Grammy posthume pour Fela Kuti : l’afrobeat au service de la révolte

Le 31 janvier dernier, vingt-neuf ans après sa mort, l’initiateur d’un des plus grands courants de musique populaire africaine, Fela Anikulapo Kuti, a reçu un Grammy Award posthume pour l’ensemble de son œuvre. Surnommé le « Black Président » pour son engagement panafricain, la star nigériane laisse derrière elle un héritage politique mémorable et toujours vivant, alors que son œuvre a durablement remodelé le paysage musical mondial.

Héros de la contre-culture africaine, la carrière et la vie de Fela Kuti ont toujours été à la croisée de l’art et de la politique. L’inventeur de l’afrobeat – genre musical révolutionnaire ancré dans les luttes du peuple africain – a bénéficié d’une reconnaissance internationale, bien que souvent censuré par les médias d’État, car en conflit ouvert avec les régimes en place. Aujourd’hui, ce prix de l’institution américaine entérine non sans contradiction ce succès, et prouve la solidité de son héritage, alors que le gouvernement étatsunien déroule une politique des plus réactionnaires et que les luttes décoloniales sont plus que jamais d’actualité.

C’est le fils de Fela, Femi – lui aussi musicien – qui a accepté le prix au nom de son père, en profitant pour déclarer au public : « C’est tellement important pour l’Afrique, c’est tellement important pour la paix mondiale et la lutte. ». Yemisi Ransome-Kuti, cousine de Fela, a déclaré à l’AFP que cette récompense était « une célébration pour le peuple africain et il devrait la considérer […] comme sa propre récompense. » En effet, loin de la figure de la star consensuelle, Fela utilisait sans cesse son art pour transmettre un message révolutionnaire, appelant à la libération des peuples africains, en critiquant autant les régimes coloniaux que les gouvernants africains corrompus. Il a ainsi construit une trajectoire unique, permettant la conscientisation de nombreux militants antiracistes et décoloniaux, en Afrique comme dans la diaspora. Comme le souligne Garrett Wilson il est donc intéressant de questionner la manière dont Fela Kuti est à la fois un produit et un producteur des idées panafricanistes.

L’initiation politique de Fela commence tôt, alors que sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti est une des figures principale des luttes féministes et anticoloniales du Nigéria, engagée notamment pour l’indépendance de son pays, le droit de vote ou encore l’émancipation économique des femmes. Le pays dans lequel Fela grandit est un État violent et corrompu où les exécutions publiques sont fréquentes et les inégalités profondes. Ce contexte nourrit durablement la lutte de l’artiste contre son propre régime, une dynamique qu’il va ainsi développer jusque dans sa musique. Pour Justin Labinjoh, au sujet de la culture de la jeunesse nigériane, « Fela lui-même est devenu à la fois son leader et son symbole. […] La musique de lutte de Fela, avec son langage populaire et sa résistance, correspond aux besoins de ces jeunes des classes populaires. » En 1969, lors d’une tournée aux États-Unis, il rencontre le Black Panther Party et le mouvement Black Power. Cette étape joue un rôle fondamental dans sa formation politique et scelle le jumelage entre sa vocation musicale et la lutte politique décoloniale, anti-raciste et socialiste, qu’il ne cessera alors de mettre en chanson.

C’est en 1970 que naît l’afrobeat. Ce genre nouveau est mêlé de jazz, de funk et de rythmes africains. C’est une musique propre aux cultures populaires, alors que la mère de Fela lui conseillait, loin de tout élitisme, de « commencer à jouer de la musique que comprends ton peuple, pas du jazz. » Les compositions sont longues, nourries d’orchestrations impressionnantes, de percussions puissantes et de cuivres envoûtants, mêlés d’envolées au saxophone. L’artiste scande à ses concerts des discours et des chants puissants, hostiles aux gouvernements et à la corruption. La dimension panafricaine de son art s’exprime dans le fait qu’il ne se cantonne pas aux limites nationales ou linguistiques, mais qu’il s’adresse à l’ensemble d’un peuple, natif comme diasporique. Cette dynamique va jusqu’aux langues employées, depuis le pidgin – un « broken english » créole à base d’anglais – jusqu’à la Lingua Franca de l’Afrique de l’Ouest anglophone : autant de manières de propager ces idéaux progressistes à un public large, africain et populaire.

Au cours des années 70, le musicien devient de plus en plus contestataire et, parallèlement, ses passages en prison de plus en plus nombreux. Il s’attaque, dans le morceau Buy Africa, au capitalisme colonial et au consumérisme. Dans Johnny Just Drop, il tourne en dérision l’idéalisation de l’Europe par les élites africaines. Iconique, le morceau Zombie tourne en ridicule les soldats nigérians, similaires à des zombies agressifs et aveugles aux ordres de leur chefs, mais aussi la mentalité d’une partie de la population, elle-même adossée aux idées coloniales. Le succès de ce morceau lui donne définitivement la carrure d’opposant politique au régime.

Son activisme provoque de nombreuses fois la réaction, sans pour autant le freiner. En 1977, mille soldats du régime assiègent et incendient sa maison : les résidents sont brutalisés et sa mère défenestrée. Elle meurt huit semaines plus tard, et Fela s’exile au Ghana. Il revient sur cette barbarie policière dans l’album Unknown Soldier. La suite de sa carrière est marquée par d’autres agressions de ce type, et des albums toujours aussi engagés. Il dédie l’album Underground System à Thomas Sankara, et compose Beasts of No Nation en sortant de prison, où il s’attaque aux politiques d’oppression et aux figures de l’establishment, tel que Reagan ou Thatcher, décrits comme des vampires. Après toute cette agitation, entre art révolutionnaire et passages en prison, Fela Kuti succombe du sida, à 58 ans. Ses obsèques réunissent un million de personnes, et le gouvernement militaire se voit obligé de décréter un deuil national pour le « Black President ».

Fela Kuti, incarnation de la résistance panafricaine, a massivement diffusé la lutte anticoloniale et profondément modifié le paysage musical mondial. Son héritage demeure vivant, à échelle planétaire, inspirant encore de nombreux groupes. En 2020, après l’assassinat d’un jeune au Nigéria par la police, un mouvement de contestation émerge sous hashtag #EndSARS [1] qui a été pendant deux jours le hashtag le plus partagé au monde, et a permis de rallier des franges entières de la jeunesse à la révolte. Durant cette séquence, qui a mené à un massacre de manifestants par le régime nigérian, le potentiel de protestation politique de l’afrobeat a été ravivé et utilisé comme outil de résistance et de prise de conscience sociale. L’artiste aussi populaire qu’engagé Burna Boy y a joué un rôle déterminant avec le titre Ye, devenu l’hymne du mouvement. D’autres artistes afrobeat comme Wizkid, Davido, Rudeboy et Tiwa Savage servent aussi le mouvement, notamment lors des rassemblements de la diaspora nigériane aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Ces épisodes prouvent que l’héritage de Fela Kuti demeure d’une actualité brûlante, alors que le monde connaît aujourd’hui un sursaut d’offensives impérialistes et de violences policières envers les minorités. Alors que les Grammy Awards ou encore la nomination de Femi Kuti comme chevalier des Arts et des Lettres participent à institutionnaliser et édulcorer cet héritage, nous invitons plutôt à reconsidérer l’impact de l’art contestataire dans les soulèvements populaires, comme potentielle force de lien, de puissance et de conscientisation.

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