cible de leurs propres camarades de lutte. L’on peut citer Mamadou Koulibaly, Pascal Affi N’Guessan, Simone Ehivet Gbagbo, Charles Blé Goudé et Ahoua Don Mello. Ces derniers ont pu être traité de « traite ayant trahir la lutte pour l’émancipation du peuple ivoirien ».

Ce mythe continue d’étouffer, d’éjecter et de fragiliser toute remise en cause de la légitimité des décisions de Laurent Gbagbo, tant au sein du PPA-CI que sur le champ politique ivoirien. Ce faisant, il construit Laurent Gbagbo comme étant toujours doté de toutes ses capacités de combattant infatigable, prêt à continuer la lutte d’hier en dépit des nouvelles contraintes physiques et dynamiques sociales qui structurent le champ géopolitique africain. La reconduction des leaders charismatiques ou la désacralisation de la parole donnée de bonne foi

Dans l’imaginaire populaire, Laurent Gbagbo est construit comme étant le père de la gauche ivoirienne. En le reconduisant à la tête du PPA-CI après qu’il ait annoncé son intention de se retirer de la gestion des affaires du parti, les congressistes du Palais de la Culture ont renforcé une conviction activée par leur adversaire politique, le RHDP, c’est-àdire « le devoir peut parfois transcender la parole donnée de bonne foi ».

En contraignant leurs leaders respectifs à revenir sur « leurs paroles données de bonne foi » en public, les partis politiques se rendent complices de la désacralisation de la parole publique de leurs leaders respectifs. En effet, la parole humaine est sacrée. Elle est divinement chargée, socialement construite et historiquement située et politiquement orientée. Lorsqu’une personnalité publique honore sa parole, elle renforce sa légitimité sociale, enracine son ancrage historique et crédibilise l’institution qu’elle incarne, dirige et représente. A contrario, la remise en cause de sa parole  donnée en public, peu importe les référents idéologiques mobilisés à cet effet, affaiblit la confiance placée dans sa représentativité du peuple.

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En revenant sur leurs paroles données de bonne foi, les leaders charismatiques ont ainsi mis le sceau à la désacralisation de la parole donnée en public avec toutes les conséquences que cela induit : affaiblissement du sentiment d’appartenance à la nation au profit de la politisation de la chose publique.

Dr Kamenan Arthur Yobouet

Sociologue du Politiquehttps://afriksoir.net/cote-divoire-le-rhdp-lance-une-vaste-operation-de-renouvellement-de-ses-secretaires-departementaux/

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