ENTRETIEN. Alors que le Mali vacille à nouveau, « Ressacs, une histoire touarègue » fait écho à une réalité que son auteur explore depuis des années. Intagrist el Ansari, cinéaste malien de la tribu Kel Ansar, revient sur les racines profondes de la crise.
Le 25 avril 2026 a marqué un nouveau tournant dans l’histoire du Mali. À l’aube, plusieurs villes, dont Bamako, ont été attaquées simultanément par le JNIM d’Iyad Ag Ghaly et le Front de libération de l’Azawad (FLA), provoquant une onde de choc politique et militaire. La mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, pilier du régime et artisan du rapprochement avec Moscou, a plongé la junte d’Assimi Goïta dans la tourmente.
C’est dans ce climat de tension extrême que le film Ressacs, une histoire touarègue d’Intagrist el Ansari, en salles en France dès ce mercredi 6 mai, trouve une résonance particulière. Le cinéaste, originaire de Tombouctou et installé en Mauritanie, observe avec lucidité un pays brisé par les mêmes dynamiques qu’il explore dans son œuvre : la marginalisation du Nord, les séquelles de la colonisation, les ravages écologiques et la lente disparition des sociétés nomades.
Dans ce dernier documentaire qu’il a mis près de dix ans à réaliser, il confronte l’histoire du Mali à celle de sa propre famille, et fait de la transmission – en particulier celle portée par les femmes – un acte de résistance. Entretien avec un réalisateur qui parle sans détour d’un pays au bord du gouffre, et d’un peuple qui, malgré tout, tente de sauver sa mémoire.
Le Point Afrique : Les attaques coordonnées du 25 avril étaient-elles, selon vous, prévisibles ?
Intagrist el Ansari : Oui, c’est un scénario qui était tout à fait prévisible, compte tenu des rapports de force qui se dessinaient, de la pression croissante sur Bamako et de la rupture des relations du pays avec ses partenaires historiques. La seule surprise est l’ampleur des attaques, qui révèle une coordination quasi systématique sur cinq ou six grandes villes maliennes et le degré de sophistication de l’opération.
L’alliance entre groupes indépendantistes et djihadistes vous surprend-elle ?
Il faut relativiser au sujet de cette nouvelle alliance. Sur le terrain, il n’y a pas de lignes de démarcation aussi nettes qu’on l’imagine. On assiste à un scénario proche de celui de 2012 : une convergence ponctuelle d’intérêts pour la prise de territoires. Pour moi, il s’agit d’une coalition circonstancielle et stratégique. Elle vise des objectifs précis, comme le contrôle de zones clés, notamment Kidal et l’affaiblissement de l’État.
Mais rien ne dit que cette alliance perdurera politiquement. Dans l’histoire malienne, l’expérience montre que les alliances, comme les groupes, se font, se défont et se recomposent au gré des circonstances. Rien n’est jamais définitivement joué. Il faut laisser le temps aux événements.
Les Touaregs restent foncièrement imperméables à l’idéologie salafiste.
Faut-il voir derrière cette alliance une convergence idéologique et religieuse ?
Il faut distinguer l’habillage politique et les motivations réelles. Beaucoup de gens s’engagent d’abord parce qu’il n’y a plus d’État ou parce qu’ils sont brimés par celui-ci. Le principal facteur unificateur se trouve indéniablement dans cette réalité-là. La dimension religieuse, le séparatisme, etc., ne sont que des artifices, des subterfuges.
Depuis les indépendances, et plus encore depuis les décennies 1970-80-90, cette région a été abandonnée. Les populations se tournent vers les forces présentes non pas par idéologie, loin s’en faut, mais par simple instinct de survie.
La dimension religieuse est souvent surinterprétée. Elle sert de discours, mais ce n’est pas le moteur principal. Il faut souligner une précision très importante : la proportion infime et non significative des Touaregs (en considérant cette communauté à l’échelle du Nord-Mali) parmi les rangs des groupes djihadistes ; puis d’une manière sociologique et historique le caractère foncièrement imperméable des Touaregs à l’idéologie salafiste, notamment dans les cas des plus vieilles chefferies touarègues dans leurs fiefs de Tombouctou et Ménaka. Il existe des exemples de figures de notables qui se sont dressés par l’argument théologique et aussi par les armes contre les groupes djihadistes. Certains ont résisté jusqu’à leur mort, notamment dans la région de Tombouctou. Les logiques tribales et sociologiques sont nettement plus déterminantes que la dimension purement religieuse.
Comment expliquer le rejet de la junte et de ses alliés russes par les populations du Nord-Mali ?
Il faut dire les choses clairement : depuis la reconquête du Nord en août 2023, on a assisté à une boucherie sans précédent. Les exactions, les assassinats, les déplacements massifs ont créé une situation dramatique. Les camps de réfugiés en Mauritanie sont saturés. Ce que j’appelle une politique de la terre brûlée a poussé les populations à fuir. Dans ce contexte, le départ de certaines forces est vécu comme un soulagement, y compris par des civils qui ne soutiennent aucun groupe armé. La junte est arrivée au pouvoir avec comme principal argument « ramener l’ordre et la sécurité » or la situation du pays s’est considérablement dégradée depuis l’arrivée des militaires qui tiennent visiblement à s’éterniser au pouvoir.
Le terrorisme s’est métastasé du nord vers le sud et les pogroms visant les populations civiles particulièrement touarègues et peules, n’ont jamais été aussi violents. Répression systématique, musellement des libertés fondamentales et dissolution des partis politiques, le pays a basculé dans l’autoritarisme depuis le dernier coup d’État militaire. Il est évident que même dans leur silence imposé – à Bamako – les populations souffrent considérablement dans leur chair au quotidien.
Depuis 2023, on a assisté à une boucherie sans précédent.
Assiste-t-on à une répétition de l’histoire ?
Non, la situation actuelle est plus grave que celle des années 1990. À l’époque, il existait encore un espace de dialogue et un espoir politique. Depuis 2012, la désintégration de l’État et la multiplication des acteurs ont profondément aggravé la situation. Aujourd’hui, on entre dans un nouveau cap de dégradation, avec un échec politique total. Il n’y a plus d’interlocuteurs crédibles pour négocier. Dans ces conditions, l’exil devient souvent la seule issue.
À quand remonte cette rupture durable entre le Nord et Bamako ?
Elle est structurelle. Le problème, c’est l’absence de partage du pouvoir entre le nord et le sud. Ce déséquilibre est aussi territorial, la minorité (10 % de la population) habite la plus vaste partie du territoire (2/3), tandis qu’inversement la grande majorité de la population (90 %) occupe seulement 1/3 du pays nettement « mieux loti », un mot à prendre avec précaution car on est dans un pays parmi les plus pauvres de la planète. La minorité est livrée à elle-même dans un immense territoire sans aucune infrastructure.
On a parfois brandi par simplisme « l’antagonisme nord/sud », pourtant dans l’histoire ancienne, il n’y a pratiquement jamais eu de conflits majeurs entre les Touaregs et les autres populations du Mali. Les Touaregs occupaient leur espace dans le Sahara, politiquement ils ont toujours été souverains, et les grandes civilisations de la région coexistaient.

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Le monde nomade a longtemps joué un rôle historique (et politique dont l’apogée était du temps des al-Moravides, ancêtres des Touaregs actuels) fondamental dans les échanges entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, du VIIIe au XIXe siècle. Mais ce monde s’est progressivement effondré. D’abord avec la colonisation, puis avec les indépendances africaines. Le territoire touareg a été divisé entre plusieurs États – Mali, Niger, Algérie, Libye, Burkina Faso – sans qu’aucun ne fasse réellement une place à cette minorité. Contrairement à une idée reçue les Touaregs sont de gens de paix, qui ne cherchent pas forcément la guerre ou le conflit, mais ont-ils autre choix aujourd’hui que de se défendre ?
Cette fracture, vous la rattachez aussi à une méconnaissance de l’histoire du Nord. Est-ce ce déni de mémoire qui nourrit encore aujourd’hui la défiance envers Bamako ?
Absolument. L’histoire ancienne des Touaregs n’est pas enseignée. C’est un univers paradoxal : il fascine énormément, beaucoup de choses ont été écrites sur lui, mais il reste en réalité très mal connu. Il y a comme une chape de plomb. Les rébellions ne sont que la partie visible d’un problème beaucoup plus profond.
Considérons le cas de Tombouctou, qui est à l’origine une fondation touarègue remontant au début du XIIᵉ siècle. Son nom vient du tamasheq Tin Buktu – « le lieu de Bouctou » – en référence à la femme qui gardait le puits autour duquel la cité s’est formée. De ce berceau est né l’un des plus grands centres commerciaux, intellectuels et religieux de l’Afrique médiévale. Pourtant, cette histoire fondatrice est aujourd’hui largement effacée de la mémoire collective. Elle n’apparaît plus dans les programmes scolaires et se perd derrière des versions déformées du nom, comme Timbuktu ou Tombouctou, qui masquent son origine tamasheq, Tin Buktu. Depuis les indépendances, une nouvelle élite politique tente de construire des États-nations en effaçant certaines identités. Parfois, on tente même de mettre en valeur le prestige (culturel) de Tombouctou tout en essayant d’ôter ou de falsifier ce dont Tombouctou est véritablement le nom. C’est une imposture historique. C’est là que se trouve la racine du problème.
La dimension religieuse est largement surinterprétée.
Comment observez-vous aujourd’hui la situation du pays ?
Pour moi, le pays est désormais divisé en trois. Il y a d’abord le nord, largement abandonné, il n’y a pas d’écoles pas de centres de santé, et la présence de l’État est limitée à l’impôt depuis au moins 40 ans. Il y a ensuite le centre, qui n’est ni vraiment rattaché au nord ni au sud. Et enfin le sud, dirigé par les militaires, eux-mêmes encerclés par les groupes armés. De toute évidence tout régime totalitaire, comme celui-ci, finit par tomber, c’est un peu dommage car on aurait envie que cette chute provienne d’un soulèvement populaire, mais c’est rare dans un contexte africain marqué par une succession de rébellions et de putschs militaires.
La situation s’est considérablement aggravée. L’équation politique est extrêmement difficile. Ce que je constate surtout, c’est que l’armée malienne et ses alliés s’en prennent davantage aux populations civiles qu’aux groupes terroristes. Aujourd’hui, en Mauritanie, où je vis, il y a plus de 400 000 réfugiés maliens, toutes communautés confondues. Ce sont des gens qui fuient les violences. C’est une tragédie humaine immense. En ce sens, les belligérants maliens actuels, qu’ils soient d’obédience séparatiste, djihadiste ou centraliste sont à mon sens logés à la même enseigne, car le spectre de la violence cyclique ne peut pas être une option politique pour un pays.
Comment expliquer les responsabilités dans l’impasse actuelle ?
Les élites intellectuelles qui conseillent les acteurs politiques n’ont pas su construire un projet inclusif. La radicalité que l’on observe aujourd’hui n’est pas religieuse : elle est la conséquence directe de cet échec. Mais il faut aussi être clair : le recours aux armes est toujours un aveu d’impuissance. Tous les acteurs, qu’ils soient étatiques ou rebelles, participent à ce cycle de violence.
Comment transmettre cette mémoire aujourd’hui à la fois, à une génération née loin du désert et dans une région où les jeunes se méfient les uns des autres ?
C’est un défi immense. Les populations sont dispersées, divisées. Mais le digital, le cinéma, la littérature offrent de nouveaux outils. Dans Ressacs, j’ai voulu réactiver cette mémoire à travers les derniers témoins, et la transmettre à mon fils – et, au-delà, à toute une génération. Personnellement, je fais partie de la génération qui avait quatorze ou quinze ans au moment du premier grand conflit du début des années 1990. Déjà à cette époque, nous sentions que ce monde était en train de disparaître.
La sécheresse est un point de rupture majeur.
Dans votre film, Ressacs, la sécheresse apparaît comme un facteur central de l’effondrement du monde nomade. Parle-t-on assez de la dimension écologique de la crise malienne ?
La sécheresse est un point de rupture majeur. Celle des années 1970, notamment en 1973, a profondément bouleversé les sociétés nomades : disparition des troupeaux, raréfaction des pâturages, effondrement des équilibres économiques. Ce n’est pas seulement une crise climatique, c’est un choc structurel qui a désorganisé durablement le monde touareg et accéléré les déplacements vers les villes ou les pays voisins. Sans soutien politique substantiel comme une sorte « de plan Marshall » à l’africaine, ni autre plan de sauvetage significatif, la région s’est désagrégée pour finir par sombrer dans les tragédies actuelles. Ce que vit le Mali actuellement n’est ni un simple fruit du hasard ni une simple conséquence intrinsèque de la géopolitique mondiale des vingt-cinq dernières années.
Le basculement, pour ma génération, s’est produit dans les années 1990 avec le premier grand exil. Puis l’histoire s’est accélérée en 2012, avec la guerre en Libye, la montée des groupes djihadistes et l’arrivée des militaires au pouvoir au Mali.
Les femmes bien qu’absentes du paysage politique tiennent un rôle central chez les Touaregs et dans votre film. Pourquoi et quel rôle jouent-elles dans la survie de la mémoire de cette société en exil ?
Elles occupent une place centrale, même si elle n’est pas ostentatoire. Il y a eu dans l’histoire des dames qui ont joué un rôle politique brillant, tout en étant dans l’ombre elles avaient une influence décisive. La femme touarègue est à la fois protégée, respectée et essentielle dans la transmission culturelle. Ce sont elles qui enseignent aux enfants, à travers les contes, la poésie, la langue, la culture.
La dernière séquence du film se compose d’une série de portraits de femmes face caméra. Elle s’achève sur mon fils, à qui sa mère fait porter son premier voile – principal marqueur identitaire qui signe son entrée dans l’âge de la responsabilité. Ce geste vient rappeler une continuité. Il prend ici une dimension allégorique : il suggère la place essentielle des femmes, à la fois donneuses de vie et garantes de la transmission, véritable socle civilisationnel. Et cela, malgré l’exil et la dispersion qui menacent aujourd’hui les Touaregs d’acculturation.
Ressacs, une histoire touarègue, d’Intagrist el Ansari, en salles en France le mercredi 6 mai 2026.

Le désert comme archive vivante
Avant Ressacs, Intagrist el Ansari poursuivait déjà la même quête de mémoire dans Timchar. Le sanglot de la pierre (Éditions Frantz Fanon). Dans ce recueil nourri de son enfance nomade à Tombouctou, il explore la disparition progressive du monde touareg. Pendant des siècles, les caravanes ont traversé le Sahara, reliant l’Afrique subsaharienne aux rives méditerranéennes. Or, sel, étoffes et manuscrits circulaient le long de ces routes, gardées par les Touaregs, peuples nomades et passeurs entre deux Afriques. Cet univers ne s’est pas éteint brutalement : il s’est lentement retiré.
Le titre renvoie à un mot tamasheq : timchar, ces traces laissées par un ancien campement nomade. « Ce sont les vestiges d’un lieu de vie abandonné, des espaces chargés de souvenirs », précise l’auteur. Mais dans l’imaginaire saharien, ces lieux portent aussi une dimension mystique : ils sont habités par l’invisible, et l’on évite d’y revenir. À la fois mémoire et interdit, ils condensent une tension que le livre déploie entre récits intimes, paysages et mythes.
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