Léon XIV en Guinée équatoriale : le piège et la grâce

Les Guinéens exultent. De grandes gerbes de feu d’artifice aux couleurs du Vatican et de la Guinée équatoriale jaillissent d’une colonnade aux airs de Bernin, étreignant le parvis de la basilique de l’Immaculée Conception de Mongomo, elle-même pensée comme une vague réplique de Saint-Pierre de Rome. Derrière l’ordonnancement du spectacle, ce sont des Chinois, maîtres d’œuvre de l’essentiel des chantiers du pays, qui sont aux manettes. Deuxième plus grand édifice catholique d’Afrique, la basilique a été érigée au cœur du fief familial du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979. Entre ces colonnes et alentour, des dizaines de milliers de fidèles attendent depuis l’aube le pape Léon XIV, invité à y célébrer la messe.

La papamobile aux vitres blindées, celles que l’on sort pour les foules périlleuses, s’engage lentement dans les allées. Les fidèles acclament le Saint-Père avec une énergie qui semble sans fond. Contraste saisissant avec l’arrivée à pied, quelques instants plus tôt, du vieux président Obiang, 83 ans, saluée par les applaudissements et quelques cris forcés. Le maître du pays n’en a cure : il a autre chose en tête. Exploiter jusqu’à la lie la visite pontificale pour s’offrir, à grands frais, un regain de popularité. Pas tant pour lui, dont l’avenir n’a plus rien à miser, que pour son fils Teodorín, vice-président et successeur désigné – un choix dynastique que rien, en Guinée équatoriale, n’est venu contredire : partis d’opposition laminés, élections remportées en 2022 avec 97 % des voix, mercenaires de l’Africa Corps (ex-Wagner) discrètement installés dans le pays pour garantir la transmission – on les aperçoit mêlés aux agents de sécurité présidentiels – sanctions britanniques et américaines visant le fils. L’espace politique n’a pas rétréci : il a été minutieusement verrouillé.

Débarqué à quelques pas de l’entrée de la basilique comme s’il fallait lui faire exécuter un numéro de cirque devant la foule, Léon XIV joue le jeu, et le joue bien. Lui n’a qu’une chose à l’esprit : encourager une population durement éprouvée, dans un pays catholique à 80 %, la plus forte proportion du continent africain, où les trois quarts des habitants survivent pourtant avec moins de deux dollars par jour. Il sait que c’est à eux que l’avenir appartient. Alors il se prête à l’exercice : il lance un chapelet de ballons présenté par deux petites filles à nœuds papillons rouges. La foule, chauffée à blanc, exulte. Le pape rit. Il était attendu comme un messie.

Ce que Léon XIV ne sait pas encore, c’est qu’Obiang s’apprête à lui tendre un double piège protocolaire. Au lieu de l’accueil habituel assuré par le recteur de la basilique, ce sont TeodoroObiang Nguema Mbasogo et son fils Teodorín qui l’attendent, pour lui faire bénir solennellement la première pierre de Ciudad de la Paz, la nouvelle capitale que le vieux raïs a fait proclamer par décret le 3 janvier dernier. Une ville érigée depuis 2008 en pleine forêt équatoriale sur le plateau central du Río Muni, à 140 kilomètres de Bata, à quelques-uns seulement de Mongomo – dotée de son palais présidentiel, de ses tours, de son aéroport international de Mengomeyén, conçue pour accueillir 200 000 habitants et l’ensemble des institutions du pays. Une capitale d’opérette taillée à la mesure du clan, décrétée en quarante-huit heures par un président qui a passé quarante-sept ans à fusionner l’État avec son nom de famille. Jamais un pape n’avait été accueilli par un chef d’État sur le seuil d’une basilique. Jamais il n’avait été placé dans cette position sans y avoir consenti.

Léon XIV n’esquisse pas la moindre déception. Il bénit la pierre, se retourne vers la foule et improvise quelques mots. Un salut chaleureux, un « jour béni par le Seigneur », puis une bénédiction sur « cette première pierre, apportée ici, qui servira à commencer la construction de la future cathédrale de Ciudad-de la-Paz ». Pas un mot pour la capitale, pas un mot pour le pouvoir.

La suite après cette publicité

Une critique à peine voilée du système Obiang

Cela n’empêche pas Teodorín de se frotter les mains. Le fils, pourtant condamné définitivement en 2021 par la Cour de cassation française pour blanchiment et détournement de fonds publics à trois ans de prison avec sursis et 30 millions d’euros d’amende, 150 millions d’euros de biens confisqués dont un hôtel particulier avenue Foch à Paris, sanctionné par le Royaume-Uni, mis en cause au Brésil pour blanchiment en janvier 2025, reçoit ce matin la poignée de main la plus précieuse de sa carrière. Son père n’aurait pas rêvé meilleure façon de l’introniser.

Mais Obiang a oublié un détail : le pape n’a pas à montrer son homélie à la présidence. Les textes liturgiques échappent à la relecture des pays visités. Dans la basilique, devant l’assemblée, Léon XIV prononce alors des mots que personne n’a relus avant lui. Sans détour, il livre une critique à peine voilée du système Obiang. Il parle de richesses naturelles qui doivent être « une bénédiction pour tous », appelle à dépasser « les inégalités entre privilégiés et défavorisés », demande que « les espaces de liberté s’accroissent, que la dignité de la personne humaine soit toujours préservée ». Et glisse, presque incidemment, qu’il pense « aux prisonniers, souvent contraints de vivre dans des conditions d’hygiène et de santé inquiétantes ». Quelques heures avant de pousser, justement, les portes de la prison de Bata. Dans un pays classé 173e sur 180 à l’Indice de perception de la corruption, dans le fief du clan au pouvoir, depuis l’autel de leur basilique, le pape vient de signer un réquisitoire. Obiang jubilait. Il avait les images. Le pape a eu les mots.

Le prix du pardon

La basilique de Mongomo n’apparaît pourtant pas comme une concession mais comme le prix négocié pour un bien plus précieux. Visiter librement les plus fragiles, les plus oubliés, les meurtris. Le pape a ainsi obtenu les plus pauvres, les malades mentaux de l’hôpital psychiatrique de Malabo et, surtout, les détenus de la prison de Bata qu’il a rejoint par avion, le 16e de ce voyage éreintant.

À l’entrée de l’édifice, deux agents montent la garde sur une tour de surveillance entourée d’une passerelle. Les murs ocre semblent avoir été repeints la veille. Tapis rouge, drapeaux du Vatican, estrade et haut-parleurs diffusant une musique joyeuse. Dans la cour, une centaine de détenus, vêtus d’uniformes tantôt orange tantôt vert kaki – eux aussi sortir de leur emballage. Alignés debout, en rangs, crâne rasé, masque sur le visage pour beaucoup, sandales en plastique clair aux pieds. Hommes et jeunes pour la plupart. Les gardiens veillent à ce qu’aucun ne soit approché par les quelques journalistes accompagnant la délégation pontificale. Un drapeau du Vatican à la main, l’effigie du pape à l’autre, les prisonniers dansent en rythme sous une chaleur étouffante, et sous l’œil fixe des agents pénitentiaires en chemise blanche et képi noir.

Quelques femmes détenues, elles sont une trentaine ici, ne résistent pas à crier vers le successeur de Pierre pour l’acclamer. Vu les conditions dans lesquelles la délégation a pu accéder aux lieux, le texte que Léon XIV lit aux détenus a selon toute vraisemblance été soumis en amont aux services équato-guinéens. C’est la règle implicite quand on entre dans les geôles d’un régime. On le sent à cette neutralité politique soigneusement préservée, compensée par un message spirituel profond. Le pape cherche à marquer la conscience des détenus dans le peu de temps qui lui est imparti : « Personne n’est exclu de l’amour de Dieu. Peu importe ce que tu as fait, Dieu ne t’abandonne jamais. », une formule apparemment anodine, mais ici, elle vaut de l’or.

 

Des cas de torture, une surpopulation extrême et des conditions sanitaires déplorables

Car la prison de Bata est l’une des trois geôles les plus tristement célèbres du pays, avec Black Beach à Malabo et la prison de Bioko. Un rapport du département d’État américain en 2023 y a documenté des cas de torture, une surpopulation extrême et des conditions sanitaires déplorables. Des rapports successifs d’Amnesty International décrivent depuis des années des détenus, souvent des opposants politiques, maintenus sans jugement pendant des années, privés d’avocat, sans contact avec leur famille, parfois « disparus » sans laisser de trace. Le cas emblématique : Francisco Micha, Équato-Guinéen résidant en Espagne, et FulgencioObiang Esono, ingénieur de nationalité italienne, enlevés à Lomé en septembre 2018 alors qu’ils rentraient d’un voyage d’affaires. Dans un pays où la justice est arbitraire, où les opposants s’évaporent sans que leurs familles n’apprennent jamais s’ils sont vivants ou morts, la portée des mots du pape dépasse de loin ce que n’importe quelle censure peut contenir. Quel effet auront-ils laissé sur les détenus ? Nul ne le saura.

Comme un symbole, une pluie tropicale se déverse alors sur la cour, mettant fin à la chaleur qui accable le pays depuis l’arrivée du pape. Léon XIV, après avoir achevé son discours sous un parapluie blanc s’éloigne. À cet instant précis, le souverain pontife tout juste sorti de leur champ de vision, que la cour bascule. « ¡Libertad ! ¡Libertad ! » Le cri monte, d’abord d’une voix, puis de dix, puis de toutes. La chorégraphie millimétrée se disloque. Les rangs se brisent. Sous l’averse, les détenus dansent encore, mais désormais chacun à sa façon, certains tournent sur eux-mêmes. Tous gardent en main le drapeau du Vatican, alors que quelques-uns l’agitent vers le ciel. Les gardiens en chemise blanche regardent, impuissants, ce que ni les murs ocre repeints de la veille ni la scénographie d’apparat n’auront réussi à contenir : l’espace d’un instant, la prison de Bata a crié ce mot que les mots du pape n’avaient pas osé prononcer.

Crédit: Lien source

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.