Parler de maturité serait présomptueux. Evoquer une adolescence prometteuse serait sans doute plus juste. Pour sa troisième édition, la Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (BISO), dont le vernissage a eu lieu le 4 octobre et qui se tient jusqu’au 8 novembre, s’affirme comme un moment important de l’art contemporain sur le continent, en rassemblant dix-neuf artistes sélectionnés de douze pays (Tunisie, Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali, Togo, Bénin, Nigeria, Kenya, RDC, Cameroun, sans oublier la Martinique) pour une centaine de dossiers reçus.
Cette année, comme pour les éditions précédentes de 2019 et 2021, un thème a été choisi. Le deuxième roman du Congolais Emmanuel Dongala, Le Feu des origines, a servi de cadre aux artistes. Au cœur de cette saga, Mandala Mankunku, forgeron, sculpteur, chasseur, féticheur et guérisseur, dépasse ses maîtres et se rebelle contre un monde ancien. Génie créateur, avide de connaissance et d’émancipation, il résiste ardemment par son art au pouvoir colonial, aux hommes blancs qui déferlent sur le continent, assujettissant et tuant.
« Nous avons choisi cet ouvrage car il nous semble que, dans un contexte différent, les artistes sont aujourd’hui, comme tout un chacun, confrontés à la rudesse et à la violence d’un monde globalisé dans lequel il est difficile de tracer sa route. Nous proposons aux créateurs de puiser dans leurs origines et leurs trajectoires individuelles pour imaginer des œuvres forgées dans leurs identités propres », souligne Christophe Person, galeriste et cofondateur de la BISO avec le photographe Nyaba Ouédraogo.
La sculpture représente également un feu originel, unificateur et régénérateur de l’art en Afrique. Ainsi qu’un hommage aux forgerons burkinabés et à la tradition métallurgique du pays. Afin de créer un esprit de cohésion parmi les artistes, la sélection des projets s’est faite notamment en fonction de leur capacité à s’intégrer dans le contexte ouagalais. Car l’une des particularités de la BISO réside dans ses résidences de création. D’un mois maximum, les sélectionnés ont pu y travailler en étroite collaboration avec les artisans locaux, spécialisés dans le bronze, le bois ou le textile pour faire naître leurs œuvres.
Pour cette troisième édition, le choix du lieu a été très symbolique : l’amphithéâtre du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Un endroit plus accessible que l’Institut français des deux premières biennales – actuellement en réfection après le saccage du 1er octobre 2022 par des manifestants favorables au putsch mené, la veille, par le capitaine Ibrahim Traoré. « Mais on m’a prévenu que ce lieu est habité par des génies, précise Nyaba Ouédraogo. Il y a eu des incendies, des projets avortés… Alors nous avons fait des sacrifices d’animaux pour respecter les traditions et offrir quelque chose à nos ancêtres. »
Afin d’animer l’amphithéâtre et de valoriser les œuvres, les organisateurs ont fait appel à la scénographe Amandine Tochon, qui a déjà travaillé plusieurs fois pour Dak’Art, la Biennale de Dakar. Son défi fut d’imaginer l’organisation de l’espace alors que les créateurs étaient en train de produire. « Deux semaines pour avoir une vision des œuvres finies, ensemble dans un même lieu. En discutant avec les artistes, j’ai pu établir un plan et personne n’a préempté de place. Ils ont été très conciliants avec ce que j’ai proposé. Un travail en bonne intelligence », affirme-t-elle.
« Les résidences d’artistes, l’ADN de la BISO »
Cinq personnes composaient le jury, sous la présidence de l’artiste camerounais Barthélémy Toguo, qui accompagne depuis le début l’aventure de la BISO. Parmi elles, Illa Donwahi, cofondatrice et présidente de la fondation privée ivoirienne qui porte son nom, spécialisée dans la promotion de l’art contemporain : « Les résidences d’artistes représentent l’ADN de cette manifestation unique, la seule biennale de sculpture contemporaine en Afrique, ce qui a permis d’accéder à un niveau de création très intéressant. Grâce à la diversité du jury [designer, écrivain, artiste, galeriste et historien chercheur] dirigé par Barthélémy Toguo qui parle peu mais fort, nous avons appris des uns et des autres. »
Les délibérations furent difficiles. La maturité et la diversité des travaux ainsi que la mobilisation des artistes ont surpris le jury. Une œuvre a cependant fait l’unanimité, remportant le Grand Prix de la BISO 2023 : celle de Sadikou Oukpedjo. « Aguellè ou Les Echassiers représente des êtres singuliers qui cherchent à contempler le passé pour mieux comprendre le présent et ainsi préparer l’avenir, explique l’artiste. Avec leur démarche élégante et imposante, ils semblent traverser les époques en quête de réponses, de vérités enfouies. J’ai voulu créer dans cette œuvre une atmosphère empreinte de poésie et de silence, invitant le spectateur à s’interroger sur la destinée de l’être humain. »
Formé pendant quatre ans par le grand sculpteur, peintre, architecture et écrivain togolais Paul Ahyi (1930-2010), dont les œuvres sont connues sur le continent africain et dans le monde entier, Sadikou Oukpedjo est né en 1970 à Kétao, dans le nord du pays. Aujourd’hui, il vit à Abidjan et son travail est mû par une constante interrogation sur notre humanité.
Pour lui, les contes, la cosmogonie, les rites et la sorcellerie sont autant de tentatives et d’outils créés afin de trouver sa place dans le monde et d’apprendre à se connaître. L’invisible et sa puissance, l’inconnu et le caché représentent un fil rouge, s’inscrivant dans l’exploration de la conscience humaine comme une même quête qui traverse l’évolution de ses recherches plastiques.
« Une énergie qui flottait dans l’air »
Une autre œuvre, celle de Rachel Marsil, intitulée Par mes yeux je touchais le soleil et composée de broderies de raphia et de pièces qui allient le bronze et le bois, a été primée. Entre totems et étalage, des fruits s’empilent et s’équilibrent, se mêlent et se répondent devant des nattes brodées suspendues en arrière-plan, dont une suggérant un soleil filtrant dans la végétation environnante.
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« Cette installation parle du rapport à la famille, à l’autre et aux origines. Elle évoque mon premier retour sur le continent, la découverte des marchandes qui empilent les fruits comme des sculptures pour attirer le chaland », souligne cette jeune femme qui a grandi en région parisienne et a des origines sénégalaises. Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de Paris en 2021, elle découvre d’anciennes photos de famille qui lui permettront de construire un imaginaire questionnant la notion de lien, avec ses lacunes et ses manques.
Enfin, cinq lieux off ont été choisis pour accompagner la manifestation officielle. Pour Nyaba Ouédraogo, « ces espaces permettent d’offrir une programmation complémentaire de la création contemporaine burkinabée : sculpture bien sûr, mais également peinture et photographie. Ils ont contribué à l’engouement de la BISO, avec cette énergie qui flottait dans l’air ».
Le palmarès de la BISO 2023
Membres du jury de la 3e Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (BISO) : Hamady Bocoum (directeur du Musée des civilisations noires, Dakar), Illa Donwahi (cofondatrice et présidente de la Fondation Donwahi, Abidjan), Gauz (écrivain ivoirien), Abdoulaye Konaté (artiste malien) et Jean Servais Somian (designer ivoirien). Président : Barthélémy Toguo (artiste camerounais).
- Grand Prix et résidence à la Fondation Donwahi : Sadikou Oukpedjo (Togo)
- Prix de la galerie Vallois : Koffi Mens (Togo-Burkina Faso)
- Prix de la résidence Somian : Sébastien Boko (Bénin)
- Prix Jean-Claude Gandur : Demba Camara (Côte d’Ivoire)
- Prix de la galerie Christophe Person : Rachel Marsil (France-Sénégal) et Hamidou Koumaré (Mali)
- Prix de la résidence de la galerie Vallois : Mélinda Fourn-Houngbo (France-Bénin)
« Le Feu des origines », 3e Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (BISO), à l’amphithéâtre du Fespaco. Jusqu’au 8 novembre 2023.
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