Homophobie au Ghana : 65 ans d’une histoire africaine

Au Ghana, où une nouvelle loi anti-LGBT attend la signature du président, l’homosexualité est présentée comme une importation occidentale. Ironie de l’histoire : dans cet État d’Afrique de l’Ouest, l’homophobie pénale héritée de la colonisation britannique s’est transformée en croisade religieuse puis en projet politique au nom des « valeurs africaines ».

« Liberté et Justice », proclame le Ghana depuis sa déclaration d’indépendance, pionnière en Afrique subsaharienne, le 6 mars 1957. Liberté et justice, mais pas pour tout le monde… Quand ce pays d’Afrique de l’Ouest est encore la Gold Coast, colonie britannique, les relations homosexuelles masculines y sont déjà pénalisées. Depuis le XIXe siècle, Londres diffuse à travers son Empire une série de lois anti-sodomie (« sodomy laws ») : codifiées dans le Code pénal indien de 1860, ces dispositions homophobes s’imposent progressivement dans une grande partie de l’Afrique britannique.

Au Ghana, l’ordonnance pénale coloniale qui punit depuis 1892 les rapports sexuels « contre nature » (« unnatural carnal knowledge ») survit à la décolonisation. En 1960, lors de l’adoption du Criminal Offences Act, le jeune État indépendant conserve cette incrimination en l’inscrivant à la section 104 de son nouveau Code pénal. Celle-ci définit toujours comme une infraction les relations sexuelles « contre nature ». Cette disposition n’a jamais été abrogée.

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Pendant plusieurs décennies, malgré cette pénalisation, la question homosexuelle reste largement invisible dans le débat public ghanéen. Clandestine, la communauté LGBT+ trouve à la fin des années 1990 une marge discrète d’organisation. En 1998 naît ainsi la Gay and Lesbian Association of Ghana (GALAG), dont plusieurs militants participent quelques années plus tard à la création du Centre for Popular Education and Human Rights (CEPEHRG), qui travaille notamment sur la prévention du VIH auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Le combat est alors avant tout sanitaire et social : distribution de préservatifs, accompagnement des victimes de violences, documentation des discriminations. Cette visibilité nouvelle reste modeste. Elle suffit pourtant à susciter une réaction.

2006 : l’homosexualité devient un sujet national

La première levée de boucliers intervient en septembre 2006. La GALAG annonce l’organisation à Accra, la capitale, d’une conférence internationale consacrée aux questions LGBT. Des responsables religieux s’emparent immédiatement de l’affaire, présentant l’événement comme une initiative étrangère menaçant les « valeurs traditionnelles » du pays. Sous la pression, le gouvernement intervient publiquement pour s’y opposer. Le ministre de l’Information Kwamena Bartels affirme ainsi que « le gouvernement ne tolère aucune activité de ce type qui porte gravement atteinte à la culture, à la moralité et à l’héritage de l’ensemble du peuple ghanéen ». Comme l’affaire du « mariage gay » de Mbao au Sénégal deux ans plus tard, l’épisode marque un tournant. Jusqu’alors relativement marginale dans le débat public, l’homosexualité devient soudain un sujet national.

La radicalisation s’accélère en 2011. Une rumeur relayée par la presse évoque l’existence supposée de 8.000 homosexuels dans la région occidentale du pays. Le ministre régional Paul Evans Aidoo appelle alors la population à signaler les personnes soupçonnées d’être homosexuelles afin qu’elles puissent être arrêtées. Il affirme vouloir « débarrasser la société des homosexuels ». Dans le même temps, le Conseil chrétien du Ghana dénonce une tentative d’imposer « au nom des droits humains » des valeurs étrangères aux Africains.

2011 : l’homophobie devient un drapeau nationaliste

La même année, une déclaration du Premier ministre britannique David Cameron provoque une vive controverse. À l’issue d’un sommet du Commonwealth organisé à Perth, en Australie, il affirme : « Nous voulons que les pays qui reçoivent notre aide respectent pleinement les droits humains », notamment les droits des personnes LGBT. Pour beaucoup de responsables religieux et politiques, cette prise de position confirme la crainte d’une pression occidentale visant à imposer la reconnaissance des droits LGBT au continent africain. La réponse du président ghanéen John Atta Mills est immédiate. Il affirme que le Ghana n’acceptera « aucune aide avec des conditions » et qu’il ne soutiendra « jamais aucune tentative de légaliser l’homosexualité au Ghana ». En 2013, le président américain provoquera une réaction similaire au Sénégal.

Il n’en faut pas davantage pour que l’homophobie se transforme en argument de souveraineté nationale. Pour de nombreux responsables politiques et religieux ghanéens, les prises de position occidentales viennent confirmer un récit déjà bien installé : celui d’une homosexualité étrangère à la culture africaine et promue depuis l’étranger.

Cette résurgence homophobe s’inscrit dans un contexte marqué par l’essor spectaculaire du pentecôtisme. Depuis les années 1990, cette branche du christianisme évangélique connaît une croissance fulgurante au Ghana, où près d’un tiers de la population se réclame désormais des Églises pentecôtistes ou charismatiques. Présentant l’homosexualité comme une menace pour la famille, la morale ou les « valeurs africaines », ces organisations religieuses deviennent progressivement des acteurs politiques à part entière. En 2021, le Christian Council of Ghana et le Ghana Pentecostal and Charismatic Council qualifieront encore les identités LGBT d’éléments « étrangers à la culture ghanéenne et au système de valeurs familiales ».

2013 : l’offensive politique anti-LGBT

Cette mobilisation religieuse finit par trouver son prolongement politique. En 2013 émerge la Coalition nationale pour les droits sexuels humains et les valeurs familiales. Réunissant responsables religieux, juristes, universitaires et personnalités publiques, elle devient rapidement le principal moteur de la mobilisation anti-LGBT au Ghana. Son influence apparaît au grand jour en 2021 lorsqu’un centre communautaire LGBT ouvre ses portes à Accra. La coalition orchestre alors une campagne de dénonciation massive. Les menaces se multiplient, les responsables politiques sont interpellés et le centre ferme moins d’un mois après son inauguration.

La même année, 21 militants participant à un atelier organisé par Rightify Ghana sont arrêtés et accusés de promouvoir des activités LGBT. Faute de preuves, il sont acquittés. L’affaire nourrit les appels à un durcissement de la législation.

2021-2026 : une nouvelle législation homophobe

En 2021, plusieurs députés conservateurs déposent un texte intitulé « projet de loi sur les droits sexuels humains et les valeurs familiales ghanéennes ». Soutenu par les principales organisations religieuses du pays, il prévoit non seulement des peines de prison pour les relations homosexuelles, mais également pour toute personne accusée de promouvoir, financer ou soutenir des activités liées aux LGBT.

En février 2024, le texte est adopté une première fois par le Parlement mais l’élection présidentielle suspend le processus. Le répit est de courte durée. De retour au pouvoir, John Dramani Mahama en soutient publiquement les principes. En décembre 2024, la Cour suprême rejette les principaux recours déposés contre le texte. Une nouvelle version est déposée en 2025 puis adoptée à une écrasante majorité en mai 2026. Plus de soixante-cinq ans après l’indépendance, le Ghana ne se contente plus de conserver un legs impérial : il l’a transformé en projet politique. Dans le pays de Kwame Nkrumah, l’un des pères du panafricanisme, une loi homophobe héritée de la colonisation britannique est devenue l’un des étendards contemporains des « valeurs africaines ».

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Crédit photo : Yui Mok / AFP (le roi Charles III d’Angleterre reçoit le président ghanéen John Dramani Mahama, le 3 juin 2026.)


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