« À Butembo, en République démocratique du Congo (RDC) , deux cas d’Ebola ont été confirmés ces derniers jours. Mais ici, convaincre la population est presque aussi difficile que de lutter contre le virus.
Dans le Nord-Kivu, les habitants vivent depuis des années au rythme des attaques de groupes armés. Beaucoup ont davantage peur des machettes que de la maladie. Ces cas sont venus de Bunia, la capitale de la province voisine d’Ituri, là où le premier décès de cette nouvelle épidémie a été constaté, le 27 avril 2026. Nous avons un centre d’isolement prêt pour traiter les patients mais briser la chaîne de contamination reste notre meilleure défense. Le territoire du Nord-Kivu est organisé autour des deux villes de Butembo et de Beni, plus d’un million d’habitants chacune. La plus grande partie de la région se compose de villages.
L’insécurité y est tellement forte que les habitants fuient vers les villes. Mais les infrastructures ne suivent pas. À Butembo par exemple, qui est située en pleine forêt tropicale, l’eau est difficile à trouver, car le réseau est déficient. Or le lavage fréquent des mains fait partie des gestes barrières les plus efficaces contre Ebola. Nous devons donc installer des points d’eau là où les personnes se rassemblent : dans les boutiques, dans les parcelles villageoises, dans les écoles et dans les églises et les approvisionner. Mais avec les crises humanitaire et sécuritaire que traverse notre région, tous les produits et matériels médicaux sont importés : les seaux, le savon, les jerricans… Même ces équipements de base manquent parfois. Et l’aide humanitaire n’est pas encore arrivée.
La population vit dans une guerre civile permanente depuis des décennies et cela brouille sa perception de l’épidémie. Des rumeurs mettent en cause son importance, voire sa réalité. Lors des précédentes épidémies (la dernière a tué 2 300 personnes en RDC entre 2018 et 2020, ndlr), l’arrivée de l’aide internationale a créé des emplois, d’où l’idée que la maladie servirait des intérêts financiers. La méfiance est grande envers les institutions nationales et internationales, accusées de ne rien faire pour mettre fin à la guerre. “Ripostez d’abord contre l’ennemi avant de vouloir riposter contre Ebola !” relaient les réseaux sociaux : “Quelle est l’urgence pour nous ? Être tués par une épidémie ou être tués par une machette ?”
Dans la société du Nord-Kivu, la parole des médecins est habituellement écoutée : ils sont considérés comme des personnes importantes de la communauté, à qui l’on peut demander un avis lors d’une décision à prendre. Mais dans le contexte actuel, leur autorité est remise en cause. Ces résistances ressurgissent à chaque nouvelle épidémie. L’urgence est de comprendre ces réactions et de trouver comment gagner l’adhésion aux mesures sanitaires.
Nous cherchons donc des “relais communautaires”, des personnes écoutées dans une famille, un village, une communauté. Ce sont souvent des représentants religieux, des prêtres ou des pasteurs, mais aussi des maîtres d’école ou des professeurs. Jusqu’aux taxis, qui sont particulièrement susceptibles de transmettre la maladie. Les consignes officielles sont traduites dans les langues locales. Puis il faut rencontrer les gens, leur parler, dans une église après la messe du matin, dans une école…
On discute beaucoup avec les habitants pour répondre aux peurs et aux rumeurs, les sensibiliser aux gestes barrières et aux réactions à avoir en cas de symptômes. Car la lutte contre Ebola vient heurter des habitudes et des rites. Nous savons que le virus se transmet par contact et reste présent plusieurs jours sur un cadavre. Il y a donc un enjeu spécifique autour des morts : il ne faut pas les manipuler, comme c’est de coutume dans les rites funéraires, où la communauté procède à la toilette et à l’ensevelissement.
Les familles qui en ont les moyens rapatrient le corps du défunt dans sa région natale. Or, nous savons aussi que c’est un des vecteurs de la diffusion du virus. Les gens sont très religieux. D’où l’enjeu de gagner l’adhésion des communautés en passant par leurs chefs religieux, prêtres et pasteurs. Nous avons appris des épidémies précédentes que la prise en charge des patients doit être globale. Il ne s’agit pas seulement de soigner le malade, mais aussi d’être attentif à sa famille, à sa communauté. Si le patient est pris en charge avant le stade hémorragique – dernier stade de la maladie –, la guérison est rapide. »
Le chiffre
139.
C’est le nombre probable de morts imputés à Ebola en RDC depuis la fin avril. Source : ministère de la Santé congolais.
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