Nucléaire : la France mise aussi sur les start-up

Le 12 mars 2026, Emmanuel Macron réunissait à Penly le cinquième Conseil de politique nucléaire depuis 2022. L’essentiel des annonces portait sur le programme EPR2 : six réacteurs de forte puissance, un devis audité à 72,8 milliards d’euros valeur 2020, un calendrier qu’EDF s’est engagé à tenir. Des chiffres qui donnent le vertige et rappellent que le nucléaire français reste affaire d’État, de géants industriels et de décennies de financement public.

Le même Conseil a pourtant validé une opération d’un tout autre calibre. Calogena, filiale du Groupe Gorgé, avait déjà reçu 5,2 millions d’euros de subventions pour son réacteur de 30 MWth. Elle a bouclé une augmentation de capital de 100 millions d’euros, dont 48 millions de fonds publics. Jimmy, créée au Creusot par Antoine Guyot et Mathilde Grivet, a sécurisé 80 millions supplémentaires : moitié subvention France 2030, moitié levée privée menée par Crédit Mutuel Impact. Deux dossiers, deux montages financiers, un même message : la relance nucléaire française ne se joue pas seulement à l’échelle du gigawatt.

Vendre de la chaleur, pas des électrons

Calogena et Jimmy partagent une même intuition : ne pas produire d’électricité, mais de la chaleur industrielle. Ce segment reste peu visible alors qu’il représente les trois quarts de la consommation énergétique de l’industrie et un cinquième de ses émissions. Leur choix technologique est tout aussi sobre. Jimmy développe un réacteur à haute température, refroidi à l’hélium et modéré au graphite, une filière connue depuis les années 1960, pour remplacer les chaudières à gaz d’un sucrier près de Reims. Calogena vise, elle, le chauffage urbain et les réseaux de collectivités.

L’argument est presque anti-spectaculaire, et c’est ce qui en fait la force. Comme le résume Antoine Guyot, plus un réacteur est petit, plus il est difficile d’en amortir les coûts. Le secteur des petits réacteurs modulaires traverse une phase de tri où l’ambition technologique ne suffit plus à convaincre les investisseurs. Naarea, qui promettait un micro-réacteur au sodium rapide, en a fait les frais : l’entreprise se trouve aujourd’hui en liquidation judiciaire. Le contraste est instructif. Là où certains SMR ont englouti des centaines de millions pour réinventer la physique du réacteur, Jimmy et Calogena empruntent des voies déjà balisées, avec des tickets d’entrée bien plus modestes.

Le tri plutôt que la promesse

Cette sobriété explique aussi la méthode retenue par l’État. Échaudé par les ambitions non tenues du secteur, il a préféré structurer son soutien en deux temps plutôt que de miser gros d’emblée. La première vague de subventions, en 2023, finançait la conception. La seconde, validée ce printemps, finance l’industrialisation : fabrication de la cuve avec Onet Technologies pour Jimmy, entrée au capital du groupe Snef pour Calogena. L’argent public suit désormais la maturité des projets, plus que leurs promesses.

Rien n’est pourtant acquis. L’Autorité de sûreté nucléaire n’a pas statué sur tous les dossiers, et la mise en service industrielle, annoncée entre 2029 et 2031 selon les projets, reste un horizon lointain pour des technologies sans référence commerciale en France à ce stade. Mais la stratégie a le mérite de la diversification. À côté du grand récit d’EDF, la France constitue une flotte de projets plus modestes, financés par étapes et jugés sur leurs livrables plutôt que sur leurs discours. Un an après la déconvenue Naarea, ce recentrage a des allures de leçon apprise à moindres frais.

Reste une question que le Conseil de politique nucléaire n’a pas tranchée. Que se passera-t-il si ces attelages public-privé, plus légers, se révèlent aussi plus rapides à livrer que les EPR2 ? La France découvrirait alors qu’elle a organisé, sans le dire, une course entre deux vitesses de son propre programme nucléaire.


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