Du cirque pour exprimer l’indicible, les violences jihadistes contre les enfants burkinabè : Actualités
Dans une salle de spectacle d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, quatre circassiens venus du Burkina Faso voisin enchaînent acrobaties haletantes et danses pour dénoncer « avec le corps » ce qui est trop douloureux à décrire: la souffrance des enfants de leur pays, victimes collatérales d’une décennie de violences jihadistes.
« Souffle », le nom de leur création, « c’est la vie », et « quand on parle de la vie, on parle de l’espoir, et l’espoir c’est les enfants », explique Jean Adolphe Sanou, 31 ans, chorégraphe de la compagnie Dafra Cirque.
Au Burkina Faso, des milliers d’enfants sont tués, enlevés, utilisés, recrutés et parfois agressés sexuellement par les groupes armés jihadistes, selon les Nations unies.
L’armée burkinabè et ses supplétifs civils, les volontaires pour la défense de la patrie (VDP), sont aussi régulièrement accusés d’exactions. Selon l’ONG Human Rights Watch, en deux ans et demi, l’armée et les VDP ont tué deux fois plus de civils, dont des enfants, qu’un groupe armé affilié à Al-Qaïda, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM ou GSIM).
La troupe ne s’est pas exprimée sur cet aspect du sujet, délicat dans un pays dirigé par une junte, issue d’un coup d’État militaire perpétré en septembre 2022, qui réprime les voix dissidentes.
Pendant près d’une heure, les quatre hommes ont incarné chacun plusieurs personnages et exprimé la violence, le désespoir, la résistance et la candeur de l’enfance devant plusieurs centaines de spectateurs mi-avril à Abidjan à l’occasion d’un festival international, le Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan (MASA).
Dans une scène touchante après une attaque jihadiste mimée, les circassiens interprètent des enfants surpris en découvrant des munitions par terre, représentées par des quilles, avec lesquelles ils commencent à jongler. Plus tard, un membre de la troupe se met dans la peau d’un enfant éprouvé, pris par la folie. Il enchaîne pirouettes, pas chaloupés et sauts périlleux.
Le cirque est un art qui « permet de réunir le maximum de gens » car il « attire par tout ce qui est prouesse, beauté, fluidité dans le mouvement », estime le directeur artistique de la troupe, Moustapha Konaté, 30 ans.
La danse peut aussi « être le canal le plus facile pour nous, les artistes », pour « parler d’un sujet », explique-t-il.
– Toute la troupe « impactée » –
Si la troupe s’exprime avec le corps, M. Konaté l’énonce formellement: la compagnie « prend position contre l’implication des enfants dans les guerres et contre les violences » qui leur sont faites.
Les enfants sont les plus touchés par l’intensification des violences au Burkina, estimait un rapport des Nations unies publié en 2025, qui précisait que plus de 2.200 d’entre eux avaient subi des « violations graves » – meurtres, mutilations, enlèvements, recrutement, utilisation et violences sexuelles étant les plus fréquentes – entre 2022 et 2024, la plupart attribuées aux groupes jihadistes.
Le spectacle s’inspire aussi du vécu des artistes, installés à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du Burkina. Parmi « les membres de l’équipe, tout le monde a été impacté » par les violences jihadistes, témoigne Moustapha Konaté. « Les membres de certaines familles, proches ou éloignés, ont été touchés par le terrorisme ».
A Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso, la création a eu du succès. « Beaucoup ne connaissaient pas le cirque », alors « voir du cirque mêlé à de la danse (…) du théâtre, de la jonglerie, qui raconte une histoire, c’était nouveau pour eux », rapporte Moustapha Konaté.
A Abidjan, une fois le spectacle terminé, la salle vidée de son public et la lumière allumée, Yéli Gnougoh Coulibaly, spectatrice de 21 ans, est repartie touchée.
« C’est utile que des artistes fassent des spectacles sur les violences terroristes au Burkina », dit-elle. « Je dirais que c’est un peu plus subtil » et « moins choquant par rapport aux informations, parce qu’à la télé (…) ça fait peur ».
La Côte d’Ivoire partage une frontière avec le Burkina Faso. Après avoir été touchée à plusieurs reprises par les violences jihadistes, elle reste la cible de cette menace mais parvient à la contenir.
Le Burkina est dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, qui assure lutter contre ces violences mais n’arrive pas à les endiguer.
Plusieurs milliers de civils et de militaires ont été tués dans ce pays par des groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique.
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