Gangs, faim, déplacements de population : cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, Haïti fait face à une crise majeure dont les conséquences déstabilisent la Caraïbe
Franz Buval s’en souvient comme si c’était hier. Rédacteur en chef du Nouvellist, le plus ancien quotidien haïtien, il est réveillé dans la nuit du 7 juillet 2021 par des appels incessants.
« Des amis m’ont dit qu’il y a quelque chose qui se passe chez le président parce qu’il y a beaucoup de tirs. J’essaie de vérifier les réseaux sociaux et je vois un premier journaliste qui dit : ‘Le président a été assassiné chez lui’. »
Vers 4h du matin, le Premier ministre Claude Joseph lui confirme la nouvelle. Jovenel Moïse vient d’être tué à son domicile. La nouvelle se répand comme une onde de choc dans tout le pays.
Tout avait commencé quelques mois plus tôt, le 7 février 2021, avec un conflit politique sur la fin du mandat présidentiel. L’opposition exigeait le départ de Moïse, lui revendiquait une année supplémentaire. Son assassinat, cinq mois plus tard, a précipité Haïti dans une crise durable, dont le pays peine encore à sortir.
Un autre avenir est-il possible pour Haïti ? écoutez le récit de Marie Sorbier.
Une société sous pression
À Port-au-Prince comme dans le reste du pays, les gangs imposent leur loi. Ils rançonnent, déplacent les populations, contrôlent les axes routiers et font régner la terreur.
Cette violence quotidienne chasse les habitants de chez eux. En 2025, l’Organisation internationale des migrations (OIM) recensait 1,3 million de déplacés internes sur les 12 millions d’habitants du pays, soit une hausse de 24 % en six mois seulement. Des familles fuient, reviennent parfois, repartent, s’entassent chez des proches. Les conséquences sont immédiates : ruptures scolaires, pertes de revenus, épuisement moral.
Ce déracinement s’accompagne d’une érosion rapide des services publics. Selon l’UNICEF, 1 606 écoles ont été fermées au cours de l’année scolaire 2025.
Les femmes et les enfants sont particulièrement exposés aux violences et aux enlèvements.
La situation alimentaire donne à cette crise son expression la plus alarmante. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estimait en 2025 que 5,7 millions d’Haïtiens étaient confrontés à une insécurité alimentaire aiguë, dont plus de 2 millions à un niveau d’urgence critique.
Une économie de survie
L’économie haïtienne est avant tout une économie entravée. En 2025, l’inflation a atteint 28,3 %, transformant chaque dépense en épreuve pour des ménages déjà au bord de la rupture. Les routes coupées, l’insécurité, les enlèvements et la défiance généralisée paralysent le commerce et découragent tout investissement.
Dans cette situation, la diaspora haïtienne joue un rôle décisif. Les transferts d’argent depuis l’étranger servent à payer un loyer, des médicaments, des frais de scolarité, parfois simplement de quoi se nourrir. Ils prolongent aussi une chaîne de solidarité familiale.
Ce filet de sécurité affectif compense la faiblesse des institutions, mais il ne remplace ni une politique économique ni une stratégie de reconstruction.
Depuis 2016, aucune élection n’a eu lieu en Haïti, pour des raisons essentiellement sécuritaires. Résultat : il n’existe aujourd’hui aucune institution légitime dans le pays, ni parlementaire ni exécutive.
La communauté internationale et le gouvernement de transition misent sur la tenue d’élections d’ici la fin de l’année 2026, rendues possibles par le déploiement d’une nouvelle force internationale : la Force de répression des gangs (FRG), dont la montée en puissance reste un défi majeur.
Une crise devenue régionale
La crise haïtienne a débordé les frontières du pays. Elle se mesure désormais à ses effets sur les routes migratoires, les politiques d’asile et les équilibres diplomatiques dans toute la région caribéenne.
La République Dominicaine, les Bahamas, la Jamaïque et l’ensemble des voisins caribéens sont touchés par ces flux migratoires, et mènent tous des politiques restrictives et militarisées pour éviter que la crise haïtienne ne s’installe sur leur territoire.
Pour les territoires ultramarins français, la pression est directe. Ils concentrent 88 % des demandes d’asile du territoire français, dont 70 % proviennent d’Haïti.
C’est dans ce contexte que, en mars 2025, la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Martin sont devenues membres associés de l’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO). Une intégration régionale qui répond à un besoin très concret : traiter ensemble les questions de sécurité, de mobilités, de santé et de coopération humanitaire à l’échelle du bassin caribéen.
Les États-Unis occupent, de leur côté, une position cent
rale et inconfortable dans cette crise. Proches, décisifs financièrement et diplomatiquement, ils restent contraints par une ambiguïté ancienne : aider à stabiliser Haïti sans endosser le coût politique d’une reprise en main du pays.
La vraie question aujourd’hui est de savoir quand Haïti cessera d’être traitée comme une urgence permanente pour redevenir un pays politique — c’est-à-dire un pays capable d’instituer des règles, de protéger sa population et de s’offrir, à nouveau, un avenir.
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