Milei veut faire de l’Argentine le premier pays conçu pour l’IA

Javier Milei est le premier président libertarien du monde. Comme il l’a lui-même déclaré à plusieurs reprises, il se définit comme un « minarchiste à court terme et un anarcho-capitaliste à long terme ». Il s’agit d’une personnalité aussi inédite dans l’histoire argentine que radicale à l’échelle mondiale. C’est pourquoi, pour comprendre l’article qu’il a récemment publié dans le Financial Times  sur l’intelligence artificielle, le capitalisme et l’innovation juridique, il est nécessaire de le replacer dans une vision plus large de la place qu’il voit pour l’Argentine dans un monde en proie aux boulevrsements géopolitiques et aux transformations successives. 

Ce texte est bien plus qu’une simple intervention sur l’histoire et la technologie. Il s’agit d’une déclaration de principes sur la relation entre innovation, liberté et pouvoir, ainsi que sur le rôle que Milei estime que l’Argentine peut jouer dans la construction du monde à venir. Pour comprendre ce manifeste, il faut également prendre en compte l’ensemble des idées politiques, économiques et culturelles qui lui donnent tout son sens.

Milei accède à la présidence en 2023, alors que le pays célèbre quarante ans de démocratie ininterrompue et un demi-siècle de performances économiques décevantes. Au cours de cette période, l’Argentine a été gouvernée par presque toutes les familles politiques — le péronisme, la dictature, la social-démocratie, le néolibéralisme et le populisme de gauche, entre autres — et a connu des crises récurrentes qui ont érodé la confiance dans ses élites. Mais il y avait une constante : une propension particulière aux revirements brusques et aux paris radicaux.

À bien des égards, le gouvernement de Milei se considère comme allant au-delà d’une simple administration nationale. Il se considère comme un acteur d’une bataille culturelle mondiale, avec des alliés identifiables (Donald Trump, Santiago Abascal, Giorgia Meloni ou Jair Bolsonaro) et des adversaires tout aussi clairs : le progressisme, l’Agenda 2030, le mondialisme institutionnel, et, dans un sens plus profond, l’expansion continue de l’État. C’est la raison pour laquelle Milei ne se présente pas simplement comme le président de l’Argentine. Il aspire à devenir une référence internationale pour ceux qui estiment que le consensus politique, économique et culturel qui a dominé l’Occident depuis la fin de la guerre froide est révolu. 

Tout comme il a noué des liens étroits avec les dirigeants de la nouvelle droite mondiale, il a également développé des relations inhabituelles pour un président argentin avec certaines des principales figures de la Silicon Valley. Dès le début de son mandat, il a rencontré des personnalités telles qu’Elon Musk, Mark Zuckerberg, Sam Altman, Marc Andreessen, Tim Cook et Sundar Pichai.

Cependant, c’est la présence croissante de Peter Thiel en Argentine — où il a acheté une maison à Buenos Aires et inscrit ses enfants dans une école — qui permet le mieux de comprendre la place que Milei imagine pour le pays. Tout comme Thiel a très tôt misé sur Facebook, lancé des projets tels que Seasteading (la construction de communautés libertariennes autonomes en mer) et soutenu des personnalités politiques comme Trump et J. D. Vance, il semble aujourd’hui avoir trouvé en Argentine un nouveau laboratoire d’expérimentation. 

C’est dans le cadre de cette vocation à la rupture qu’il faut lire ce texte. On y trouve l’une des intuitions clef du projet mileiste : l’idée que, dans un contexte de crise de l’ordre international et d’accélération technologique, des pays comme l’Argentine n’ont plus besoin d’imiter les centres de pouvoir. Ils peuvent aussi aspirer à les devancer — en d’autres termes, faire de l’Argentine une avant-garde techno-libertarienne depuis le bout du monde.

Le 20 mars 1602, la création de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a donné au monde la société à responsabilité limitée — et a libéré tout le potentiel du capitalisme. Ce n’est que lorsque la loi a plafonné les risques que le capital s’est déployé avec une véritable vigueur. La révolution industrielle qui s’est déclenchée quelques années plus tard n’a pas été menée à son terme par l’ingénierie, mais par le droit des sociétés néerlandais. La machine et la personne morale ont constitué, ensemble, la double hélice de la prospérité moderne.

Depuis lors, le PIB mondial a été multiplié par plus de 200, le revenu par habitant a été multiplié par 15 et la population a été multipliée par 15. La société à responsabilité limitée mérite certainement une place parmi les dix inventions les plus marquantes de l’histoire.

Ce concept n’a pas fait l’unanimité. En 1824 encore, des critiques écrivaient que la responsabilité limitée permettait aux hommes fortunés « d’offrir une partie de leurs excédents pour la création d’une société, de jouer avec cet excédent… puis, si les fonds s’avéraient insuffisants pour répondre à toutes les demandes, de se retirer dans la sécurité de leur fortune non exposée au risque, et de laisser l’appât être dévoré par les pauvres poissons trompés ».

Ce débat refait surface aujourd’hui, sous une nouvelle forme. En 2023, un tribunal fédéral américain a rendu un jugement dans l’affaire Sarcuni c. bZx DAO, classant les organisations autonomes décentralisées (DAO) basées sur la blockchain (qui constituent ce qui se rapproche le plus d’une entreprise fonctionnant selon des algorithmes autonomes) comme des sociétés en nom collectif, privant ainsi leurs membres de la protection offerte par la responsabilité limitée. Alors que nous entrons dans une nouvelle ère technologique, il s’agit là précisément d’une architecture juridique inadaptée.

La logique de 1602 reste d’actualité. Les entreprises pilotées par les nouvelles technologies, telles que les agents d’IA, ont besoin du même cadre juridique qui sous-tend le capitalisme depuis plus de quatre siècles, un cadre propice au développement et à l’expérimentation.

Au début de la révolution industrielle, Adam Smith a illustré le potentiel de la technologie et des économies d’échelle dans son célèbre récit sur la manufacture d’épingles. Et, tout comme la révolution industrielle nous a libérés des contraintes de la force musculaire humaine, l’IA nous libérera des contraintes du cerveau humain, poussant la productivité au-delà de nos rêves les plus fous.

C’est pour cette raison que mon gouvernement a présenté la semaine dernière au Congrès un projet de loi visant à établir un cadre juridique spécifique pour le déploiement de l’IA. Celui-ci repose sur trois piliers.

Premièrement, l’engagement de ne pas réglementer l’IA afin qu’elle puisse se développer librement, sans être entravée par une réglementation prématurée et mal comprise.

Deuxièmement, la création d’une nouvelle catégorie d’entités dans le droit argentin : la société non humaine. Il s’agit d’entités gérées par des agents IA ou des robots. Lorsque ces systèmes exercent un jugement indépendant dans des environnements imprévisibles — comme ils doivent le faire pour être véritablement utiles —, leurs actions comportent des risques réels. La responsabilité limitée n’est pas un luxe pour ces entités ; c’est une condition préalable à leur existence. Des actionnaires humains peuvent y participer, mais ce n’est pas obligatoire.

Troisièmement, un environnement fiscal compétitif. Ces sociétés bénéficieront d’un faible taux d’imposition sur les sociétés, et les actionnaires pourront choisir la législation en matière de gouvernance d’entreprise qui leur convient. Les bénéficiaires finaux devront être divulgués — l’Argentine n’a aucun intérêt à devenir un refuge pour les capitaux illicites — mais pour toute activité commerciale légitime, ce cadre que nous proposons offrira des conditions inégalées.

Il faut dire qu’il s’agit là aussi d’une invitation.

L’Argentine s’est transformée au cours des deux dernières années. L’inflation, qui constituait autrefois une menace existentielle, a été maîtrisée — même si le travail n’est pas encore achevé. Un excédent budgétaire, associé au programme de déréglementation le plus ambitieux au monde, a remis l’économie sur la voie de la croissance après 15 ans de stagnation. Les investissements affluent vers nos ressources énergétiques et minières de classe mondiale, dans une région où règne une stabilité géopolitique de plus en plus rare.

Pendant trop longtemps, l’Argentine s’est construite un labyrinthe de restrictions qui a réduit ce qui était l’une des nations les plus riches du monde à une pauvreté relative. Heureusement, nous sommes en train de changer cela. En 2024 et 2025, le pays a gagné 20 places dans l’indice de liberté économique de la Heritage Foundation — la plus forte progression de toutes les nations pour ces deux années.

Nous sommes ouverts aux affaires. Dans l’esprit des marchands néerlandais qui ont fait d’Amsterdam la capitale financière du XVIIe siècle, nous avons l’intention d’offrir l’environnement juridique et fiscal le plus attractif pour les entreprises d’IA qui définiront le XXIe siècle. Que Buenos Aires devienne pour l’IA ce qu’Amsterdam a été pour l’ère de la voile : le lieu où l’imagination juridique a rattrapé le moment technologique, et où le monde a été transformé.


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