: Reportage « On n’a que nos yeux pour pleurer » : en surproduction, les cultivateurs se retrouvent avec des montagnes « de pommes de terre sur les bras »

En moyenne, on mange 48 kilos par an et par habitant de pommes de terre fraîches ou transformées en frites ou chips. Mais les agriculteurs ont trop produit en 2025 et les industriels ne peuvent pas tout absorber. franceinfo s’est rendu dans la Somme et dans l’Oise sur des exploitations concernées.


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Les stocks d’invendus de pomme de terre du producteur Rémy Chombard, dans la Somme. (EDOUARD MARGUIER / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

La pancarte « Pommes de terre gratuites, servez-vous », installée dans la cour de ferme, attire l’attention, en ce mois de juin. Rémy Chombart, agriculteur, accueille les curieux. « Ce sont des Marilyn, indique-t-il. Comme je dis souvent, le beurre est déjà dedans, vous verrez, elles sont super bonnes. » Bernard et son épouse entendent bien profiter de cette opération en prenant « trois, quatre kilos de cette belle pomme de terre » , indique le mari. « On va les manger et penser à eux », ajoute sa femme.

Rémy Chombard donne une partie de ses invendus de pommes de terre. (EDOUARD MARGUIER / FRANCIENFO / RADIO FRANCE)

Rémy Chombard donne une partie de ses invendus de pommes de terre. (EDOUARD MARGUIER / FRANCIENFO / RADIO FRANCE)

Le couple est en effet très touché par la démarche du producteur. « Les donner, c’est bien, c’est un beau geste, mais il faut penser aux agriculteurs, souligne Bernard. Ce n’est pas normal de travailler à perte. On produit pour gagner sa vie ». D’autant plus que les deux bacs mis à disposition du public représentent une infime partie du stock qui reste au producteur.

Rémy Chombart nous emmène dans une de ses chambres froides, où il reste des centaines de tonnes de pommes de terre. Récoltées en septembre 2025, elles sont conservées ici pour être vendues tout au long de l’année. D’habitude, quand vient l’été, il n’y a plus rien. « Normalement, en cette saison tout ce qui est frais est vendu. Là, ce n’est pas le cas. Il en reste à peu près 500 tonnes. »

« Quand on fera les comptes, il va nous manquer 500 000 euros. »

Rémy Chombard, producteur de pommes de terre

sur franceinfo

« On n’a que nos yeux pour pleurer », insiste Rémy Chombart. Il n’a pas le choix et doit jeter une partie de sa production ou la mettre dans un méthaniseur pour faire du biogaz, parce qu’il doit vider ses chambres froides pour accueillir la récolte de septembre.

La surproduction de pommes de terre a fait chuter le prix de la tonne. Quand Rémy Chombard vend aux industriels de l’agroalimentaire, il ne s’y retrouve pas du tout. « Le prix de marché pour une pomme de terre destinée à l’industrie pour faire de la frite surgelée ou ce genre de produit, c’est 10 euros la tonne. Nous aujourd’hui, pour vivre, sur une pomme de terre, il nous faut entre 250 et 320 euros la tonne. »

Rémy Chombard, producteur de pommes de terre. (EDOUARD MARGUIER / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Rémy Chombard, producteur de pommes de terre. (EDOUARD MARGUIER / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Les 1 000 tonnes d’invendus, représentent 10% de sa production totale. Rémy Chombard pense pouvoir absorber les 500 000 euros de manque à gagner en 2027, mais il ne pourra pas tenir une deuxième année de plus comme ça.

La France n’est pas le seul pays à surproduire des pommes de terre. Directon l’exploitation de Geoffroy d’Evry, dans l’Oise près de Compiègne. Il préside l’Union nationale des producteurs de pommes de terre qui représente les 20 000 « patatiers » français, comme on les surnomme. « C’est assez compliqué, assure-t-il. On essaye de raisonner encore une fois sur des échelles européennes. Les producteurs du Nord-Ouest européen, c’est-à-dire les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique et la France, qui représentent quand même les majeurs, on considère qu’il y a un peu plus de 4,5 millions de tonnes en trop qui ont été produites. Donc, forcément, ça pèse sur le marché. La loi de l’offre et de la demande… »

Ces dernières années, la pomme de terre rapportait plus que le blé ou la betterave sucrière. Pour mieux gagner leur vie, de nombreux agriculteurs se sont mis à en planter. « En 2025, on avait une conjoncture plutôt favorable, avec un marché de la pomme de terre qui avait des signes plutôt précurseurs, parce qu’ils annonçaient un développement des surfaces à un horizon 2030 avec l’arrivée de nouvelles usines. »

« Force est de constater que la production a été beaucoup plus vite, finalement, que la consommation. »

Geoffroy d’Evry, président de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre

sur franceinfo

La consommation de frites est en baisse. Il y a moins de monde dans les restaurants. De plus, le contexte international n’arrange rien. La France est le premier exportateur de pommes de terre au monde. Nous envoyons notamment des frites vers les États-Unis. « Entre l’élection de Donald Trump, avec le retour des droits de douane, une parité euro-dollar plus compliquée, et le conflit en Iran également, le marché mondial s’est ralenti. On s’est retrouvé coincé avec des pommes de terre sur les bras », souligne Geoffroy d’Evry.

Seule solution, selon ce représentant des producteurs de pommes de terre : diminuer les surfaces cultivées. Lui-même a réduit les siennes de 15%. Il saura en septembre, au moment de la récolte, s’il a été entendu par ses collègues producteurs et si cette démarche suffit à rééquilibrer le marché.


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