Mádé Kuti interroge le bonheur et l’héritage afrobeat de Fela dans son deuxième album

Le temps de l’autonomie artistique est venu pour le presque trentenaire Mádé Kuti. Le chanteur et musicien nigérian, jusque-là musicalement proche de son père Femi et du genre familial incarné par son grand-père Fela, trouve un chemin plus personnel avec son nouvel album, Chapter 1 : Where Does Happiness Come From ?

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RFI Musique : En juillet, quelques jours avant la sortie de votre album, vous avez participé en Italie à une rencontre artistique avec un grand orchestre local pour une interprétation inédite de l’afrobeat nigérian. Qu’en avez-vous pensé ?

Mádé Kuti : C’était dans le cadre du festival Solomeo, qui met l’accent chaque année sur une culture musicale différente pour la faire découvrir aux habitants. J’ai donné deux représentations dans l’amphithéâtre avec les membres de mon groupe et un orchestre de 42 musiciens. Avec les chefs d’orchestre, nous avons réarrangé ma musique, celle de mon père Femi et celle de mon grand-père Fela. J’ai toujours été intéressé par les différentes configurations instrumentales utilisées dans l’afrobeat. J’essaie d’explorer cela dans ma musique également. À l’université, j’ai tellement étudié l’orchestration à petite, moyenne et grande échelle que c’était un plaisir de mettre tout ça en pratique.

Vous avez été diplômé en 2018 de Trinity Laban, un conservatoire londonien par lequel votre grand-père Fela était aussi passé et qui portait alors le nom de Trinity College. Cela a-t-il changé votre vision de la musique ?

Cette formation l’a améliorée, sans aucun doute, car je me suis ouvert à des aspects stylistiques dont j’ignorais l’existence, en particulier dans la musique occidentale. Mon séjour à Trinity a été l’une des meilleures expériences de ma vie. J’ai passé quatre ans dans cette école, mais je suis resté à Londres pendant sept ans au total.

Le public international vous a découvert en 2021 avec l’album For(e)ward, quel regard portez-vous dessus aujourd’hui ?

C’était une expérimentation. Je voulais jouer tous les instruments moi-même, m’asseoir dans le studio, écrire les choses telles qu’elles me venaient, sans être limité par les restrictions de genre. Simplement composer de la musique selon mes envies, en sachant que l’afrobeat était la base, puis explorer comme bon me semblait. J’ai fait exactement ce que j’avais en tête à ce moment-là. Je devais avoir 22 ou 23 ans et cet album reflète mon état d’esprit de l’époque. Aujourd’hui, ce que je fais est beaucoup plus intentionnel. Je réfléchis davantage à la façon dont les gens écoutent ma musique. J’ai vraiment pensé au public dans cet album.

Quel a été le point de départ de ce nouveau projet ?

De nombreuses chansons ont trois ou quatre ans. Tout a commencé quand j’ai formé mon groupe – qui compte 14 membres – et que j’ai voulu commencer à écrire pour me produire sur scène. La musique était destinée à être jouée en live et le message correspondait à ce que je considère encore aujourd’hui comme la chose la plus importante que chacun d’entre nous, à Lagos comme ailleurs au Nigeria, puisse faire : réfléchir sur soi-même.

Pourquoi vous avez choisi un tel titre, Chapter 1: Where Does Happiness Come From ?

L’album For(e)ward était une introduction aux chapitres à suivre (Mádé joue sur les mots foreward et foreword, qui signifient respectivement en avant et avant-propos, NDLR). La question « D’où vient le bonheur ? » était pour moi la plus importante car le Nigeria est aujourd’hui une société très capitaliste. La concurrence est rude. Le coût de la vie est très élevé, pas par rapport au marché occidental, mais par rapport aux salaires des Nigérians. C’est ridiculement cher. Les gens se battent juste pour survivre. Nous avons toutes les ressources. Notre pays a de l’argent, car nous en voyons dans les mains des élites et des politiciens. Nous voyons des modes de vie extravagants, des voitures luxueuses et clinquantes. On forme des Nigérians hautement qualifiés qui réussissent partout dans le monde. Pourquoi, dès qu’il s’agit des Nigérians en tant que communauté, sommes-nous si loin derrière en matière d’éducation et de santé ?

Les gens rejettent souvent la responsabilité de leur situation sur les élites et les politiciens. On les montre du doigt depuis tant de décennies – Fela l’a chanté, mon père aussi. Mais à quel moment allons-nous réfléchir au fait que nous avons une certaine responsabilité dans le progrès et le développement que nous souhaitons voir autour de nous ? Nous devons être responsables des décisions que nous prenons, des personnes que nous mettons au pouvoir, des discours auxquels nous croyons. Je me suis donc demandé d’où venait le bonheur. Chacun, quelle que soit son instruction, devrait y réfléchir. Est-ce la réussite financière ? Ou est-ce quelque chose qui a à voir avec nos sentiments les uns envers les autres, avec les valeurs morales de notre quotidien ? Chacun a sa réponse.

Quelques-unes de vos nouvelles chansons durent moins de trois minutes, ce qui est très inhabituel dans l’afrobeat. Est-ce un exercice complexe de se cantonner à un format si court ?

C’est très difficile de rendre les choses compactes quand tu veux avoir la répétition du groove pour que ça reste dans la tête. Mais quand je les ai écrites, ces chansons avaient cette durée-là, et je ne voulais pas les rallonger avec des solos ou d’autres éléments. En particulier « Pray » et « You Can’t Hide », qui ne sont pas tout à fait dans le style afrobeat. Donc ce n’était pas nécessaire qu’elles suivent les règles de longueur de l’afrobeat.

Serait-il possible pour vous d’enregistrer un duo avec une figure nigériane de l’afrobeats, un style très différent de l’afrobeat, comme Wizkid ou Davido ?

J’en ai fait quelques-uns, en tant qu’invité. Avec Runtown, avec Kida Kudz, avec Illbliss. Au Nigeria, ils pensent à moi en tant que musicien. Ils veulent avoir cette texture d’un saxophone très aigu avec beaucoup de réverbération, très mélodieux à certains moments pour compléter le morceau. Ce qu’ils attendent généralement, c’est une approche plus organique et acoustique que les sons électroniques qu’ils produisent.

Mádé Kuti Chapter 1 : Where Does Happiness Come From ? (Columbia) 2025

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