La Presse en Guinée | L’insaisissable fugitif

Chapitre 5 : de l’ombre à la politique

L’homme attablé devant nous dans un café de Conakry se présente comme un dissident politique qui persiste à faire entendre sa voix, avec courage et ténacité, alors que la botte de la junte militaire écrase ce qui reste de libertés démocratiques en Guinée.

Mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Il y a plus de 20 ans, cet homme, Rafiou Sow (qui, à l’époque, écrivait son prénom Raphiou), a fait une demande d’asile au Canada, affirmant qu’il serait assurément persécuté, torturé et tué si on le renvoyait dans son pays d’origine. Rien de tout cela ne s’est produit. Il est là, devant nous. Bien en vie. Et Rachelle Wrathmall, elle, est morte.

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Rafiou Sow s’entretient avec notre journaliste dans un café de Conakry.

Le corps de la Québécoise a été découvert le 29 juin 2007 dans sa maison de Lennoxville, un arrondissement de Sherbrooke. La veille de cette découverte, Raphiou Sow s’est présenté à l’aéroport Montréal-Trudeau sans le moindre bagage. La Sûreté du Québec détient des images sur lesquelles on le voit payer, en argent comptant, un billet d’avion pour Casablanca, au Maroc.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Rachelle et Raphiou, photo tirée d’un album souvenir

On ne l’a jamais revu au Québec. Il n’a jamais pris la peine de communiquer avec les proches de Rachelle après le meurtre. Elle était pourtant sa femme.

« Non, je… je ne me suis… pas marié au… au Canada », bafouille-t-il lorsque nous lui posons la question une première fois, au café de Conakry. Nous insistons, en mentionnant le nom de Rachelle Wrathmall. « Non, répond-il à nouveau, je n’ai jamais été marié avec… une dénommée Rachelle. »

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En entrevue avec notre journaliste, Rafiou Sow a nié avoir été marié à Rachelle Wrathmall.

C’est faux : des documents d’immigration confirment qu’il y a bien eu mariage, le 22 août 2006 à Sherbrooke. Une lettre adressée à Rachelle, aussi. « Quoi que je fasse, je ne peux m’empêcher de t’aimer, tant et aussi longtemps que coulera une goutte de sang dans mes veines », s’épanche l’auteur de la lettre, qui signe : « Je t’aime et je t’aimerai pour la VIE. Ton mari bienaimé, Raphiou Sow. »

Vingt ans plus tard, Rafiou Sow a légèrement modifié la graphie de son prénom, mais c’est bien le même homme qui prétend ne pas connaître celle qu’il avait juré d’aimer pour le restant de ses jours.

Notre question l’a pris de court ; nous avions pris rendez-vous avec lui sous prétexte de discuter politique et démocratie en Guinée. En réalité, nous voulions lui offrir l’occasion de donner sa version des faits dans l’affaire du meurtre irrésolu de Rachelle Wrathmall. Sans surprise, il ne la saisit pas.

Or, s’il le nie aujourd’hui, le Guinéen a déjà admis être l’ancien mari de Rachelle.

Au printemps 2014, après sept ans de mutisme, Rafiou Sow a refait surface sur les réseaux sociaux. En parcourant son fil Facebook, les proches de Rachelle ont été estomaqués : l’homme s’était lancé en politique.

  • Rafiou Sow, invité de Dentéguet, émission de débat public à la radio guinéenne, en 2022

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    Rafiou Sow, invité de Dentéguet, émission de débat public à la radio guinéenne, en 2022

  • Dans une émission d’information de la télé guinéenne, en 2022

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    Dans une émission d’information de la télé guinéenne, en 2022

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Une piste, enfin. Les proches ont contacté des journalistes. Un reporter de TVA Sherbrooke a joint Rafiou Sow par téléphone. Le Guinéen a prétendu ne pas savoir où se trouvait Sherbrooke ni connaître Rachelle Wrathmall.

Mais les proches ont persisté. Ils ont contacté Alpha Diallo, journaliste de l’agence guinéenne Aminata.com, pour l’informer que l’homme qui venait de faire son entrée sur la scène politique de son pays était suspecté du meurtre de sa femme au Canada.

Alpha Diallo a interrogé Rafiou Sow. Sa version avait changé : cette fois, il savait parfaitement où se trouvait Sherbrooke et qui était Rachelle Wrathmall. « Je ne sais rien de ce meurtre. Tout ce que je sais, elle m’avait appelé au téléphone en train de pleurer pendant que j’étais aux États-Unis », a-t-il plaidé auprès du journaliste.

  • Ses ambitions politiques l’amènent à multiplier les apparitions médiatiques.

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    Ses ambitions politiques l’amènent à multiplier les apparitions médiatiques.

  • Le politicien refuse de parler de son passé sherbrookois, quand il ne le nie pas carrément.

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    Le politicien refuse de parler de son passé sherbrookois, quand il ne le nie pas carrément.

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Puis, Rafiou Sow a mis un terme à la conversation : « Je ne sais rien de ce qui s’est passé au Canada parce qu’on m’avait déjà expulsé. J’ai été expulsé, je ne m’intéresse plus au Canada. »

Il a répondu de manière assez vague. C’était comme une fuite en avant pour dire qu’il n’était pas impliqué.

Alpha Diallo, journaliste guinéen ayant interrogé Rafiou Sow sur le meurtre de Rachelle Wrathmall

Quelques jours plus tard, le journaliste a rappelé le politicien. « Il m’a raccroché au nez. » Depuis ce temps, Alpha Diallo s’est exilé en France avec sa famille. Sa fuite n’a rien à voir avec Rafiou Sow. Seulement, il est dangereux d’être journaliste en Guinée. « Les militaires au pouvoir ont durci le ton. Ils ont fait disparaître des activistes de la société civile, des journalistes et des militants politiques. »

Une à une, les voix dissidentes sont réduites au silence. Et la formation politique de Rafiou Sow n’y échappe pas.

Chapitre 6 : les faux-semblants

  • Les portraits du général devenu président sont omniprésents à Conakry.

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    Les portraits du général devenu président sont omniprésents à Conakry.

  • Le président Mamadi Doumbouya, accompagné de sa femme, Lauriane Darboux Doumbouya, à Kigali, au Rwanda, le 14 mai dernier

    PHOTO JEAN BIZIMANA, ARCHIVES REUTERS

    Le président Mamadi Doumbouya, accompagné de sa femme, Lauriane Darboux Doumbouya, à Kigali, au Rwanda, le 14 mai dernier

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Trois immenses portraits du général Mamadi Doumbouya trônent dans la salle d’attente de la Haute Autorité de la Communication, institution chargée de réguler les médias de la Guinée. Le militaire règne sans partage sur ce pays d’Afrique de l’Ouest depuis le putsch qui l’a porté au pouvoir, en septembre 2021.

En ce matin d’avril, quatre journalistes sont venus plaider leur cause : leur station de télé a reçu l’ordre de fermer ses portes, officiellement pour avoir diffusé des « scènes susceptibles de troubler l’ordre public », en réalité pour un reportage qui n’a pas eu l’heur de plaire au régime…

Depuis le coup d’État, une chape de plomb s’est abattue sur la Guinée. La presse est muselée et les principaux opposants politiques ont été poussés à l’exil. L’effigie du général Doumbouya se trouve partout dans la capitale, Conakry.

L’étau s’est encore resserré en mars 2026, quand le régime a dissous 40 partis de l’opposition, sous prétexte qu’ils s’étaient rendus coupables de « manquements à leurs obligations légales ». Le Parti du renouveau et du progrès en Guinée (PRP), fondé et dirigé par Rafiou Sow, était du lot.

Une « décision injuste et injustifiée », a-t-il alors fustigé au micro de BBC News Afrique. La dissolution des 40 partis a entraîné la perte de leur statut juridique, la mise sous scellés de leurs locaux et l’interdiction, pour leurs membres, de s’adonner à toute activité politique. Rafiou Sow, pourtant, continue à accorder des interviews.

PHOTO LA PRESSE

Isabelle Hachey et Rafiou Sow dans un café de Conakry

« Oui, c’est dangereux, mais j’estime que je dois modérer mes propos. Je ne m’attaque pas virulemment ou violemment aux autorités politiques, je ne les insulte pas ni rien », nous explique-t-il au Lycée Français, un modeste café de Conakry où il nous a donné rendez-vous pour parler de la dissolution de son parti.

Rafiou Sow n’envisage pas d’imiter les opposants politiques qui ont fui la Guinée. « Non, vous savez, l’exil, c’est très difficile. Je n’y songe pas. Pourquoi ? Moi, je reste dans la logique de la main tendue vis-à-vis des autorités. »

Il nie avoir fait, au début des années 2000, une demande de statut de réfugié au Canada. À l’époque, ça n’aurait pas été pertinent, argue-t-il, puisqu’il n’a commencé à s’impliquer en politique qu’après son retour en Guinée, en 2009. « Je n’ai pas fait une demande d’asile particulière, soutient-il. [Si] je peux craindre pour ma sécurité, c’est maintenant que je suis un leader politique. »

Des documents officiels montrent qu’en 2003, Rafiou Sow a pourtant bien demandé l’asile au Canada, faisant valoir qu’il serait persécuté en raison de ses opinions politiques s’il devait réintégrer la Guinée. Il avait alors raconté avoir milité au sein d’associations étudiante et syndicale. Selon ses dires, il risquait d’être arrêté, soumis à la torture, puis exécuté sans autre forme de procès.

La Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) n’a pas cru un mot de son histoire. « Le Tribunal est convaincu que le demandeur n’a jamais été arrêté ni détenu dans son pays contrairement à ce qu’il relate, et que toutes ces histoires d’emprisonnement sont une pure fabrication », lit-on dans la décision rendue en mai 2003.

Les innombrables incohérences dans le témoignage de Rafiou Sow ont convaincu le Tribunal que « l’ensemble de son récit [était] truffé d’inventions ». Cinglante, la décision rejette la demande d’asile, qualifiant son témoignage de « récit farfelu », « absurde » et parsemé de « déclarations abracadabrantes ».

Lamine Barry, qui a connu Rafiou Sow à Conakry à la fin des années 1990, confirme les durs constats du CISR : le jeune Rafiou n’a jamais défendu de grandes idées politiques. Il n’a jamais milité au sein d’une association étudiante. « Il n’a même pas fréquenté l’université ; il avait échoué à son examen d’entrée… »

  • Un article d’un journal de Conakry publié en 2016

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    Un article d’un journal de Conakry publié en 2016

  • Rafiou Sow serait l’homme-orchestre du PRP, microparti qu’il a fondé, selon le journaliste guinéen Alpha Diallo.

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    Rafiou Sow serait l’homme-orchestre du PRP, microparti qu’il a fondé, selon le journaliste guinéen Alpha Diallo.

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Vingt ans plus tard, l’engagement politique de Rafiou Sow soulève à nouveau des doutes. Bien qu’un média local l’ait déjà présenté comme « la nouvelle coqueluche de la classe politique guinéenne », l’homme reste largement inconnu du public.

Son parti n’est pas sérieux. Il en est à la fois le président, le secrétaire général et le militant. Le siège de son parti tient dans son sac…

Alpha Diallo, journaliste guinéen

En Guinée, beaucoup de gens créent ce genre de micropartis dans l’espoir d’obtenir des postes ou des privilèges, explique le journaliste. « Ce n’est pas par conviction ni par idéal. Si la junte militaire l’approche, je suis sûr à 100 % qu’il va tout de suite changer sa veste. »

En entrevue, Rafiou Sow admet presque la chose. « Je ne dis pas : il faut absolument que je prenne une part active dans la gestion de l’État. Mais qu’on me permette, s’ils veulent, qu’on me donne des propositions, des suggestions… »

  • Rafiou Sow et Cellou Dalein Diallo, lors d’une manifestation en novembre 2019 organisée par le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), regroupement civique opposé à un troisième mandat du président Alpha Condé.

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    Rafiou Sow et Cellou Dalein Diallo, lors d’une manifestation en novembre 2019 organisée par le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), regroupement civique opposé à un troisième mandat du président Alpha Condé.

  • Rafiou Sow se présente comme un allié de l’ancien premier ministre Cellou Dalein Diallo, devenu l’une de principales figures de l’opposition en Guinée.

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    Rafiou Sow se présente comme un allié de l’ancien premier ministre Cellou Dalein Diallo, devenu l’une de principales figures de l’opposition en Guinée.

  • Cellou Dalein Diallo et Rafiou Sow

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    Cellou Dalein Diallo et Rafiou Sow

  • À titre de président de son parti, Rafiou Sow a fait campagne pour Cellou Dalein Diallo lors de la présidentielle de 2020.

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    À titre de président de son parti, Rafiou Sow a fait campagne pour Cellou Dalein Diallo lors de la présidentielle de 2020.

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Collaborer avec la junte représenterait tout un revirement pour Rafiou Sow, qui se présente depuis des années comme un allié indéfectible de l’Union des forces démocratiques en Guinée (UFDG), un parti de l’opposition dirigé par l’ancien premier ministre en exil Cellou Dalein Diallo.

Les deux hommes ont été photographiés côte à côte sur le toit d’une voiture, entourés d’une marée humaine, à Conakry. C’était en novembre 2019, avant que les manifestations ne soient interdites dans le pays.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Ancien beau-frère de Rachelle Wrathmall, Lamine Barry a connu Rafiou Sow à Conakry à la fin des années 1990.

Rafiou s’est associé avec un parti sérieux. Cellou Dalein Diallo est un homme respecté ; il ne peut pas être photographié aux côtés d’un assassin…

Lamine Barry, ancien beau-frère de Rachelle Wrathmall

À l’UFDG, on tombe des nues. Jamais n’avait-on entendu parler de ce meurtre survenu il y a 19 ans au Canada. « Cette affaire nous était totalement étrangère ; nous n’en avons pris connaissance qu’à travers votre signalement », nous écrit Souleymane Souza Konate, chargé de communication de Cellou Dalein Diallo.

« Rafiou n’est pas membre de notre formation politique, mais agit en qualité d’allié », ajoute le porte-parole. « Il convient également de préciser que cette alliance est aujourd’hui caduque, nos deux partis respectifs ayant été dissous par la junte. »

De retour au café de Conakry, notre entrevue tourne court ; Rafiou Sow veut bien discuter de la démocratie qui se meurt en Guinée, mais pas du meurtre de Rachelle Wrathmall. Absolument pas. « J’ai le droit de répondre aux questions que je veux. […] Si je ne veux pas parler d’un sujet, je pense qu’on doit me respecter par rapport à cela », dit-il avant de mettre abruptement fin à l’entretien.

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